Disparition de la Chaîne culturelle de Radio-Canada - La culture, c'est se tenir debout dans la masse

La culture, c'est comme l'amour: la vraie question n'est pas combien mais comment. Ainsi, à l'annonce, si subtile, de la disparition de la Chaîne culturelle de Radio-Canada, notre devoir de vigilance, individuel mais surtout collectif, devrait nous conduire à nous concentrer non pas sur le nombre d'heures d'émissions culturelles qui seront «transférées» à partir de la fin d'août sur la Première Chaîne mais plutôt sur ce dont il est effectivement question: la disparition d'un espace sacré de liberté d'être, de penser et d'écouter.

Entendons-nous sur un point de départ: la décision de supprimer cette chaîne culturelle-là est sans doute une bonne décision, qui s'imposait de facto. Après quelques années passées à la dénaturer par petits bouts, soit en enlevant des personnes ou des émissions dont le ton, la forme ou les deux à la fois commençaient à dater pour introduire quelques autres personnes ou émissions plus en phase avec la réalité culturelle actuelle, et surtout avec leur mode d'expression, cette chaîne avait fini par devenir un objet hybride non identifié.

La Chaîne culturelle n'avait guère plus que son nom: «ça parlait» trop pour une chaîne musicale, mais «ça parlait» bien trop peu pour quelqu'un qui cherchait vraiment un espace où des gens parlent à des gens. C'est ici que la question est «qui parle de quoi et comment?» et non pas «combien de temps?».

Où sont les gens qui suscitent une réflexion de fond, des débats de fond, des entrevues longues et denses, une création libre de contingences médiatiques et mercantiles, avec une parole qui se déploie et avec une perspective différente de celle du magazine, sachant que le magazine, sous toutes ses formes, reste le domaine incontestable et incontesté de la Première Chaîne, laquelle, justement, a bétonné son identité, avec la crédibilité et le succès qui vont avec?

Agitation

Sachez ceci: personne autant que les acteurs quotidiens de la Chaîne culturelle n'a répété ceci au cours des quatre ou cinq années précédentes. Invité à des journées de réflexion depuis février 2004, le personnel de la chaîne était heureux qu'on daigne enfin l'entendre, chacun sachant qu'il aiguisait lui-même l'épée de Damoclès qui pendait sur sa nuque. C'est ainsi que «les gens de la Chaîne culturelle» ont été les premiers à applaudir à l'annonce de leurs funérailles, le 7 mai à 10h, comme s'ils prononçaient leur propre éloge funèbre, et ce, à mon avis, au grand étonnement des cadres en présence et du vice-président lui-même.

Masochisme? Non pas. Professionnalisme. Être inquiet pour son avenir personnel n'empêche pas d'approuver la transformation d'une fréquence déjà presque musicale en véritable espace musical varié et cohérent.

Alors maintenant, il reste ces gens, dont on semble se préoccuper autant que des oeufs au moment de faire une omelette. Le 14e étage de la Grande Maison, celui de la chaîne moribonde, où régnait jusque-là une rare et intelligente convivialité, ressemble ces temps-ci à un cimetière à l'air raréfié tandis que l'agitation secoue le 13e, étage de la Première Chaîne, qui n'en manquait déjà pas. Qui va aller où, et pour faire quoi? On propose des boulots au rabais, et il faudrait dire merci et faire comme si c'était une promotion!

Pourtant, malgré cette hypocrisie, là encore, la question se pose à un niveau plus collectif que simplement individuel. Va-t-on réussir à se caser quelque part ou va-t-on s'inscrire au chômage? Est-ce que cette question, bien sûr cruciale pour chacun, va masquer le fait qu'il s'agit, avec la disparition et non le transfert de la Chaîne culturelle, d'un virage de société?

Va-t-on répondre au comment et au pourquoi par un combien? Combien d'heures de culture, et combien d'auditeurs pour l'écouter? Tout cela fait miroiter un très dangereux miroir aux alouettes: plaquer 12 heures de culture (et, docteur, combien de cuillères à soupe de sirop?) à la Première Chaîne permettrait de bénéficier du large auditoire de celle-ci, ce qui va forcément renvoyer à modeler le contenu, les invités et la forme au goût du plus grand nombre, et non pas le contraire. Méchant sapin.

Ne pas confondre

Quantifier la culture est aussi dangereux que de confondre la création et le spectacle, l'imaginaire et le divertissement, une oeuvre et ses résultats commerciaux, l'être et le faire, l'apparence des faits avec leur mobile intérieur véridique. C'est oublier, ou sembler le faire, que l'argent sert à créer, et non le contraire.

La Première Chaîne remplit bien son propre mandat, et imaginer qu'elle change sa forme pour intégrer d'autres contenus ne semble ni possible ni souhaitable, sans compter que cela conduirait à une hybridité supplémentaire. Conclusion: c'est l'espace libre d'une création libre, qui témoigne de l'effervescence culturelle d'ici, qui disparaît. Et pas plus que le télécopieur n'a aboli le téléphone, dire qu'un médium se substituera à un autre, télévisuel ou électronique, est absurde et malhonnête.

La preuve se trouve au sein même de Radio-Canada: qu'y a-t-il à Artv qui ne vienne pas d'ailleurs? Le secteur même des nouveaux médias, qui avait mobilisé tant de fonds, ne vient-il pas de disparaître, renvoyant tout son personnel? La couverture des Jeux d'Athènes n'est-elle pas réduite à une peau de chagrin, évidée de toute dimension socioculturelle autre que les colonnes en stuc qui ornent l'entrée du bâtiment... à Montréal! Par ailleurs, comment ne pas s'inquiéter qu'on ait sauvé de justesse Télé-Québec ou la Cinémathèque, et pour combien de temps?

Qui va gober qu'un seul «café littéraire» — la tarte à la crème de l'absence d'imagination! — prétende offrir ne serait-ce que le plus minimal reflet de la création littéraire d'ici mais aussi francophone dans son ensemble? Où irai-je écouter un écrivain me parler de sa vision du monde, celle qui me nourrit vraiment, même s'il est peu connu et n'est pas la «vedette» du moment, celle que je vois déjà partout à longueur d'émissions, de journaux et de comptoirs de best-sellers en librairie? Sur France-Culture, sinon sur CBC One, où je vais trouver satisfaction, je vous le garantis.

Et encore, la littérature reste «privilégiée» dans sa couverture. Que dire du théâtre, de la danse, des arts visuels, de l'histoire... Méchant laminage, par la sélection radicale de la visibilité, efficace et rentable.

Or, quelle que soit la manière dont on tourne et retourne la question, on ne sait que trop bien que le fait d'établir des liens systématiques entre culture et rentabilité reste un malentendu. Un malentendu mortifère. L'absence d'un espace adéquat abolit la véritable possibilité de vulgarisation, choisie et maîtrisée, pour la remplacer par la seule simplification, générale et indistincte.

Le silence

Mais ce qui me sidère au-delà des mots reste ceci: la totale et absolue passivité du milieu artistique et intellectuel. Alors, voici donc un «pays» où on supprime un espace médiatique sans aucun problème. Oh, quelques bruits de couloir, quelques courbettes, deux ou trois larmes, et c'est bien tout. Pourtant, bien plus que les employés de la défunte Chaîne culturelle, c'est ce milieu qui est concerné par cette disparition, pour ne pas dire uniquement lui. Or ce milieu s'accroche à la promesse des fameuses 12 heures en serrant les dents et les fesses, et bientôt en allumant des cierges, sur un credo qui oscillera entre la jérémiade et le regret. Nul débat de fond, aucun questionnement.

On en viendrait à conclure qu'en effet, l'espace d'une culture libre et active à la radio n'a aucune raison d'être. Dans ce cas, la Première Chaîne remplira en effet tous les rôles et comblera tous les besoins, et on acquiescera à la perversion mathématique selon laquelle il y aura plus de culture puisqu'il y aura plus d'auditeurs!

Dire que les foudres tombent, encore récemment d'ailleurs, sur les dirigeants de France-Culture qui osent vouloir changer un peu les choses! Les 4 % de cote d'écoute de France-Culture restant infimes à côté de l'audience de France-Inter et même de FIP, c'est donc des foudres qui défendent un espace inviolable de liberté d'être, de penser, d'écouter, d'échanger et... de s'opposer. De se tenir debout dans la masse, selon ma propre définition de la culture.

Sans doute faut-il se réjouir de la disparition de cette chaîne culturelle-là car, désormais, une vraie chaîne culturelle, au ton et à l'image du moment, reste à créer. Peut-être.