La réussite démocratique américaine mise en danger?

«L’Amérique vit un feuilleton de téléréalité entrecoupé de gazouillis déconcertants et le président Trump met en avant une résilience hors norme», écrit l'auteur.
Photo: Manuel Balce Ceneta Associated Press «L’Amérique vit un feuilleton de téléréalité entrecoupé de gazouillis déconcertants et le président Trump met en avant une résilience hors norme», écrit l'auteur.

L’Amérique s’est peuplée d’immigrants dont beaucoup fuyaient la persécution ou la misère. L’expansion territoriale américaine à partir des 13 États fondateurs s’est faite par l’annexion du Texas, l’achat de la Louisiane à la France et de l’Alaska à la Russie et la cession de territoires : la Floride par l’Espagne, la Californie par le Mexique et l’Oregon par la Grande-Bretagne. La guerre de Sécession a mis fin aux différences entre le Nord et le Sud, notamment en ce qui a trait à la fin de l’esclavage, et le melting-pot américain a réussi à uniformiser une nation d’immigrants façonnée au départ par une éthique protestante et individualiste. Avec le temps, les lois ou les habitudes raciales se sont estompées et l’Amérique est devenue bien plus égalitaire. La grande dépression de 1929 fut surmontée par des solutions imaginatives, tout comme le développement d’infrastructures telle la Tennessee Valley Authority (TVA). Les technologies de pointe et les films d’Hollywood des années 50, la renaissance musicale et la révolution hippie des années 60 ont popularisé la culture américaine.

L’exemple américain a fasciné la planète, car il allait à contre-courant du conformisme aristocratique des pouvoirs régnants en Europe et incorporait dans sa Constitution la notion de liberté et de quête du bonheur. La prise de contact avec les centaines de milliers de soldats américains durant les deux grandes guerres mondiales a permis aux Européens de découvrir la personnalité unique d’une Amérique perçue comme étant non stratifiée, souriante, laborieuse et riche.

Interventionnisme

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique ont émergé comme les grandes puissances de l’après-guerre. Des conflits marqueront cependant cette période : la guerre de Corée en 1950, la crise de Cuba en 1961 et la guerre du Vietnam tout comme les interventions soviétiques en Hongrie en 1956, en Afghanistan en 1979 et à Prague en 1968.

Après la guerre du Vietnam, l’Amérique tangua entre le libéralisme idéologique de Carter et d’Obama, le libéralisme pragmatique de Clinton, le conservatisme de Reagan et le conservatisme interventionniste des présidents Bush père et fils. L’ordre mondial assuré par les États-Unis a néanmoins assuré pendant plusieurs décennies une sécurité et une prospérité relatives.

À la suite du démantèlement du bloc soviétique à la fin des années 80, les États-Unis sont devenus une superpuissance inégalée. La mouvance néoconservatrice décide d’utiliser cette puissance pour mettre de l’ordre dans le monde lors de la guerre du Golfe de 1991, de l’invasion de l’Afghanistan en 2001 et de l’Irak en 2003. Or ces guerres qui ont coûté plusieurs milliards de dollars n’ont pas eu les résultats escomptés : le Moyen-Orient est resté déchiré et instable. Les États-Unis hésitent désormais à policer le monde.

L’Europe a bénéficié de la protection américaine des décennies durant, comme si la situation qui prévalait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale prédominait encore. Les interventions musclées de la Russie qui gruge le territoire ukrainien et celles de la Chine qui agrandit artificiellement ses eaux territoriales de l’autre font craindre le pire. Si l’isolationnisme américain se poursuit, il faudra que l’Europe fasse face à la menace des dictatures russe ou chinoise.

La réalité mondiale a changé. L’Amérique du Do it yourself a été remplacée par l’Amérique de Wal-Mart. La Chine a accaparé la part du lion des industries manufacturières et sa balance commerciale est largement excédentaire. Contrairement aux prédictions des experts, la globalisation n’a pas fait évoluer les libertés en Chine même.

L’Amérique a une influence importante sur la gouvernance de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international ainsi que sur la gouvernance d’Internet. Elle continue d’être un centre mondial des marchés financiers florissant. À heure actuelle, le taux de chômage est le plus bas que l’Amérique ait pu connaître depuis un siècle. Son déficit préoccupe beaucoup moins les investisseurs.

Le facteur Trump

Le président Trump a profité des pouvoirs qui lui sont octroyés et, contrairement à d’autres présidents américains, il consulte beaucoup moins les membres du Congrès et du Sénat.

Le facteur Trump est déroutant. Il a insulté ou malmené des pays alliés quand ce n’est pas les spécialistes de la CIA. Il s’est retiré de nombreuses ententes commerciales multilatérales et d’institutions internationales, remettant en question leur bonne marche ou leur utilité. La cacophonie émanant de la Maison-Blanche, le narcissisme présidentiel, les fuites aux médias, les accusations et contre-accusations, un Congrès et un Sénat polarisés donnent l’image d’une Amérique dysfonctionnelle, remettant en question sa réussite démocratique. L’Amérique vit un feuilleton de téléréalité entrecoupé de gazouillis déconcertants et le président Trump met en avant une résilience hors norme.

Il n’en demeure pas moins que, dans la conjoncture actuelle, un des atouts du président Trump est son imprévisibilité, ce qui lui laisse une très grande marge de manoeuvre.

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5 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 17 juin 2019 05 h 16

    La faillite

    du système américain est notamment écrite dans deux effets pervers de leur système électoral: telle que constitué - deux sénateurs par état, le Sénat, avec les pouvoirs que la constitution lui confère, est une aberration démocratique; l'autre est l'élection présidentielle par un collège électoral anachronique et surtout dévoyé au fil du temps. La constitution américaine est irréformable sur ces deux points, alors... ¨Ca ne peut que «crasher» un jour ou l'autre.

  • Jean-François Trottier - Abonné 17 juin 2019 08 h 34

    Trump était inévitable

    Le coup de grâce contre la démocratie américaine est venue du tribunal qui a déclaré les PAC constitutionnels.

    Depuis ce moment il n'y a aucune limite au financement détourné des campagnes.
    Depuis très longtemps on savait comment la démocratie américaine était fragile.
    Les PAC sont plus un aveu de maladie grave, la démagogie à tout vent, qu'un symptôme.

    Papa Kennedy disait en riant qu'avec l'argent qu'il avait placé pour faire élire John F. à la présidence, il aurait pu faire élire son chauffeur sénateur du Massassuchet. Selon moi il riait du bonheur d'être dans un pays qui favorise systématiquement certains au détriment des autres.
    Les USA sont depuis une génération et plus l'un des pays où la mobilité sociale est la plus basse. On naît pauvre et on le reste. On fait parti de la classe moyenne et on y reste itou. L'éducation supérieure est réservée au point qu'un enfant de riche a quasiment son nom déjà inscrit sur un siège d'une des grands universités.

    En clair, les USA forment maintenant une société sclérosée, se renouvelant peu et qui dépend donc de l'extérieur pour l'apport d'idées nouvelles, forcément mal reçues parce qu'elles... proviennent de l'extérieur!
    Qui veut se faire imposer des idées, surtout ayant été seul au volant pour des générations?

    Il était de plus en plus évident que les abus les plus étonnants se profilaient et arriveraient forcément, sous le forme du clown actuel ou autre.
    Le mythe américain exige que les USA inventent une nouvelle société, meilleure, plus saine et plus forte à tout moment. D'où la panique qu'on voit : il n'y a plus de conducteur et le volant est cassé.

    L'invasion religieuse actuelle est somme toute ce qui était le plus prévisible suite au déclin.
    Pourtant, qui l'a prévue ?

    Pas moi en tout cas.

  • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2019 10 h 05

    L’Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains

    Oui, l’Amérique s’est peuplée d’immigrants dont beaucoup fuyaient la persécution ou la misère. Mais aujourd’hui, le pays est déjà construit et nul besoin d’ajouter à sa population. Les migrants économiques n’en veulent qu’à la richesse des Américains lorsqu’ils quittent, famille, communauté et pays. Ils veulent avoir ce que les autres ont créé de toute pièce à la sueur de leur front et de leur vision imaginative. Pourquoi ne font-ils pas de même chez eux?

    L’Amérique de Donald Trump est l’Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains. En politique internationale, personne n’a des amis, seulement des intérêts qui souvent convergent ou ne convergent pas. Les spécialistes de la CIA qui sont malmenés ne sont pas les vrais spécialistes, mais les courtisans du pouvoir nommés par les différents présidents. Les ententes du libre-échange n’ont causé que misère et désolation pour la classe moyenne américaine. Sans occulter le narcissisme évident du président, il n’en demeure pas moins que sous la supposée cacophonie qui découle de la Maison-Blanche, il a une politique qui est claire et limpide; redonner le pouvoir au peuple américain. Le président actuel parle aux Américains et non pas à l’élite aux souliers cirés des côtes américaines et hollywoodienne. Et c’est la vérité qui dérange l'establishment.

    Pardieu, les USA ont toujours été divisés et ont subi deux guerres civiles, la guerre d’Indépendance et la guerre de Sécession et presqu’une troisième avec la guerre du Vietnam. Le Congrès est divisé est c’est comme cela les Pères de la révolution américaine l’ont voulu. Un système avec des vrais contre-pouvoirs afin d’empêcher des coups d’État pacifique ou autre.

    Les Américains ont toujours été des isolationnistes et des régionalistes de nature. Ils croient en leur exceptionnalisme et surtout, au rêve américain. Lorsque celui-ci n’existera plus, ce sera la fin de l’Amérique.

  • Claude Gélinas - Abonné 17 juin 2019 11 h 01

    Le déclin de l'empire américain !

    Dépassée par la Chine qui étend son influence partout sur la planète, les États-Unis de Trump qui a comme objectif principal de supprimer l'héritage de son prédécesseur notamment par son retrait de l'entente de Paris et sur le nucléaire avec l'Iran, une entente saluée à l'époque comme historique.

    En plus de se mettre à dos ses alliés traditionnels, le Président par électoraliste souhaite plutôt se rapprocher d'israël qui ne respecte pas les résolutions de l'ONU et qui développe sans vergogne les colonies empêchant tout espoir de paix ains que de l'Arabie Saoudite diriége par un Prince corrompu et sanguinaire sans oubleir la Corée du Nord dont les mérites du dictateur sont vantés par ce Président narcissique dont la signature géante est une démonstration de son culte de sa personnalité mais surtout, surout de son ignorance et de son incompétence de ce que veut dire l'équlibre du monde, la géopolitique et le respect de ses alliés.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 17 juin 2019 14 h 38

    « les habitudes raciales se sont estompées et l’Amérique est devenue bien plus égalitaire» (David Bensoussan)



    Dans votre survol de l'histoire des USA, vous avez omis les luttes sanglantes pour les droits civiques durant les années soixante.