Éducation: à un chiffre de l’égalité des chances

«Notre école de quartier est un symbole, un symbole de mal-être du système d’éducation. Prenez cette sonnette d’alarme pour ce qu’elle est: une occasion de débat de fond», mentionne l'auteure.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Notre école de quartier est un symbole, un symbole de mal-être du système d’éducation. Prenez cette sonnette d’alarme pour ce qu’elle est: une occasion de débat de fond», mentionne l'auteure.

Monsieur le Ministre Roberge,

Étant donné votre souci de « donner priorité à l’élève », il apparaît primordial que vous soyez mis au courant de la situation dans laquelle se trouve une école de la ville de Québec. Cet enjeu local, illustrant un malaise global, risque fort, à court et à moyen terme, de contrecarrer l’engagement de votre gouvernement.

En effet, l’école publique Des Berges, un lieu d’enseignement primaire, se trouve au coeur d’une problématique unique mais révélatrice des tensions ayant cours au sein du système d’éducation. Celles-ci provenant, en partie, de l’implantation des « programmes particuliers », il n’est pas étonnant que vous ayez mis sur la table le projet de loi 12 visant à encadrer cette pratique. S’il est vrai que les coûts de ceux-ci méritent certainement l’attention ministérielle, leurs répercussions sociales vont au-delà d’une simple facture…

Ces répercussions sont exacerbées dans notre école de quartier. Se trouvant dans un secteur, certes en revitalisation, mais où les besoins des familles sont grands et toujours actuels, l’école Des Berges offre des concentrations sportives et artistiques coûtant entre 1300 $ et 7850 $. Si celles-ci répondent à un besoin de la population, vous vous doutez bien que la grande partie des élèves — plus de 90 % — se prévalant de ces programmes particuliers ne proviennent pas du bassin du quartier. Si la cohabitation des différentes clientèles est souhaitable, cette mixité doit être suffisamment encadrée pour que celle-ci offre son plein potentiel, c’est-à-dire l’égalité des chances pour toutes et tous. Or, dans notre établissement scolaire où une fantastique équipe s’ingénie depuis des années à offrir un milieu propice à l’épanouissement de chacun des étudiants, l’équilibre fragile permettant d’y arriver risque fort d’être compromis par le recalcul de l’indice de défavorisation, indice lié aux codes postaux de TOUS les élèves fréquentant l’école…

Comme votre cabinet le soulignait fort justement, si ces indices constituent « […] de précieuses mesures pour répartir les fonds et les services professionnels […] ils ne disent pas tout ». En ce qui concerne notre école, le fin mot de l’histoire est que, contrairement aux établissements scolaires des secteurs limitrophes dont les caractéristiques populationnelles sont sensiblement les mêmes, Des Berges s’est vu, depuis plusieurs années, attribuer l’indice 8 — il est de 9 pour les écoles des alentours. Or, si cette « cote » reflète la gentrification du quartier Saint-Roch et la situation financière des familles des élèves fréquentant les concentrations sportives et artistiques, celle-ci se ressent beaucoup moins au coeur de la réalité de l’équipe scolaire et est peu représentative de l’ensemble de la population estudiantine.

Des idéalistes à bout de souffle

Monsieur le Ministre, si vous étiez, selon vos dires, un « prof idéaliste », vous serez certainement sensible à la passion et à la créativité de l’ensemble des intervenants de l’école Des Berges. En tant que parents impliqués, nous pouvons vous assurer que ces personnes de coeur font des miracles avec les ressources et les moyens mis à leur disposition. Cependant, cette période miraculeuse risque fort, à partir de l’année prochaine, d’être compromise. Si l’école passe de l’indice 8 à 7 à partir de l’automne 2019, les idéalistes de cet établissement de quartier seront certainement à bout de souffle et réussiront probablement difficilement à assurer un encadrement adapté à tous les types de clientèle de notre milieu scolaire.

Ajoutez quelques élèves de plus par classe, sabrez les budgets servant à l’embauche de personnel de soutien spécialisé et le quartier se retrouvera avec une école de bassin qui, malgré tous ses rêves, n’arrivera plus à soutenir correctement les enfants. Et ce n’est pas une offre potentielle de « dépannage financier » de la commission scolaire qui viendra régler le problème ! Celle-ci ne viendra que colmater une brèche qui s’agrandira avec les années, et ce, sans aucune garantie de pérennité.

Non, ce qu’il faut ici, ce sont des mesures de fond car, malgré le caractère a priori unique exposé ici, ne vous laissez pas berner par son allure d’exception… Notre école de quartier est un symbole, un symbole de mal-être du système d’éducation. Prenez cette sonnette d’alarme pour ce qu’elle est : une occasion de débat de fond pour que vous puissiez, selon les souhaits de votre chef, « […] donner à chacun de nos enfants la possibilité d’aller au bout de son potentiel ».

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