Le Québec peut se passer du pétrole albertain

«Il est préférable, d’un point de vue écologique, que le Québec s’approvisionne en pétrole léger des États-Unis plutôt qu’en pétrole sale, plus polluant, des sables bitumineux», estime l'auteur.
Photo: Daniel Barnes / Getty Images «Il est préférable, d’un point de vue écologique, que le Québec s’approvisionne en pétrole léger des États-Unis plutôt qu’en pétrole sale, plus polluant, des sables bitumineux», estime l'auteur.

Après la menace de tenir un référendum pour ouvrir la Constitution afin de remettre en question la péréquation, qui serait trop généreuse à l’endroit du Québec, le nouveau premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a fait adopter une loi l’autorisant à fermer le robinet des pipelines qui acheminent le pétrole des sables bitumineux vers les autres provinces.

Pour l’instant, la cible est le gouvernement de la Colombie-Britannique voisine qui s’oppose à l’élargissement du pipeline Trans Mountain. Mais, Jason Kenney a aussi reçu l’appui, dernièrement, du chef du Parti conservateur Andrew Scheer, du premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, et de celui du Nouveau-Brunswick, Blaine Higgs, qui ont tous exprimé, en conférence de presse, leur souhait d’une réactivation du projet Énergie Est. Si le Québec maintient son opposition à la construction de ce pipeline acheminant le pétrole « sale » de l’Alberta vers l’est du pays, il ne serait pas étonnant que Jason Kenney fasse revivre le slogan des années 1980 : « Let the Eastern Bastards Freeze in the Dark ».

Cependant, la géopolitique nord-américaine du pétrole a énormément changé depuis les années 1980. À cette époque, les États-Unis convoitaient le pétrole albertain et soutenaient la position de la province contre la « nouvelle politique économique » du gouvernement de Trudeau père, qui voulait un pétrole à bas prix pour le secteur industriel de l’Ontario et du Québec.

Aujourd’hui, avec la « révolution » du pétrole de schiste, les États-Unis sont passés du statut d’importateur de pétrole à celui d’exportateur et leur pétrole, plus léger que celui des sables bitumineux, vient le concurrencer sur le marché québécois. De plus, il est plus compatible avec les installations des raffineries de Suncor à Montréal et de Valero à Lévis, qui approvisionnent le Québec en carburants. Dans l’édition du 6 mai 2019 du Devoir, le journaliste Alexandre Shields confirme que les raffineries du Québec ne sont pas prêtes à acheter plus de pétrole de l’Alberta pour les raisons que nous venons d’évoquer.

La substitution a eu lieu

Un autre argument, souvent mentionné par les promoteurs d’Énergie Est est que le pétrole de l’Alberta des droits de l’homme remplacerait celui de l’intégrisme religieux de l’Arabie saoudite. Il ne tient pas non plus la route. Le rapport sur l’« État de l’énergie au Québec » de la chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, cité par Le Devoir, nous apprend que 94 % des approvisionnements en pétrole brut de la province provenaient en 2018 d’Amérique du Nord, soit 40 % de l’Ouest canadien et 53 % des États-Unis. Il emprunte le pipeline 9B d’Enbridge, récemment inversé, et le pipeline Portland-Montréal. Les 6% restants proviennent d’Algérie. La substitution a donc déjà eu lieu.

Plus encore, la raffinerie de la famille Irving au Nouveau-Brunswick n’est pas disposée, elle non plus, à préférer le pétrole albertain à celui de l’Arabie saoudite, comme nous l’apprend le journaliste Jacques Poitras dans son livre Pipe Dreams. The Fight for Canada’s Energy Future (Viking, 2018).

Jacques Poitras raconte l’histoire du projet d’Énergie Est en suivant, province après province, le trajet qu’il devait emprunter. Les chapitres les plus importants sont ceux consacrés au Nouveau-Brunswick où le journaliste démolit la justification idéologique du projet, soit le nationalisme canadien.

Malgré les intenses pressions des promoteurs, la famille Irving ne s’était engagée qu’à ne raffiner qu’une infime quantité du pétrole des sables bitumineux, soit à peine 50 000 barils par jour, alors que le pipeline aurait transporté plus de 1,1 million de barils quotidiennement.

[...]

L’objectif véritable des promoteurs d’Énergie Est était non pas d’alimenter le Québec et l’est du pays en pétrole pour remplacer les importations d’Arabie saoudite, mais de profiter du port en eaux profondes de Saint-John pour exporter sur des superpétroliers le pétrole vers l’Europe et l’Asie. Aussi étonnant que cela puisse paraître, à première vue, le chemin le plus court pour rejoindre la côte ouest de l’Inde à partir de l’Alberta passe par l’est plutôt que par l’ouest.

Au cours de l’actuelle période de transition énergétique, il est préférable, d’un point de vue écologique, que le Québec s’approvisionne en pétrole léger des États-Unis plutôt qu’en pétrole sale, plus polluant, des sables bitumineux. Cela est aussi avantageux d’un point de vue politique. Le Québec peut s’affranchir progressivement du pétrole en misant sur l’hydro-électricité, mais il peut également mettre fin à sa dépendance énergétique à l’égard du Canada en recourant au pétrole en provenance des États-Unis.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue L’aut’journal, juin 2019, no 380.

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7 commentaires
  • Daniel Bérubé - Inscrit 11 juin 2019 03 h 36

    Entièrement d'accord,

    Pour ce qui nous reste de pétrole a utiliser, d'ici à ce que les énergies propres soient établies, il est effectivement des plus logique de voir à utiliser le pétrole ayant le moins d'impacts possible sur l'environnement. Comme pour ce qui fut du charbon, au moment des pluies acides des années '80. Il ont changé de type ou de qualité de charbon, et tout s'est rétablie. Je considère qu'il peut y avoir des impacts comparables des types de pétroles comme ce le fut pour le charbon.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 juin 2019 08 h 18

    Un bon texte

    Les caquistes doivent le lire.

  • Daniel Grant - Abonné 11 juin 2019 08 h 26

    L’argent de la péréquation ne pousse pas dans les arbres

    Il faut cesser de faire flotter l’idée comme les politiciens aiment le faire, que le QC percevrait trop de péréquation sans expliquer ce que le QC donne au fédérale pour justifier ce montant et où va le reste de notre argent dans le reste du Canada.

    Pouvez-vous imaginer sérieusement une seconde que le RdC accepterait que le QC reçoive une piastre de plus que les autres, sans qu’il y est un compensation ailleurs, ça n’a jamais existé.

    Si nous recevons ce montant c’est pcq c’est une partie de notre argent qui nous revient, la vraie question est de savoir à qui profite le reste de notre argent transféré au fédérale.

    Aimons-nous voir notre argent payer pour les problèmes de santé, les dégâts environnementaux de cet énergie sale de l’ouest et l’achat de vieux pipeline rouillé de T-Mountain, au lieu de voir notre argent être utilisé pour la transition vers les énergies renouvelables comme le reste de la planète?

    Pendant la transition on peut quand même aider l'AB en utilisant leur énergie sale mais transportée par train et dans un contexte de diminution. Tout projet d'expansion du fossile est irresponsable et ignorant.

    Par le train on a pas besoin de Dilbit et quand il y a des déversements ça se voit tout de suite et a moins de risque de contaminer la nappe phréatique, en plus ça forcerait une amélioiration du réseau ferroviaire qui pourrait servir après que les pipelines seront rouillés et que le veau d'or du baril de pétrole sera fondu.

  • François Beaulne - Abonné 11 juin 2019 10 h 30

    Le faux argument de la substitution

    L'auteur souligne de manière percutante la fausseté de l'argument, avancé surtout par les Conservateurs à l'effet que l'objectif du projet Energie Est est de substituer au Québec le pétrole importé, notamment des pays du Moyen Orient, abuseurs des droit de l'homme, par du pétrole albertain <sale>, mais <canadian>. Comme quoi encourager l'extraction, la production et la commercialisation du prétrole le plus polluant au monde serait un geste patriotique.
    Tout ça n'est que fumisterie et trompe l'oeil.
    Si les albertains tiennent absolument aux pipelines ce n'est pas par solidarité ou par esprit de patriotisme. C'est plutôt qu'ils espèrent tirer un plus gros profit du pétrole exporté que le prix présentement négocié à la baisse qu'ils obtiennent de acheteurs américains.
    Et ils s'attendent à ce que ce soient les gouvernements et les populations des territoires traversés par leurs pipelines qui fassent les frais de tout déversement ou indicent écologique qui pourrait se produire. Comme plus égoiste et irrespectueux des autres on ne fait pas mieux.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 11 juin 2019 14 h 53

      Je vais m'inspirer de M. Le Blanc plus haut:
      Un bon commentaire.
      Les caquistes doivent le lire.
      Et en prendre bonne note.

  • Diane Boissinot - Abonnée 11 juin 2019 16 h 11

    Bravo. Les pendules sont maintenant à l'heure. Merci.