Honorer ou trahir

«Le temps n’est plus aux débats sémantiques mais à l’impératif de solidarité et de protection des femmes», croient les auteurs.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne «Le temps n’est plus aux débats sémantiques mais à l’impératif de solidarité et de protection des femmes», croient les auteurs.

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la réaliser ou la trahir. »

— Frantz Fanon

Que dire sur ce rapport et sur les travaux de la commission des deux dernières années (l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées — ENFFADA) ? La commission a expérimenté plusieurs défis, tels qu’un mandat trop épars, des démissions multiples et des critiques concernant son manque d’indépendance et de transparence. La plus importante critique fut celle liée à sa méthode de travail. Après la remise de son rapport intérimaire le 1er novembre 2017, les familles et les experts réitéraient l’urgence d’adopter une approche basée sur les droits de la personne en enquêtant sur la faillite des institutions canadiennes et de la société à protéger les droits fondamentaux (droit à la vie, à la santé et à la sécurité) des femmes issues des Premiers Peuples.

Cette critique a finalement été entendue par les commissaires. Ces derniers ont mis en oeuvre le pouvoir d’enquêter de la commission afin d’accéder à 174 dossiers de la police, comme l’avait fait la commission Oppal, en Colombie-Britannique, entre 2010-2012. L’ENFFADA a également rencontré des experts, à travers le Canada, sur les questions entourant la violence sexuelle et coloniale, le racisme systémique, et a intensifié l’implication des familles directement touchées. La commission a donc fait un virage significatif au printemps 2018 dans ses travaux et son approche. Sur cette base, elle demandait une extension de son mandat à l’automne 2018, qui fut reconduit pour une période additionnelle de six mois seulement. Une période nettement insuffisante pour assumer un mandat d’une telle ampleur.

En dépit du manque de temps et des différents problèmes rencontrés, cette réinitialisation officieuse des travaux de la commission fut salutaire : elle apporte une crédibilité aux conclusions du rapport final et aux appels à la justice présentés lundi. La mise en oeuvre effective des recommandations visant à s’attaquer au racisme systémique, à la violence sexuelle et coloniale, déterminant majeur du génocide envers les Premiers Peuples au Canada, et qui touche particulièrement les femmes, demeure l’enjeu central soulevé dans l’histoire des commissions au Canada.

Malgré leur résistance continue et leur force, les femmes ne pourront déraciner seules les causes profondes de ce schéma génocidaire. Le niveau de violence sexuelle et coloniale qu’elles endurent au quotidien et depuis les premiers contacts sera compris le jour où le Québec et le Canada, et en particulier les hommes, auront la maturité d’assumer entièrement les formes de racisme et de misogynie qui subsistent au coeur de leur héritage. Au-delà de la culpabilisation, c’est sur la non-réception des vérités que portent les récits des femmes qu’il faut se questionner, pour que du mutisme forcé des femmes à la surdité des hommes soit tissée une passerelle faisant en sorte qu’elles soient enfin entendues et crues.

Génocide colonial

Les représentations, les stéréotypes et la misogynie touchant les femmes autochtones sont ainsi profondément enracinés dans la société et toujours enchâssés dans les politiques, les législations et les bureaucraties. Si ces constats peuvent sembler s’éloigner des définitions connues du terme « génocide », une connaissance minimale de la condition des Premiers Peuples au Canada, et en particulier de celle des femmes, efface le moindre doute quant à l’existence non seulement historique mais actuelle d’un génocide colonial.

Ce rapport impose l’équation de l’héritage colonial, sinon de l’esprit guidant les institutions canadiennes et causant directement la mort de filles et de femmes. Il appelle au démantèlement de mécanismes sophistiqués, conçus sur mesure au cours des siècles et généralement invisibles à la société dominante, enracinés dans les sphères culturelle, juridique, économique et politique au point qu’il apparaît invraisemblable au citoyen qu’il contribue, volontairement ou non, à perpétuer la condition humaine intenable d’une partie de ses semblables. Ce rapport nous montre le long et pénible chemin qu’il reste à parcourir afin de démystifier la faillite du corps policier à enquêter sur la mort de beaucoup de femmes et, dans certains cas, la participation d’agent de la paix dans la perpétration des crimes.

Le temps n’est plus aux débats sémantiques mais à l’impératif de solidarité et de protection des femmes, ainsi que de la terre qui les porte. Soyons clairs : même s’ils n’étaient pas entendus, les Premiers Peuples ont toujours dénoncé et résisté à ce génocide. Les femmes en particulier n’ont jamais cessé de dénoncer la violence sexuelle à des fins génocidaires dont elles sont la cible et leurs voix résonnent toujours.

Si l’époque requiert une métamorphose des relations mortifères que les sociétés coloniales québécoise et canadienne entretiennent avec les Premiers Peuples et la Terre, cette mutation doit aussi s’incarner dans le rapport de chacun à soi-même, lieux d’enracinement des représentations et des préjugés semés et nourris depuis des siècles. Est-il encore possible, à cette étape de notre histoire humaine et commune, de fermer les yeux et de faire la sourde oreille ? Nous sommes dorénavant devant le choix clair d’honorer ou de trahir notre propre humanité.

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6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 8 juin 2019 07 h 24

    Misère x 92 millions

    Bon, la désinformation à déjà commencé avec la finale de l’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées. Bien oui, les responsables étaient la violence sexuelle et coloniale d’il y a plusieurs siècles et le racisme systémique. Personne n’y avait pensé avant qu’ils décident de faire un virage à 180 degré sur le but ultime de cette enquête. Misère.

    Pourquoi? Est-ce que c’est parce qu’ils se sont vite aperçus que les accusés se trouveraient au sein de leur propre communauté? Il semble qu’il y avait beaucoup de chefs autochtones qui n’étaient pas très chaud à cette idée d’enquêter sur les femmes autochtones disparues et assassinées au sein de leurs communautés (réserves). Alors il était primordial de changer la nature de leur commission et de rester très vague sur le sujet parce que les Premières Nations risquaient de se retrouvés aux bancs des accusés d’une cour de justice internationale ou nationale.

    Ceci me rappelle une enquête qui avait été instituée à Toronto. La communauté noire de l’époque demandait une enquête sur qui commettaient les crimes dans la ville reine. Ils se disaient victimes de propagande haineuse parce que leur communauté etait visée presque tout le temps lorsqu’on parlait de violence à Toronto. Après avoir fait des mains et des pieds, ils avaient convaincu le gouvernement de l’époque d’instituer une enquête neutre pour faire la lumière et la répartition des crimes commis dans la ville reine. Lorsque le rapport fut déposé, cette même communauté, encore une fois, fit des mains et des pieds pour qu’il ne soit pas rendu public. Non seulement les statistiques visaient leur communauté, mais les données étaient pires que celles qui étaient véhiculés dans la sphère publique auparavant.

    Enfin, blâmer le régime colonial, déboulonner des statues et crier au racisme systémique ne résoudra pas les crimes commis. Les familles des femmes disparues et assassinées méritaient mieux. Beaucoup mieux.

  • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 8 juin 2019 08 h 29

    Et la responsabilité des hommes autochtones?

    Le rapport est silencieux sur la violence conjugale et familiale que subissent les femmes autochtones.
    "Les femmes autochtones ont un risque plus élevé d’être victimes de violence conjugale et subissent des formes plus graves de violence que les femmes non autochtones 9,10.
    Les femmes autochtones sont surreprésentées en tant que victimes d’homicide aux mains d’un partenaire amoureux 9."
    Équipe Santé des Autochtones de l’Institut national de santé publique du Québec

  • Céline Delorme - Abonnée 8 juin 2019 14 h 12

    DEs précisions SVP

    Citation: "Les femmes en particulier n’ont jamais cessé de dénoncer la violence sexuelle à des fins génocidaires dont elles sont la cible."

    Les citoyens du Canda veulent savoir: Qui sont ces femmes disparues et tuées? Quel est leur âge? leur profession au moment de leur disparition? Qui les a tuées? Dans quel lieu, réserve, village ou ville sont-elles disparues? S'il y a un complot, ou des responsables du gouvernement, militaires ou policiers, qu'on les nomme! qu'ils soient mis en accusation! S'il y a génocide, les responsables doivent être cités en tribunal international. Plusieurs voix s'élèvent pour dénoncer la violence conjugale par les hommes autochtones. Si c'est vrai qu'on le dise, on aura une base pour déterminer ce qu'il y a à faire, si c'est faux, qu'on nous donne des faits concrets! Les accusations vagues comme cité ci-haut ne sont pas d'un grand secours pour les femmes d'aujourd'hui qui ont peur et ne savent pas que faire.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 juin 2019 06 h 41

      Ce ne sont pas des accusations vagues, mais des constatations bien informées. Il faut avoir interagi avec ces communautés pour avoir un semblant de compréhension. La plupart des gens qui s'offusquent et qui commentent n'ont jamais rencontré un autochtone vivant sur une réserve de leur vie. J'ai enseigné pendant plusieurs années à des enfants autochtones d'une communauté qui avait fait les manchettes nationales. C'était évident que c'étaient les femmes qui prenaient à coeur l'éducation de leurs enfants parce que les hommes, eh bien, on ne les voyaient presque jamais même si aucun travaillait.

      Ceci dit, comme vous le dites si bien, cette enquête bidon n'a répondu à aucune questions pertinentes. C'était une enquête sur les femmes disparues ou assassinées et ils n'ont jamais pris la peine de nous dire le nombre, leur identité, les lieux et finalement, qui sont ultimement responsables. En bref, porter des accusations criminelles en bonne et due forme. Et avant d'évoquer la notion de génocide, il faut s'assurer que ces accusations pourraient être portées devant une cour de justice nationale ou internationale et validées. Difficile à faire si la plupart des coupables se retrouvent au sein de leur propres communautés.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 juin 2019 07 h 52

      En passant Mme Delorme, selon la GRC, 90% des femmes autochtones assassinées le sont par des hommes autochtones connus de leur victime. Vous commencez à comprendre la propagande qui découle de cette enquête bidon?

  • Sylvain Deschênes - Abonné 8 juin 2019 14 h 21

    Un génocie du XIXe siècle

    Le véritable génocide des autochtones, au sens reconnu au XXe siècle, est plutôt survenu lors des premières années du Canada moderne, à l'époque où l'on pendait Louis Riel. Affamer, réduire, violer, humilier était le modus operandi de part et d'autre de la frontière des concurrents de la conquête de l'Ouest.

    Ici, les auteurs aiment ajouter systématiquement Québec à Canada, alors que les "affaires indiennes" sont sous responsabilité fédérale.
    Peut-être devraient-ils ajouter Saskatchewan, Manitoba, etc. ou, puisqu'ils aiment bien fusionner les époques et les territoires après coup, Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve…

    Le Canada de 1867 est bien en peine d'avouer l'inavouable: il a été bâti sur l'écrasement des Premières Nations et des Canadien français.

    Le sort des femmes autochtones est la conséquence du génocide. S'intéresser uniquement à cet aspect des choses empêche toute réflexion sérieuse et réparation appropriée.