Faire ce que doit, en région

Après 40 ans de journalisme, M. Achille Hubert est décédé le 23 mai à l’âge de 81 ans.
Photo: Le Radar Après 40 ans de journalisme, M. Achille Hubert est décédé le 23 mai à l’âge de 81 ans.

Alors que l’archipel des Îles-de-la-Madeleine pleure le décès d’un communicateur d’exception, le Québec perd l’un de ses plus grands artisans de l’information régionale. Reconnu chevalier de l’Ordre national du Québec en 2012 après 40 ans de journalisme, M. Achille Hubert est décédé le 23 mai à l’âge de 81 ans.

Consciemment ou non, M. Hubert avait fait sienne la devise du quotidien Le Devoir, édictée par son fondateur Henri Bourassa en 1910 : « Fais ce que dois. » L’éditeur du journal Le Radar, qu’il avait lancé en 1972, a tenu la barre de l’hebdomadaire pendant 40 ans par amour des Îles, par passion, mais surtout par son sens du devoir. Pour remplir simultanément les rôles de directeur, éditeur, journaliste, éditorialiste et photographe au sein d’un hebdomadaire de région pendant quatre décennies, il faut être investi d’une mission plus grande que soi-même. Les études religieuses d’Achille Hubert sont certainement liées au sens profond de son engagement envers la communauté.

Un journalisme engagé

Entré en journalisme comme en religion, Achille Hubert le fit avec conviction, courage et panache. Il fonda le journal Le Radar en 1972 pendant une période sociopolitique tumultueuse où le journal de l’époque versait dans la propagande, dira-t-il plus tard, où les véritables enjeux étaient occultés. Parce que les Îles n’avaient « ni phare ni boussole », titra la première édition, il lui fallait un radar.

Achille Hubert pratiqua pendant toute sa carrière une sorte de journalisme militant pour sa communauté et son coin de pays. Par patriotisme régionaliste, pourrait-on dire. Il faisait de l’information pour éveiller les consciences, un journalisme engagé contre l’indifférence des gouvernements supérieurs, les préjugés des citadins ou l’indolence des fonctionnaires. Il était également convaincu que l’information pouvait tirer la société madelinienne vers le haut. Le journaliste cherchait à livrer une information permettant au citoyen de mieux se gouverner dans l’espace démocratique, dans la cité.

Avant-gardiste

Le reporter couvrait tout aussi bien la nouvelle communautaire que l’actualité politique, aussi neutre et objectif que ses pairs. Cela ne l’empêchait nullement de décortiquer la nouvelle dans la page éditoriale de la même édition, de dénoncer avec virulence une situation qu’il jugeait inacceptable ou une décision qu’il estimait mal avisée pour sa communauté.

Avant-gardiste, M. Hubert s’est intéressé avant la plupart de ses concitoyens aux questions de pêche durable, au tourisme en milieu insulaire, à la santé des océans et au développement d’énergies nouvelles. Comme correspondant régional à Radio-Canada puis au journal Le Soleil, il a fait rayonner l’archipel, contribuant comme peu d’autres avant lui à positionner les Îles sur l’échiquier sociopolitique national.

Écrire et faire l’histoire

Achille Hubert avait aussi un sens aigu de l’histoire. Cette histoire qui se vit et s’écrit au quotidien, celle au coeur de laquelle chacun peut s’inscrire à travers son action dans sa communauté. À travers ses écrits se dégage une volonté de développer chez ses concitoyens la fierté de ce qu’ils sont, leur aptitude à se faire confiance et à prendre en main leur propre destinée.

Dans cette optique, il aura toujours conservé farouchement sa propre liberté éditoriale et l’indépendance de son journal. Comme il croyait aussi que les Madelinots devaient collectivement défendre jalousement leurs industries, leurs ressources naturelles et leur droit de regard sur le développement et la gestion de leur territoire. C’est également, sans doute, la raison pour laquelle il appuyait la souveraineté du peuple du Québec.

La valeur de l’information

Au tournant des années 1990, période économique difficile dans l’archipel, je me souviens d’un échange où il me racontait avoir refusé de distribuer gratuitement son journal dans un publisac, comme le voulait la tendance du temps dans les hebdos de quartier et de région. « Le jour où le lecteur ne paiera plus pour la nouvelle, me disait-il, quelle sera la valeur de l’information ? » Ces paroles apparaissent aujourd’hui prophétiques, à l’heure des fake news et de la crise sans précédent des médias. Cela ne l’empêcha pas pour autant de prendre le virage numérique au début des années 2000, tout en réservant le contenu du journal aux seuls abonnés afin d’en préserver la valeur.

[...]

Une oeuvre inestimable

Le legs d’Achille Hubert au journalisme régional est inestimable. À travers son oeuvre d’information, il a non seulement été un historien du temps présent, mais il a puissamment contribué à la reconnaissance de son peuple insulaire, à l’affirmation de sa fierté, de ses aspirations, de ses défis, de ses espoirs, de son inaliénable volonté d’exister.

M. Hubert aura pavé la voie aux bonds de géant qu’ont connus les Îles-de-la-Madeleine sur tous les plans depuis les années 1970. Sa combativité aura guidé les Madelinots dans la défense décomplexée de leurs intérêts et favorisé l’essor et la vitalité actuelle du milieu. Il fut en ce sens un bâtisseur de peuple comme il ne s’en fait plus, un personnage plus grand que nature, un monument.

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2 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 1 juin 2019 07 h 06

    Achille, comme vous le dites si bien, M. Joël, fut un journaliste de combat. Pour lui, un phare ou une boussole n'étaient que des guides dans la brume. Un radar, par contre, permettait d'avoir un cap et de voir qu'on s'y dirige. Il fut ce radar aux Îles et sut le protéger et l'alimenter, mais aussi en faire part hors des Îles.

    J'ai connu Achille au début des années 1970 et, chaque fois que l'occasion se prêtait, nous avons eu des échanges constructifs. Nous apprenions l'un de l'autre. Je dirais que j'ai appris plus de lui que lui de moi. Il avait un cœur de Madelinot nourri de l'air des Îles, du vent du large et des discussions entre les gens des Îles.

    Sa mort fait ressortir son legs de combattant, qui est le plus important lorsqu'on navigue avec un radar parce qu'entre la position de départ et le cap en vue, il y a une distance et des obstacles que le combattant détecte et défie parce que l’atteinte le cap est son engagement.

    M. Achille a fait de sa vie ce combat comme le font les Madelinots sur un archipel devenu leur ancrage au Québec. Sa mort m’attriste. Son legs me console. Je salue su fond du cœur Achille le combattant parce que je sais qu’aux Îles et au Québec son combat se poursuit.

    • Claude Bariteau - Abonné 1 juin 2019 07 h 18

      Lire au 3ième paragraphe : l'atteinte du cap, et au dernier : du fond du cœur. Mes excuses.