Traduction et protection du public

«Le mode actuel de gestion de la fonction traduction au sein de l’appareil fédéral entraîne des conséquences préjudiciables pour le gouvernement du Canada et pour les Canadiens», estime l'auteur.
Photo: iStock «Le mode actuel de gestion de la fonction traduction au sein de l’appareil fédéral entraîne des conséquences préjudiciables pour le gouvernement du Canada et pour les Canadiens», estime l'auteur.

Le programme des langues officielles, qui donne vie à la loi du même nom, repose sur une infrastructure mise en place dans les années 1970. Deux des principales composantes de cette infrastructure sont le Bureau de la traduction et l’industrie canadienne de la traduction.

Or, tous deux sont mis à mal en raison d’une mesure en vigueur depuis 1995 et qui pose des enjeux de protection du public.

Cette mesure consiste à appliquer le concept d’utilisateur payeur aux ministères et organismes fédéraux et ainsi à les contraindre à payer les services de traduction dont ils ont besoin pour respecter la Loi sur les langues officielles.

Il y a tout lieu de se demander si ce concept peut être appliqué à une fonction — la traduction — qui découle directement d’une obligation constitutionnelle : celle pour tout ministère et organisme fédéral de communiquer avec les citoyens canadiens dans la langue officielle de leur choix et de donner à leurs fonctionnaires les documents de travail dans les deux langues officielles.

Plusieurs dérives

Cette mesure a entraîné des dérives imprévues qu’il importe de corriger. Il en va du respect des droits linguistiques des Canadiens. Ces droits constitutionnels ne sauraient être assujettis à des considérations financières, comme le précisent divers jugements de la Cour suprême du Canada.

La première de ces dérives a été d’inciter les ministères et organismes fédéraux à cesser de faire traduire certains de leurs documents, ou à ne le faire que sur demande, ou encore à recourir à des ressources non qualifiées pour le faire. Cela va à l’encontre des droits linguistiques des Canadiens.

La deuxième a été de pousser bon nombre de ministères et organismes fédéraux à créer un « deuxième Bureau de la traduction » en dépit du fait qu’ils ne possèdent pas l’expertise pour le faire. Il en résulte des bris de sécurité et de confidentialité, quantité de textes étant traduits par n’importe qui n’importe où dans le monde.

La troisième a été de morceler le pouvoir d’achat du gouvernement du Canada en traduction entre tous les ministères et organismes fédéraux et ainsi de contribuer grandement à la fragmentation et à l’affaiblissement de l’industrie canadienne de la traduction, laquelle joue un rôle crucial dans les communications entre les communautés de langues officielles.

Dans la justification qui accompagne la décision numéro 831371 du Conseil du Trésor conférant au Bureau de la traduction le statut d’employeur unique de personnel TR (traducteurs, interprètes et terminologues), il est précisé que : « Le Bureau de la traduction joue un rôle essentiel d’intendance en ce qui concerne la sécurité de l’offre de services linguistiques au Parlement, à l’appareil judiciaire et à l’administration fédérale [et] il est l’un des principaux joueurs dans l’application de la Politique des langues officielles. »

On peut y lire également que « l’industrie langagière canadienne — un partenaire essentiel du Bureau de la traduction pour répondre aux besoins du Parlement, de l’appareil judiciaire et de l’administration fédérale — est dans un état critique » et qu’elle « a besoin d’un leadership solide (coordonné par des leaders de l’industrie, comme le Bureau de la traduction) »…

La traduction est d’intérêt national pour le Canada. C’est elle qui assure le respect du droit constitutionnel de chaque Canadien de ne pas parler l’autre langue officielle et d’obtenir dans la langue officielle de son choix des textes d’une qualité égale aux originaux. C’est aussi elle qui permet aux communautés de langues officielles de communiquer entre elles.

En fait, il n’est pas exagéré de dire que le Canada ne serait pas le pays que l’on connaît sans l’apport de la traduction.

Le mode actuel de gestion de la fonction traduction au sein de l’appareil fédéral entraîne des conséquences préjudiciables pour le gouvernement du Canada et pour les Canadiens. Le statu quo ne saurait donc être permis.

À cet égard, l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec fait sienne la recommandation de l’actuel commissaire aux langues officielles de créer un organisme fédéral dont la responsabilité serait de gérer le programme des langues officielles, y compris le Bureau de la traduction.

L’Ordre recommande également de modifier la Loi sur les langues officielles pour y inclure des dispositions consacrant l’importance de la traduction pour assurer que « les langues officielles du Canada […] ont un statut et des droits et privilèges égaux quant à leur usage dans les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada ».

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6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 13 juin 2019 01 h 07

    L'auteur a 100 fois raison

    Dans mes dernières années au gouvernement fédéral, la direction où je travaillais ne faisait plus appel au services du Bureau de la traduction, surtout en raison des compressions imposées par le gouvernement Harper. Je traduisais moi-même mes textes en anglais, en utilisant Google traduction, mes connaissances et des extraits de textes traduits par ce bureau dans les années antérieures (et d'autres trucs qu'il serait long à décrire). D'autres textes étaient traduits par des employé.es anglophones ou à l'aise avec l'anglais. Il est certain que le résultat n'était pas toujours satisfaisant, en plus du fait que le temps que nous consacrions à ces traductions n'était pas bien utilisé. Mais, il fallait fonctionner avec les compressions et le peu d'importance accordée à cette fonction par le gouvernement. Et, les budgets ne sont pas revenus avec le changement de gouvernement.

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 13 juin 2019 07 h 40

    L'envers de la médaille

    Le fond du problème est le fait que les Canadiens anglais ont la certitude que tous les francophones du Canada et du Québec connaissent et parlent l'autre langue dite officielle, et que cette obligation légale de traduire les documents publics en français n'est autre qu'un caprice, sinon une exigence revancharde du peuple fondateur du pays. On ne peut par ailleurs les blâmer, puisque leur perception provient de la très fâcheuse sinon génocidaire tendance des francophones à s'exprimer en anglais en présence d'un anglophone, phénomène qu'on observe du plus bas au plus haut niveau de la hiérarchie fédérale, fût-ce sous prétexte de se montrer égal ou supérieur, ou de s'assurer d'être mieux et plus rapidement compris. L'autre aspect, plus vicieux celui-là, est le fait que le gros de la fonction publique fédérale est à Ottawa : un milieu fermé, tapissé de Franco-ontariens dont le passage automatique d'une langue à l'autre laisse croire que le français n'est que folklorique ou qu'une arme de combat politique. Or, sans une imperceptible injection continue de français, la langue principale de la fonction publique fédérale serait encore plus pauvre qu'elle ne l'est. Comme l'anglais est également instrument de domination, la défense du français dans un Canada toujours britannique devra toujours être une priorité. Si les anglophones savaient que leur langue repose carrément sur la nôtre, peut-être aurait-il plus de respect à son égard.

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 juin 2019 08 h 39

    Y ajouter une autre fonction ?

    S'il y a des personnes fortes en correction, ce sont les traducteurs.

    Ils connaissent les "faux amis", comme "distinct" ou "adresser".
    Ils savent tourner une phrase selon le génie propre à une langue.
    Et ils ont pour la plupart la qualité de ne pas poser en censeurs quand ils corrigent.

    J'ai vu dans l'industrie des compagnies responsables, qui ne publiaient jamais le moindre texte sans le faire réviser par leur équipe de traducteurs.
    Il en résultait des textes non seulement compréhensibles mais agréables à lire, ce qui n'est pas toujours évident dans un monde qui croit que technique et élégance de la langue sont contradictoires. Dans ce cas l'élégance n'est pas de la poésie. C'est la netteté des lignes et donc des idées.
    La facilité à lire un texte le rend mille fois plus efficace. Au lieu de lire comme on lit une recette, on comprend! Ça change tout.

    Je crois que les gouvernements, mais en fait tous ceux qui publient le moindre texte, devraient avoir en permamnce une équipe de traduction et correction.

    Je crois que "j'adresse l'issue correctement". On peut "faire une décision".
    (paroles approximatives, dans tous les sens, de Justin Trudeau, notre épuisant premier ministre)

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 13 juin 2019 14 h 56

    Des francophones faciles à satisfaire

    Les francophones au Canada sont faciles à satisfaire. Il suffit qu'un politicien dise une phrase en français dans un discours de 40 pages en anglais pour que les francophones soient satisfaits. D'ou la perception des anglophones sur la non nécessité de traduire de façon complète les documents en français. C'est aux francophones de toujours exiger, sans aucun frais pour les demandeurs, des documents en français, et de cesser d'avoir une attitude de colonisés en abandonnant leur langue à la première occasion en présence des anglophones. Les débats traduits en direct qui ont lieu au parlement fédéral sont souvent esthétiquement difficiles à entendre en français, les traducteurs parlant une langue comprimée avec des intonations qui ne sont pas la manière de parler usuelle en français. On dirait parfois entendre des robots traducteurs. La fédération des francophones et acadiens du Canada devrait tenter une poursuite devant les tribunaux pour rétablir la gratuité de toutes les traductions en français, quelque soit la province ou le territoire.

  • Pascal Barrette - Abonné 13 juin 2019 14 h 59

    De Bureau à Agence

    Je suis pleinement d’accord avec vous Monsieur Barabé. Conseiller en communications, notamment à l’Agence canadienne d’évaluation environnementale, je révisais les traductions de firmes externes ou du Bureau de la traduction. Une traduction française de qualité améliorait souvent la qualité de l’anglais original par une sorte de synergie.

    La traduction au gouvernement canadien va surtout de l’anglais au français. Or les deux langues ayant légalement un statut égal, je vous suggère de faire rehausser le statut du Bureau, à connotation administrative, à celui d’agence, à connotation régulatrice. Dans la même coulée, cette agence étendrait son champ, non seulement à la fonction de traduction mais au statut des langues officielles. Ce qui donnerait: L’Agence canadienne des langues officielles. La traduction dans les deux langues de tous les documents officiels seraient sous sa gouverne. La décision et le choix de l’expertise interne ou externe lui reviendraient. On éviterait ainsi le recours à tout venant à des logiciels calamiteux de traduction. Elle pourrait aussi avoir le mandat d’assurer la qualité du texte original. La langue mérite un statut de haut rang, autant en français qu’en anglais.