Merci de respecter nos enfants à l’école

Les signes religieux portent des messages, disent les auteurs.
Photo: iStock Les signes religieux portent des messages, disent les auteurs.

Lettre ouverte au premier ministre du Québec

Le projet de loi 21 portant sur la laïcité de l’État est accueilli avec espoir et est salué comme une percée historique et un aboutissement après plus de dix ans de tergiversations. Il s’inscrit dans une très longue histoire de notre société où des Québécois ont mis en place la sécularisation et la modernisation de notre société. Il ne s’agit pas d’un projet de loi partisan, mais d’un projet de société d’avenir pour des sociétés de plus en plus multiculturelles.

En interdisant à un certain nombre d’employés de l’État d’afficher leurs préférences religieuses, le projet de loi sera cohérent avec la Loi de la fonction publique, qui interdit déjà l’affichage politique.

Nous apprécions tout particulièrement le fait que ce projet de loi veuille protéger la liberté de conscience des enfants en obligeant les enseignants et les enseignantes à la neutralité de fait et d’apparence.

Déjà en 1999, Pierre Bosset, alors directeur de la recherche et de la planification à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, notait le caractère attentatoire du crucifix dans une salle de classe quant à la liberté de conscience des élèves. On expliquait cela par le fait que les élèves sont des personnes «intrinsèquement» vulnérables, par le caractère captif de l’enfant dans la classe ainsi que par le fait que le crucifix était constamment dans le champ de vision des élèves.

Cependant, comment ne pas constater que les enfants, qui ne regardaient que peu le crucifix, regardent par contre à longueur de journée l’enseignant ou l’enseignante qui porte un signe religieux? L’atteinte à la liberté de conscience de l’enfant est d’autant plus grande qu’il est en relation affective avec la personne qui lui enseigne et que celle-ci exerce une autorité sur l’enfant. Autorité effective, mais aussi autorité morale. Ce qui n’était pas le cas du crucifix.

Conditionnement

Plusieurs personnes soulèvent des doutes quant à la possibilité d’endoctrinement par des enseignants qui porteraient des signes religieux et que, de toute façon, il reste bien difficile de déterminer ce qu’est un signe religieux. Nous ne sommes pas d’accord avec cette manière d’aborder le problème.

Ces signes peuvent servir de conditionnement pour des enfants. De même, il ne faut pas sous-estimer leur capacité d’analyser ce que porte leur enseignant, notamment en faisant le lien avec les images des manuels scolaires du cours Éthique et culture religieuse (ECR), où l’on voit abondamment ces symboles religieux portés par les différents groupes religieux. Comment peut-on affirmer que les signes religieux portés par les enseignants seraient neutres aux yeux de l’enfant, alors que le cours ECR leur fournit les informations pour décoder ces signes religieux?

Avec la clause de droits acquis quant au port de signes religieux qui a été introduite dans le projet de loi 21, il devient important de mettre en place des mécanismes pour assurer la liberté de conscience des enfants qui se retrouveraient dans la classe d’un enseignant ou d’une enseignante qui porte un signe religieux. Au nom de l’égalité de tous les citoyens, et des enfants tout particulièrement, le projet de loi doit être amendé afin de permettre aux parents et à leurs enfants de pouvoir demander un changement de professeur qui respecterait davantage leur liberté de conscience.

Il va sans dire que la protection de l’intérêt supérieur des enfants demande qu’on étende l’obligation de neutralité, de fait et d’apparence, à toute l’équipe-école ainsi qu’aux centres de la petite enfance.

Ce dont nous parle le projet de loi 21, c’est de protéger la liberté de conscience de tous les citoyens, les plus vulnérables en particulier, et non seulement celle des employés. La liberté de croire ou de ne pas croire sera donc mieux protégée par la laïcité de l’État.

Rappelons que, dans les années 60 et 70, il y a eu au Québec un autre enjeu qui a donné lieu à d’intenses affrontements, tout comme maintenant la laïcité. La question linguistique divisait alors les citoyens, les quartiers et les familles. La loi 101, votée en 1977, a contribué énormément à apaiser les conflits linguistiques. Comme société, nous avons fait du français la langue commune et c’est fièrement aujourd’hui que nous parlons de ces enfants de la loi 101.

Dans quelques années, ce sera aussi une fierté de parler des enfants de la loi 21, des enfants à qui le Québec aura offert enfin une école laïque, neutre, ouverte à toutes et à tous, sans égard à leur appartenance religieuse. [...]

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46 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 4 juin 2019 00 h 50

    Double standard

    «Cependant, comment ne pas constater que les enfants, qui ne regardaient que peu le crucifix, regardent par contre à longueur de journée l’enseignant ou l’enseignante qui porte un signe religieux? »

    Et, bien sûr, on ne doit pas constater que ces enfants regardent et entendent à l'année le nom de leurs écoles, de leurs rues, des villes et villages du Québec... Le patrimoine, bien sûr, ne les influencent pas!

    Attention, je ne demande pas de changer ces noms, je veux juste monter le double standard dans l'argumentation des auteur.es et, surtout, le fait que tous ces noms n'empêchent pas une forte proportion de la population d'être athée ou agnostique.

    • Raymond Labelle - Abonné 4 juin 2019 12 h 27

      Je vous invite à lire la phrase qui suit immédiatement celle que vous citez, question de rendre justice aux auteurs et ne pas les citer hors contexte. La voici: "L’atteinte à la liberté de conscience de l’enfant est d’autant plus grande qu’il est en relation affective avec la personne qui lui enseigne et que celle-ci exerce une autorité sur l’enfant. Autorité effective, mais aussi autorité morale. Ce qui n’était pas le cas du crucifix."

      et, pourrait-on ajouter, du nom de rue ou de village.

  • Réal Boivin - Abonné 4 juin 2019 06 h 24

    TEXTE ÉCLAIRANT

    Et la loi 21 est une lumière dans un continent où veut s'installer l'obscurantisme religieux.

    • Christian Roy - Abonné 4 juin 2019 17 h 10

      Amalgame fort discutable, M. Boivin.

      D'autre part, excellente dramatisation.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 juin 2019 00 h 03

      Cher M. Roy,

      Le projet de loi 21 passera et ne sera plus un projet de loi mais une loi n'en déplaise à tous nos amis qui croient dur comme fer aux amis imaginaires qu'ils ne veulent pas froisser. Enfin, des Lumières.

  • Marc Therrien - Abonné 4 juin 2019 07 h 49

    Et si les enfants connaissaient déjà le monde des apparences?


    Le PL21 sauvera les apparences de neutralité qui peuvent être trompeuses sans pour autant neutraliser les croyances. Par ailleurs, on peut garder confiance que le fait que le MEES du Québec et les programmes qu'il développe sont laïcs assurera que l'enseignement prodigué dans les écoles primaires et secondaires soit dépourvu de prosélytisme religieux. En fait, le PL21 ne règlera pas grand-chose du présent. "On verra" s'il possède la puissance d'empêcher les problèmes de l'avenir.

    Bien sûr que les signes religieux portés par les enseignants ne sont pas neutres aux yeux de l’enfant qui apprend à les décoder à travers le cours ECR. C’est ainsi que pendant que les ardents promoteurs de l’élargissement du PL21, qui militent pour que la laïcité de la Nation Québec tende vers le laïcisme, perçoivent les enfants comme les personnes les plus vulnérables de la société dont il faut absolument protéger la liberté de conscience, d’autres, qui admettent plus facilement que rien n’est neutre dans le monde perçu et interprété, croient en les possibilités de la philosophie pour enfants en ne craignant pas trop, j’imagine, les heurts de leur conscience à travers ce chemin côteux, rocailleux et sinueux de la découverte du monde tant leur ouverture d’esprit n’est pas encore abîmée. Il me semble que pour que la conscience puisse exercer pleinement sa liberté de choix, il vaut mieux qu’elle soit exposée à l’éventail des options qu’offre le champ des perspectives possibles du monde qui nous constitue et que nous constituons en même temps en le pensant. La philosophie pour enfants peut donc être porteuse d'espoir si les parents-éducateurs sont suffisamment cohérents et ouverts dans cette démarche d’apprentissage des choses de la vie du monde qui se transforme en se complexifiant dans la diversité et s'ils considèrent qu'ils peuvent aussi apprendre des enfants qui pourraient très bien les étonner par leur sagesse des choses qu’ils savent déjà pour paraphraser Platon.

    Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 4 juin 2019 09 h 35

      « Il me semble que pour que la conscience puisse exercer pleinement sa liberté de choix, il vaut mieux qu’elle soit exposée à l’éventail des options qu’offre le champ des perspectives possibles du monde qui nous constitue et que nous constituons en même temps en le pensant. »

      Il ne faut pourtant pas aborder cela de manière relativiste. Dans l'éventail des options, il y en a qui sont plus dangereuses que d'autres. En interdisant le port des signes religieux, la liberté de conscience de « nos » enfants est renforcée du fait d'être d'emblée « instruite » des dangers des religions en général, des exogènes en particulier.

      N.B. : c'est de l'ironie.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 juin 2019 07 h 51

    Le ministre Jolin-Barrette doit apporter une attention toute spéciale à ce passage:

    « Au nom de l’égalité de tous les citoyens, et des enfants tout particulièrement, le projet de loi doit être amendé afin de permettre aux parents et à leurs enfants de pouvoir demander un changement de professeur qui respecterait davantage leur liberté de conscience. »

    C'est une pression supplémentaire sur ceux et celles qui refuseront, sans raison valable, d'enlever leurs signes religieux.

    • Christian Roy - Abonné 4 juin 2019 17 h 35

      Vive l'école à la carte. Les allergiques aux signes religieux pour les uns, aux cours de sciences, au cours d'histoire (telle qu'enseignée actuellement) et à l'éducation sexuelle pour les autres verront leur anxiété diminuer. Leur progéniture sera exemptée souhaitent-ils des sujets qui les bouleversent personnellement et "qui les rendent si mal à l'aise".

      L'argument des pro-PL #21 qui consiste à faire appel à la soi-disant fragilité des enfants d'aujourd'hui cache bien mal leurs biais de parents-rois à qui l'on doit tout. Ils se perçoivent bien plus comme des consommateurs de services qui permettent à leurs enfants d'acheter leur diplôme plutôt que des bâtisseurs de communautés où la dimension de bien commun est bel et bien en jeu.

      Je rappelle que l'école publique n'est pas un Club Price...et quelle est bel et bien laïque (ce que M. Jolin-Barrette n'a jamais concédé de peur de voir son projet de loi s'effondrer sur lui-même).

      Il n'est pas avisé, chers parents, d'instrumentaliser vos petits afin de vous exempter de faire face aux défis du pluralisme qui sont ma foi, incontournables. Je vous demande de cesser de vous cacher derrière vos descendants. C'est malsain pour eux.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 juin 2019 18 h 09

      Vous perdez votre temps avec moi, M. Roy.

  • Marc Pelletier - Abonné 4 juin 2019 08 h 23

    Le problème, quel problème ?

    On tatonne pour trouver une solution de nature idéologique à un soi-disant problème qui n'a pas été identifié, ni documenté, ni inscrit dans le projet de loi .

    Pourtant, au Québec, on n'a que que l'embarras du choix pour pointer des problèmes criants, notamments dans nos écoles publiques, pour lesquels il faut urgemment appliquer des solutions et, fort heureusement l'argent est là , mais rien ne bouge.

    Le gouvernement semble piégé par son inflexibilité lors des études du projet de loi, ce qui devrait amener les parlementaires à siéger pendant les vacances d'été.

    • Christian Roy - Abonné 4 juin 2019 17 h 40

      @ M. Pelletier,

      Le problème en est un de "casting". Des responsables intransigeants qui font semblant d'écouter... qui ne font que semblant.

      Ils "savent" un peu à la façon des Libéraux qui ont passé leur première année à scaper le système de santé et celui de l'éducation.

      Eux aussi savaient !