Que penser du plan Legault en environnement

François Legault a pour objectif de diminuer la dépendance du Québec au pétrole de 40% d’ici 2030. Pour y arriver, le gouvernement caquiste entend mener un vaste «chantier» d’électrification des transports, des bâtiments et des entreprises.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir François Legault a pour objectif de diminuer la dépendance du Québec au pétrole de 40% d’ici 2030. Pour y arriver, le gouvernement caquiste entend mener un vaste «chantier» d’électrification des transports, des bâtiments et des entreprises.

Le Québec réduira sa consommation de pétrole de 40 % d’ici 2030. C’est du moins ce qu’a déclaré François Legault lors de la clôture du congrès de sa formation politique, le 26 mai. Les moyens proposés pour y parvenir doivent être précisés au début de 2020, mais on sait déjà que ce plan visera en priorité les transports, l’industrie et le bâtiment. Mais ces ambitions sont-elles réalistes ? Et répondent-elles aux objectifs de l’Accord de Paris ?

Le plan de sortie du pétrole proposé par François Legault est-il réaliste ? D’un point de vue strictement technique, il ne pose pas de problème insurmontable. Les technologies nécessaires sont déjà disponibles ou en cours de déploiement. D’un point de vue pratique, c’est beaucoup moins évident.

Les transitions énergétiques prennent énormément de temps. De 1973 à 2015, par exemple, la part du pétrole dans le panier énergétique mondial est passée de 46 % à 32 % — autrement dit, la part du pétrole a reculé de 0,33 % par année. Et encore, si le pourcentage de pétrole a diminué, les quantités totales ont continué d’augmenter, passant de 2819 millions de tonnes en 1973 à 4326 en 2015. En deux siècles, l’humanité est passée du bois au charbon, puis au pétrole, mais on notera que nous consommons toujours plus de bois qu’en 1800 et plus de charbon qu’en 1900.

L’ambition de François Legault représente une diminution de 4 % par année. Il y a peu d’exemples de transitions aussi rapides dans le passé, et la plupart se sont faites sur fond de crise. Pensons par exemple à la manière dont Cuba a dû s’ajuster à la fin des livraisons de pétrole soviétique après 1991 — le pays a connu des années de disette et de récession. Réussir un tel exploit tout en stimulant la croissance, comme l’espère le premier ministre, ne sera pas une mince affaire et réclamera beaucoup de ressources et un plan d’une qualité exceptionnelle, dont on ne distingue pas du tout les contours en ce moment.

Ce plan devra faire face à trois obstacles importants.

Le cas de l’électricité

D’abord, d’où viendra l’électricité ? Le Québec dispose actuellement de surplus confortables en temps normal, mais il est parfois en situation tendue au coeur de l’hiver, quand les besoins de chauffage sont les plus importants. Le premier ministre espère également vendre plus d’électricité aux Américains et augmenter massivement notre propre consommation en la substituant aux produits pétroliers. Et le tout, sans construire de nouveaux barrages ! Il est clair que les surplus vont fondre comme neige au soleil. On ne sait pas trop où l’on pourrait trouver l’hydroélectricité qui manque. Il ne reste plus guère de bons sites pour de nouveaux barrages et de toute façon, ils seraient difficiles à mettre en exploitation d’ici 2030.

Autre problème, le premier ministre semble exclure d’emblée les solutions reposant sur la tarification ou la taxation des produits polluants. Autrement dit, il semble vouloir se fier aux simples « forces du marché » et espérer que cela suffira pour que les Québécois fassent les bons choix. Mais comme on l’a vu, depuis 1973, le marché n’a pu gérer qu’une transition de 0,33 % par année, douze fois moins que les 4 % que l’on cible maintenant. Comment maintiendra-t-on le rythme sans mesures coercitives ? Le plan prévu pour 2020 devra apporter des réponses très convaincantes.

Enfin, François Legault entend stimuler la croissance économique de manière très dynamique. L’ennui, c’est qu’à plus de 3 % de croissance économique par année, la taille de l’économie québécoise aura augmenté de près de 50 % en 2030. Ceci représente à son tour une croissance de près de 25 % de la consommation énergétique — y compris le pétrole. Autrement dit, le Québec doit non seulement réduire de 40 % sa consommation actuelle de pétrole, mais aussi complètement éviter toute augmentation future. En misant aussi fortement sur la croissance économique, le premier ministre complique et retarde l’atteinte de son objectif.

Le cas des gaz à effet de serre

Et les gaz à effet de serre ? L’Accord de Paris mise sur une réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030. Pour le public non averti, la réduction de 40 % de notre consommation pétrolière semble donc promettre d’atteindre cette cible. Or, il n’est en rien, pour trois raisons :

Premièrement, le pétrole n’est pas la seule source d’émission de GES. Il en existe d’autres sources importantes, comme les procédés industriels (aluminium, béton…), l’agriculture, les sites d’enfouissement et la déforestation. Donc, même dans le meilleur des cas, une diminution de 40 % de la consommation de pétrole ne correspond pas à une diminution équivalente des émissions.

Deuxièmement, le pétrole ne sera pas remplacé par des sources 100 % décarbonées. François Legault n’a rien dit sur le gaz naturel et semble vouloir accroître son utilisation. Or, le gaz naturel est loin d’être une énergie propre. Sa combustion représente environ la moitié des émissions du pétrole, ce qui demeure très important. Par ailleurs, les fuites de gaz naturel, même lorsqu’elles demeurent modestes, ont un impact important : le méthane est un GES 86 fois plus puissant que le CO2 et lorsque les fuites sont mal contrôlées, le gaz naturel peut devenir plus polluant que le charbon.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la production d’électricité n’est pas 100 % décarbonée non plus. Les barrages sont relativement peu émetteurs, mais les équipements et les lignes de transport utilisent de grandes quantités d’acier et de béton, fortement émetteurs de GES. Des produits de substitution au pétrole, comme les voitures électriques, émettent aussi une quantité appréciable de GES lors de leur fabrication (de 13 à 17 tonnes par voiture, dans le cas des Tesla). L’électrification permet donc de réaliser des gains importants, mais elle ne permet pas magiquement d’atteindre des émissions zéro.

En somme, même s’il réussissait à réduire notre consommation de pétrole de 40 % — ce qui exigerait un plan génial, exécuté avec brio —, le projet de François Legault ne réussirait à réduire nos émissions que de 20 à 25 %, ce qui reste en deçà de nos engagements en vertu de l’Accord de Paris. La réalité, c’est que la lutte contre les émissions de GES a pris un immense retard et qu’il faut maintenant tenter un improbable rattrapage d’urgence.

On pourra légitimement soutenir qu’un plan imparfait est mieux que pas de plan du tout. Mais on pourra également objecter qu’un plan imparfait ne nous permettra pas d’éviter le chaos climatique, tout au plus à le retarder d’une décennie ou deux.

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