La Formule 1, le renversement des valeurs socialement responsables

«L’annulation du Grand Prix de Montréal serait une atteinte très minimale qui sacrifierait tout au plus le pouvoir de polluer que s’octroient quelques spectateurs sans justification valable», croit l'auteur.
Photo: Olivier Morin Agence France-Presse «L’annulation du Grand Prix de Montréal serait une atteinte très minimale qui sacrifierait tout au plus le pouvoir de polluer que s’octroient quelques spectateurs sans justification valable», croit l'auteur.

Peut-être faites-vous partie du segment de la population qui est complexée à l’idée de ne pas être à la hauteur des enjeux d’équité sociale et de protection de l’environnement. Au quotidien, vous consacrez des efforts à la consommation responsable, que ce soit en pratiquant le zéro déchet, en achetant autant que possible des produits conçus écologiquement ou en compostant vos restes de table. Au travail et dans vos interactions sociales, vous veillez à respecter la dignité de vos collègues et de vos proches, en vous assurant que vos gestes et commentaires sont exempts de racisme, d’homophobie ou de sexisme. Vous vous dites qu’il faut bien commencer quelque part et qu’il faut prêcher par l’exemple, en espérant que les bonnes pratiques se communiquent autour de vous et dans les hautes sphères.

Rien n’est moins certain. Une seule fin de semaine de Formule 1 suffit à annuler vos efforts, le tout avec la complicité et la complaisance des pouvoirs publics. Pendant quelques jours, 93 000 spectateurs (formés en bonne partie de riches touristes étrangers) auront un permis de polluer en toute impunité, tandis que certains profiteront de la vulnérabilité de jeunes prostitué(e)s, un peu comme si les valeurs socialement responsables étaient renversées au profit d’une minorité décomplexée. Combien de gestes écoresponsables sont annulés lorsqu’un seul événement pollue autant que 2500 voitures sur la route pendant un an ?

Un événement à annuler

Pour se donner bonne conscience et pour entretenir la légitimité de cet événement difficilement conciliable avec les exigences de la justice sociale et du développement durable, les autorités chercheront à nous faire croire que les bénéfices surpassent les inconvénients. À les entendre, ce sont plutôt les détracteurs qui sont illégitimes, sous prétexte que la Formule 1 stimule l’innovation en poussant les ingénieurs à créer des moteurs toujours plus puissants et injecte des capitaux frais dans l’économie locale en faisant rouler les industries du tourisme et de l’événementiel. En poussant le bouchon un peu plus loin, on nous dira que chacune de ces contributions participe à la protection de l’environnement, sous prétexte que la transition écologique ne se finance pas d’elle-même.

Dans un monde normalement constitué, ces justifications alambiquées impressionneraient peu. Beaucoup de solutions sont gratuites ou faiblement dépendantes de l’afflux de capitaux et d’innovations industrielles : laisser les arbres pousser, éviter l’étalement urbain, privilégier les transports actifs. En revanche, de nombreuses innovations ingénieriques produisent des effets inutiles, voire nuisibles. À titre d’exemple, la voiture électrique ou éco-efficiente contribue à la congestion automobile et à un environnement motorisé.

La F1 est fréquentée par 93 000 personnes, ce qui représente à peine plus de 1 % de la population québécoise. L’annulation de cet événement serait une atteinte très minimale qui sacrifierait tout au plus le pouvoir de polluer que s’octroient quelques spectateurs sans justification valable. En revanche, cette annulation nous protégerait collectivement contre la montée du cynisme (qui n’est jamais bien loin du nihilisme). Normalement si prompts à moraliser la majorité de leurs citoyens sur les enjeux de protection de l’environnement et de dignité humaine, les pouvoirs publics entérinent en toute connaissance de cause les caprices d’une poignée de tricheurs écologiques qui participent à un événement sexiste. Dans ces conditions, comment peuvent-ils empêcher leurs citoyens de se dire « À quoi bon ma consommation responsable » ?

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