Faire le deuil du corps grandiose

Capture d'écran d'une vidéo du projet «Solo 30x30», sur l'esplanade du Trocadéro à Paris
Photo: fortier-danse.com / Youtube Capture d'écran d'une vidéo du projet «Solo 30x30», sur l'esplanade du Trocadéro à Paris

Le 15 décembre 2018, j’ai dansé Solo 70 pour une dernière fois. Il n’y a pas eu de coup de tonnerre et la terre ne s’est pas arrêtée de tourner. Je m’étais préparé au désarroi et aux larmes. Rien. Une fin de spectacle comme toutes les autres, suivie d’un repas au restaurant où on a tout simplement multiplié les toasts.

Quelques mois plus tard, je prends conscience que le vide et l’absence font leur nid. C’est mon corps qui a demandé d’arrêter. Et je lui ai dit oui. Je ne le regrette pas. Aujourd’hui, il me faut trouver comment composer avec ce corps vieillissant qui ne danse plus, qui ne dansera plus. Par choix et aussi par nécessité. Habitué à la mise à l’épreuve et aux défis, j’ai du mal à m’ajuster, à accepter que mon corps doive se reposer.

J’aurai dansé quarante-cinq ans de ma vie, ce n’est pas rien, c’est peut-être trop. J’aurai dansé beaucoup plus souvent entre cinquante-huit et soixante-dix ans qu’avant. J’aurai dansé plus souvent avec un corps en déclin qu’avec un corps en pleine possession de ses moyens. Vers la fin de la cinquantaine, je me suis dit que le vieillissement était pour les autres, que ça ne m’arriverait pas. Pour le prouver, je me suis engagé dans un projet de fou qui allait consumer six ans de ma vie : Solo 30x30. Le projet le plus ambitieux de ma carrière. Une chorégraphie de trente minutes dansée en extérieur sur la place publique, sans musique, beau temps mauvais temps, pendant trente jours de suite. J’ai dansé ce solo dans quinze villes sur trois continents, pour un total de quatre cent cinquante représentations.

C’est pendant cette tournée menant d’une ville à l’autre, d’un continent à l’autre, que j’ai dû apprendre à protéger sérieusement mon corps-instrument. Je l’ai mis à rude épreuve. Jusque-là, mon corps de danseur n’avait pas été douloureux. J’avais la conviction, pendant cette odyssée, qu’il se réparerait pendant la nuit, en dormant, et que je pourrais tout exiger de lui au quotidien. J’admets maintenant avoir taxé mon corps avec ce projet, mais je n’ai pas de regret. La folie de cette aventure m’aveuglait et les satisfactions artistiques et personnelles étaient si grandes que je n’avais qu’un désir, pousser plus loin, au-delà des limites du corps. Le plus grand bonheur du danseur est de danser. Avec Solo 30x30, je dansais enfin comme je l’avais rêvé. J’ai vécu cette expérience hors du commun avec intensité et témérité. Je n’ai pas vu le temps passer.

Le vieillissement m’a interpellé à la mi-soixantaine. Sans préavis, mon corps se rebelle. Il agit comme il l’entend. [...]

Je ne suis pas préparé, je n’ai pas anticipé de tels changements. Je commence à découvrir au quotidien ce que vieillir peut vouloir dire. Il y a des jours où je ne me reconnais plus, je ne trouve pas mes repères, je dois composer avec un corps indocile. Je découvre que vieillir ne s’apprend pas, mais se manifeste au quotidien, et que c’est un processus irréversible. Pour le danseur frondeur que j’ai été et que je suis toujours, c’est très embarrassant.

Vieillir est singulier. On n’apprend pas du vieillissement des autres. C’est une affaire personnelle. C’est dans sa propre chair qu’on en fait l’expérience. J’ai un corps entraîné, formé par et pour la danse de scène. Un entraînement sérieux, soutenu et rigoureux est exigeant et très éprouvant. Je transige avec un corps en mutation qui se devait d’être performant pour répondre aux exigences des spectacles à venir. Mais vient un temps où le corps résiste, cette mise à l’épreuve se fait à son détriment.

J’ai d’abord porté le flambeau du danseur vieillissant avec une certaine candeur. J’étais heureux de me mettre en scène, de me projeter en avant. Tant que la machine allait rondement… Mais quand elle a commencé à se détraquer, garder le rythme est devenu plus difficile. Les répétitions sont devenues de plus en plus ardues. Le corps se braque et ne veut plus, pardon, ne peut plus.

J’ai la chance d’écrire pour un corps que je connais bien. Maintenant, je dois lui apprendre à tricher pour répondre aux exigences du spectacle. En travaillant à mon ultime solo, Solo 70, mon corps est devenu réfractaire à toute idée de performance et de dépassement. Les petits signes de vieillolescence se sont multipliés. En plus de la perte d’énergie et d’endurance, il m’a fallu apprendre à vivre avec des douleurs qui ne se soignent pas.

J’ai l’impression de m’être dépouillé au fil du temps, de chorégraphie en chorégraphie. Le danseur me déserte. Mon corps se déshabite. Je ne crois pas que je trouverais encore du plaisir à chorégraphier mes limites et je n’ai aucun désir de vivre dans la douleur. Et les autres douleurs, les douleurs de l’âme qui viennent avec le doute. Mon corps ne se répare plus pendant la nuit.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, été 2019, no 324.


À voir en vidéo