La Grande Bibliothèque et Saint-Sulpice, deux services essentiels

La bibliothèque Saint-Sulpice de l'architecte Eugène Payette
Photo: Jacques Grenier Le Devoir La bibliothèque Saint-Sulpice de l'architecte Eugène Payette

Une grande partie des appréciations formulées à l’endroit de la Grande Bibliothèque par Jean-François Nadeau dans son article du 27 mai rejoint les nôtres. En effet, la Grande Bibliothèque appartient à une catégorie particulière d’institutions qui constituent « une sorte de service démocratique essentiel… Étudiants, chercheurs, écrivains et simples curieux ont fait de ces lieux les leurs ». Nous le vérifions quotidiennement en accueillant pas moins de 7500 visiteurs par jour. Cette appréciation vaut également pour les 827 bibliothèques publiques déployant leur offre dans plus de 1000 points de services répartis dans tout le territoire québécois. Il s’agit d’autant d’« espace précieux où tout le monde est le bienvenu, sans frais selon un principe d’accueil universel… un des derniers bastions d’espaces de socialisation plus ou moins égalitaire ». La radiographie est impeccable !

Certes, la plus vive vigilance s’impose à l’égard du courant de pensée voulant que le développement d’Internet finira par rendre les bibliothèques publiques obsolètes. M. Nadeau a raison de souligner que la surabondance offerte sur le Web a aussi des effets pervers, que l’information qu’on y trouve n’est pas toujours fiable et que la « neutralisation de la culture par un phénomène d’excès, réalisée au nom de sa démocratisation supposée, profite surtout à des géants aux dents longues ». C’est pourquoi il importe de contrer leur forte attraction culturelle, sociale et linguistique auprès de nos concitoyens nés avec ce millénaire. D’où l’importance de leur offrir des lieux, des références, des leviers d’apprentissage et d’expérimentation qui correspondent à leur culture, à leurs attentes et à leurs besoins. Telle est précisément l’une des vocations de la bibliothèque Saint-Sulpice. Nous y reviendrons.

Aucun signe ne permet de croire que le gouvernement actuel du Québec inscrit son action dans le courant évoqué par monsieur Nadeau qui, de Washington à Toronto, réduit dramatiquement le financement des bibliothèques. À son actif, une mise budgétaire pour compenser le sous-financement des bibliothèques scolaires et, dans notre cas, un dialogue engagé avec confiance pour rétablir les capacités financières de BAnQ, malmenées au cours de la dernière décennie.

Si le corps du texte de Jean-François Nadeau est adéquat, sa chute est affligeante. Le projet de Saint-Sulpice y est qualifié de « mal réfléchi et d’assez ridicule ». En deux expressions sonores sont liquidés une vaste exploration des modèles de transformation de bibliothèques dans le monde, une consultation approfondie auprès des institutions, des groupes sociaux et des spécialistes du domaine ; consultation qui a donné lieu à un rapport de qualité intitulé BAnQ Saint-Sulpice. Un projet de bibliothèque laboratoire ; un concours national d’architecture et une évaluation des responsables du domaine de la Ville de Montréal, du ministère de la Culture et des Communications et de BAnQ. Loin de se réduire à un « centre techno pour jeunes », la bibliothèque Saint-Sulpice s’inscrit dans le mouvement dominant en Amérique et dans le monde d’installations de laboratoire de création technologique au coeur des espaces publics de transmission des connaissances.

La bibliothèque Saint-Sulpice n’est pas « à l’abandon ». Plusieurs oeuvrent avec conviction et compétence pour en faire, dans un avenir proche, un lieu d’apprentissage, de création et de socialisation qui apportera une attention particulière aux nouvelles générations afin qu’elles puissent cultiver les compétences qui leur seront les plus nécessaires. Ce chantier suscite enthousiasme et engagement. L’appui affirmé de la ministre de la Culture et des Communications est hautement apprécié. Jetant un pont entre le passé et l’avenir, Saint-Sulpice intégrera les équipements d’une bibliothèque de notre siècle tout en conservant son élégance classique que M. Nadeau décrit avec justesse en parlant d’« un magnifique espace de marbres et de vitraux ». Ce lieu d’exception sera redonné aux citoyens.


Réplique du chroniqueur Jean-François Nadeau

En catimini, pas plus tard qu’en 2015, l’État tentait de se débarrasser de ce joyau centenaire qu’est la bibliothèque Saint-Sulpice par la publication d’un simple avis de mise en vente. Interrogée, la ministre de la Culture déclarait espérer qu’un nouveau propriétaire puisse au moins conserver une vocation culturelle au lieu ! Ce n’est qu’après que l’affaire eut été soulevée par Le Devoir que cette vente d’un bien collectif de première importance avait été arrêtée. Qu’on n’ait trouvé rien de mieux, pour faire oublier cette indignité, que de projeter y installer un laboratoire techno pour jeunes témoigne d’un manque de vision inversement proportionnel à la majesté du lieu. Pour peu d’ailleurs que ce projet ne soit pas que la simple projection d’un fantasme de la vieillesse sur ce que devrait faire la jeunesse, d’autres lieux pouvaient très bien l’accueillir. La question primordiale ici étant de voir à ne pas sacrifier l’épaisseur historique de ce monument à un engouement techno qui, par définition, est voué à être vite dépassé, comme ce fut le cas, à quelques pas de là, pour la Cinérobothèque, qu’on vient de raser. Quant à l’idée, très optimiste, selon laquelle aucun signe ne permet de croire que le Québec s’inscrive dans un paysage global où l’avenir des bibliothèques est mis à mal, les seules réductions de budgets et de personnel auxquelles fait face BAnQ, ces dernières années, devraient encourager son p.-d.g. à se montrer à tout le moins plus préoccupé.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 mai 2019 09 h 11

    L’internet et les bibliothèques publiques

    Je ne veux pas prendre position dans ce débat qui oppose MM. Nadeau et Roy au sujet de la Bibliothèque Saint-Sulpice. J’avoue que les arguments du Devoir me semblent plus solides.

    Toutefois, j’aimerais apporter un peu d’eau au moulin de M. Roy quand il affirme : « la plus vive vigilance s’impose à l’égard du courant de pensée voulant que le développement d’Internet finira par rendre les bibliothèques publiques obsolètes.»

    Je crois en effet qu’il est imprudent de mettre tous nos œufs dans le panier de l’Internet.

    En dressant la liste des pages Web qui répondent aux mots-clés d’une requête, depuis toujours Google donne préséance aux sites sur lesquels sa succursale Ad Sense décide de la publicité qui y apparaît. D’une manière ou d’une autre, la gratuité de l’internet se paie.

    Pendant longtemps, cela n’empêchait pas les autres d’y faire bonne figure, pourvu que ces pages répondaient aux autres critères du moteur de recherche.

    Sous pression des gouvernements européens qui lui reprochent de contribuer à la diffusion de nouvelles fallacieuses, Google a modifié ses algorithmes de manière à privilégier les médias traditionnels et les sites officiels.

    Bref, il est devenu impossible de trouver certaines sources d’information fiables qui ont le défaut d’être des sources alternatives, mais qui ont été mises à l’index par Google pour des raisons mystérieuses.

    Tout miser sur l’internet, c’est compter sur des entreprises américaines pour nous faire une opinion sur n’importe quel sujet.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 mai 2019 09 h 45

    Une biblio connectée sur la modernité

    Je m'inscris en faux avec les propos de M. Nadeau. Autant la BANQ que la nouvelle vocation qui sera donnée à la bibliothèque Saint-Sulpice démocratisent encore mieux l'accès au savoir. Usager de la bibliothèque numérique depuis des années, je ne peux qu'encourager les possibilités que permet la dématérialisation du livre en objet numérique pouvant être emprunté, peu importe la distance où l'on se trouve des édifices abritant la BANQ. Qui plus est, sans jamais avoir une seconde de retard pour le retour du livre emprunté! Ainsi, je peux partir à vélo, en train ou à pied emportant avec moi plusieurs livres qui alourdiraient ma besace s'ils étaient sur support papier. Je peux les lire autant sur mon smartphone que sur ma tablette ou plus rarement sur l'ordinateur.

    Ces nouveaux modes de transmission de la littérature ou de la connaissance ne sont pas des caprices à la mode, mais procèdent d'une même évolution qui fit passer l'humanité des tablettes d'argile mésopotamiennes, des rouleaux de papyrus aux manuscrits sur parchemin, des incunables aux livres imprimés. Aujourd'hui, non seulement les plus jeunes, mais l'ensemble de l'humanité utilise des objets permettant d'accéder aux livres numériques, pensons qu'il y a plus de 3 milliards de téléphones intelligents en service dans le monde en ce moment.

    On peut contester le coût énergétique de ce déploiement, néanmoins on peut soutenir qu'il démocratise l'accès au contenu des bibliothèques. De n'importe où au Québec, je peux consulter des collections numérisées d'archives ou de cartes, de journaux aujourd'hui disparus, comme jamais auparavant. Or les services qui seront offerts par l'édifice Saint-Sulpice s'inscriront dans cette mouvance.

    Ce n'est pas une régression, mais un progrès, n'en déplaise à un nostalgique comme M. Nadeau.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 mai 2019 11 h 31

      Il y a une différence entre les GAFA du cyberespace et ce que favorise l'utilisation d'Internet. Comme pour les médias traditionnels, on y trouve de tout. Rappelons-nous que le jaunisme ou les fausses nouvelles ne dépendent pas du support. Qui n'a pas en mémoire les flacons du général Powell servant à justifier une agression de nos voisins contre un État qu'ils mirent sens dessus dessous pour des motifs inavouables.

      L'accès aux données numériques de la BANQ ressemble plus à ce que Wikipédia permet. Autrefois pour avoir accès à des encyclopédies équivalant à Wikipédia comme Encyclopedia Universalis, il fallait soit se rendre dans une grande bibliothèque soit disposer de plusieurs milliers de dollars. Aujourd'hui si je veux assister à un colloque, participer à une formation en direct ou en différé de chez moi ou en me déplaçant je n'ai qu'à cliquer sur un site appartenant à une collectivité comme celui de la Coop de solidarité WEBTV (http://webtv.coop ). Si je désire emprunter un livre alors que j'habite loin d'un grand centre ou que je ne peux me déplacer, de quelques clics, j'arrive à emprunter le dernier livre à la mode, ou l'essai le plus pointu.

      Car réduire les TIC à Google, c'est minimiser l'accessibilité que ces technologies ont rendue possible. La gratuité de l'accès aux collections numériques de la BANQ demeure la même que celle permettant d'emprunter physiquement un livre dans ses rayons, c'est nous tous qui en défrayons les coûts au bénéfice de tous.