L’échec d’une nation québécoise

L’auteur de ces lignes estime que la province a rarement vu un gouvernement aussi peu représentatif des minorités que celui de la Coalition avenir Québec.
Photo: Ryan Remiorz La Presse Canadienne L’auteur de ces lignes estime que la province a rarement vu un gouvernement aussi peu représentatif des minorités que celui de la Coalition avenir Québec.

Au cours des années 1960, les francophones québécois ont voulu se désigner comme Québécois plutôt que comme Canadiens français parce qu’ils voulaient, plus ou moins explicitement, s’en remettre à l’État du Québec pour concevoir leur avenir. Cela ne pouvait pas ne pas signifier que leur conception de l’appartenance collective et de leur vie sociale était liée au territoire québécois et à tous ceux qui y vivaient. Il fallait donc apprendre à vivre avec les anglophones et les immigrants. Sans doute fallait-il s’imposer comme majorité, mais il fallait reconnaître les droits des minorités. Il fallait surtout apprendre à dialoguer avec des personnes qui nous paraissaient étrangères à notre société et les inclure dans notre conception du Québec moderne.

Cela ne s’est pas produit instantanément ni facilement. Trop de mauvais souvenirs d’injustices, d’oppressions et aussi trop de vieux préjugés nous amenaient à nous penser encore comme Canadiens français tout en nous disant Québécois, voire à faire l’équation entre le Québec et sa majorité francophone. Mais nous avons fait peu à peu de grands progrès, nous sommes devenus assez confiants en nous-mêmes pour reconnaître les citoyens minoritaires comme des citoyens à part entière et partager avec eux notre vie commune et concevoir avec eux une nouvelle culture publique commune. La création d’un ministère de l’Immigration et l’acquisition d’un contrôle renforcé du choix et de l’accueil des nouveaux venus ont contribué à cette évolution. De même que l’adoption de deux grandes chartes nationales inclusives et complémentaires : la Charte des droits et libertés de 1975 et la Charte de la langue française de 1977.

Nation inclusive

Des ministres dynamiques comme Jacques Couture et Gérald Godin ont voulu faire de grands pas dans cette nouvelle conception d’une nation québécoise inclusive. On se rappelle le beau slogan de Godin : « Autant de façons d’être Québécois ». La vie culturelle de Montréal, entre autres, se transformait, notre culture collective s’enrichissait sous l’effet de la diversité des origines. Le boulevard Saint-Laurent, autrefois frontière entre les anglophones et les francophones, devenait un lieu de convergence et de vitalité culturelle par excellence.

Sur le plan politique, même le mouvement indépendantiste se voulait inclusif. Le Parti québécois a eu un député anglophone, des candidats et des députés appartenant aux minorités visibles. Le Bloc québécois surtout a créé, sous la direction de Gilles Duceppe, une nouvelle culture politique d’ouverture et de diversité.

Le référendum de 1995 a été vécu dans cette atmosphère qui correspondait bien à l’idéal qu’entretenait Jacques Parizeau d’un Québec souverain, même si ses malheureux propos du soir de la défaite ont eu l’effet contraire. Le désenchantement de tous ces jeunes issus de l’immigration qui s’étaient joints à la campagne du Oui fut considérable.

Malgré tout, l’idée d’un Québec divers et multiethnique faisait des progrès jusqu’au tournant du siècle. Déjà, cependant, des intellectuels se sont mis à définir la nation en d’autres termes. Tout en admettant que l’État québécois doive être respectueux des minorités, ils accordaient un rôle particulier à la majorité francophone en raison de son enracinement historique. En d’autres termes, la nation ne pouvait être que canadienne-française même si l’État était pluraliste.

La carte identitaire

À la suite de sa cuisante défaite de 2007, le Parti québécois a adopté plus ou moins cette conception en jouant, à l’instar de l’ADQ, ce qu’on a appelé la carte identitaire.

Cela nous a valu la charte des valeurs de 2013, et par la suite une conception très étroite du « Nous » québécois.

La Coalition avenir Québec représente la forme la plus pure de ce recul vers l’appartenance canadienne-française. Rarement a-t-on vu un gouvernement aussi peu représentatif des minorités. Le présent gouvernement est pratiquement absent de la métropole et d’autres centres urbains du Québec. Il s’en remet exclusivement à la majorité francophone pour faire des lois qui déplaisent aux minorités. Aucun véritable dialogue avec ces minorités. On oublie qu’une démocratie libérale ne repose pas que sur la loi de la majorité, mais aussi sur les droits des minorités.

Il faut relire des ouvrages comme Rhapsodie québécoise. Itinéraire d’un enfant de la loi 101 (Akos Verboczy, Boréal, 2016) ou La grande déception de Francis Boucher (Somme toute, 2018) pour constater les ravages de cette politique identitaires auprès des jeunes immigrants de bonne volonté, en voie d’intégration à une nation québécoise dynamique et ouverte. Il faut ajouter le livre de Rosa Pires, Ne sommes-nous pas Québécoises ? (Remue-ménage, 2019), dont Caroline Montpetit faisait état dans le cahier Lire du Devoir le samedi 25 mai : « Nostalgie d’un nationalisme identitaire ».

Nous assistons à l’échec d’une nation québécoise. Nous sommes redevenus des Canadiens français. Cela augure très mal évidemment pour un État québécois souverain. Mais tout autant pour le vivre-ensemble québécois dans une fédération canadienne.


Dans une version précédente de ce texte, une erreur s'était glissée dans le nom de l'auteur du livre La grande déception. Il s'agit de Francis Boucher. Nos excuses.

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104 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 mai 2019 02 h 46

    Au contraire, la loi sur la laïcité assure à toutes personnes issues de la diversité la neutralité et l’égalité devant la loi.

    Un autre article d'opinion reléguant la loi sur la laïcité à la lutte identitaire. Une fois de plus, c'est une mauvaise interprétation de la loi sur la laïcité, aussi envisagée par les Pères de la Révolution tranquille, effectivement pour l'inclusion de la diversité et pour enlever la religion des affaires de la Cité.
    Au lieu de brimer les droits minoritaires comme le suggère l'auteur, la loi sur la laïcité assure la pratique de toutes religions et de toutes croyances, mais hors des instances de la gouvernance. La loi vient enchâsser la division entre l'Église et l'État pour assurer la neutralité et l'impartialité de toutes personnes devant la loi.

    • Claude Bariteau - Abonné 29 mai 2019 08 h 44

      Le problème avec ce texte est qu'il banalise la construction de « nous » de minorités favorisés par la constitution de 1982, qu'otn propulsé les barons ethniques en 1995 en ne ciblant que le « nous » en réplique par M. Parizeau. En découle la lecture qu'il fait indirectement au projet de la loi sur la laïcité, dont j'appuie votre critique.

      Tout ce que M. Balthazard avance oublie, à mon avis, que le projet de « nation québécoise », qui implique la création d'un pays, a été remisé après 1995 après la fermeture de la fenêtre sur le monde que M. Parizeau avait entrevue. Ça lui a fendu le coeur et scié les jambes parce que la seule fenêtre qui demeurait fut celle posée sur le Québec en 1982 par Ottawa.

      En 2015, une autre fenêtre est apparue sur la scène internationale. Elle est porteuse d'un décloissonnement majeur des « nous » québécois » et la réaffirmation d'un État pour construire autre chose, les efforts de la CAQ ne pouvant pas y conduire parce que la perspective mondiale y est absente.

      C'est ce que j'explique plus bas.

    • Michel Lebel - Abonné 29 mai 2019 09 h 00

      @Mme Nadia Alexan,

      Mais c'est MM. Legault et Simon-Barrette eux-mêmes qui ont affirmé que PL21 sur la laïcité était une question identitaire! Alors...

      M.L.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 29 mai 2019 14 h 41

      Madame Alexan, vous exagérez. Il est très clair que dès le début, les Québécois ont considéré qu'ils avaient chaussures à leurs pieds avec l'électionde la CAQ. Tous les chroniqueurs de tous les journaux encensent toute décision de M. Legault et semblent avoir perdu tout sens critique. C'est dithyrambique. La CAQ a obtenu 72% des voix francophones. Cependant, si l'on considère toutes les voix exprimées, la CAQ n'obtient qu'une majorité de 36 %. Dessillons-nous les yeux. Notre territoire. Notre gouvernement «collectif». Les autres citoyens n'ont pas voix au chapître.

  • Marc O. Rainville - Abonné 29 mai 2019 04 h 29

    Un oubli

    “ Il fallait donc apprendre à vivre avec les anglophones et les immigrants.” Et les Premières nations, Inuits et Métis ?

    • François Beaulé - Abonné 29 mai 2019 08 h 28

      Les immigrants vivent avec nous. Les autochtones vivent dans le Nord et dans des enclaves, en marge de la société québécoise. Ils n'en font pas partie. Ils se conçoivent comme des nations.

  • André Poupart - Abonné 29 mai 2019 05 h 41

    Anne Legaré professeur retraitée et militante souverainiste

    Merci à l'auteur. Ce texte remet en contexte le lent processus qui a cours au Québec. Certains croient y voir un progrès, l'annonce d'une victoire. J'adhère plutôt à l'analyse de Louis Balthazar car elle porte sur le long terme. Autant la nation dite de souche canadienne-française croit s'ouvrir ici une avenue pleine de promesses, autant celle-ci brisera avec les lentes adhésions acquises au cours des trente dernières années. Les nouvelles divisions qui se mettent en place depuis six mois ne feront qu'approfondir les dissensions qui traversent le Québec. La nation ne peut qu'être civique, c'est-à-dire instituée par l'État tout en y reconnaissant la forte composante de culture francophone. Le progrès n'est pas à nos portes.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 29 mai 2019 12 h 24

      "La nation ne peut qu'être civique, c'est-à-dire instituée par l'État tout en y reconnaissant la forte composante de culture francophone." - Anne Légaré

      Se contenter de reconnaître à la nation québécoise une "forte composante" de culture francophone n'est pas suffisant ni adéquat dans le contexte nord-américain actuel. Ce geste représente en fait un recul important qui met à terme notre survie en péril. Le Québec ne peut se permettre d'être multiculturel, sinon cela revient à s'engager sur la pente glissante de la louisianisation à plus ou moins long terme.

      La nation québécoise, qu'elle soit "civique" ou autre, doit avoir une seule langue d'usage: le français. Quant aux diverses cultures qui aujourd'hui s'y côtoient, elles ne doivent être appelées au final qu'à se fondre pour en faire une seule: celle qui sera partagée par tous les Québécois.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 29 mai 2019 18 h 21

      M. Jean-Charles Morin: le dernier paragraphe de votre commentaire (12h24) est rien de moins qu'excellent.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 30 mai 2019 18 h 59

      Merci Madame Lapointe. Cela fait du bien de savoir qu'il y en a d'autres avec qui je peux partager mes vues sur le multi-culturalisme tribal qui afflige notre société.

  • René Bourgouin - Inscrit 29 mai 2019 05 h 53

    Un certain révisionnisme

    L'auteur oublie que 40 ans de tentative de séduction des «communautés culturelles» par le Parti Québécois et les souverainistes n'ont strictement rien donné et que leur présence à Montréal fut toujours circonscrite aux circonscriptions francophones, les autres restant des forteresses libérales imprenables. C'est la continuité de la même donne avec la CAQ.

    Le résultat du nationalisme «inclusif» est que les «Canadiens français» finissent par ne plus s'y reconnaître sans que cela ne fasse changer d'un iota les minorités intransigeantes qui ne veulent rien savoir. On a assez joué dans ce film.

  • Hélène Gervais - Abonnée 29 mai 2019 06 h 36

    Vous n'avez peut-être ....

    pas tout à fait tort; cependant les 2 référendums, surtout le dernier nous sont rentrés dedans comme on dit en bon français. C'est vrai que les paroles de Parizeau ont eu un effet dévastateur, mais il avait raison. Vous oubliez peut-être l'immense rassemblement kanadien venant à Montréal pour problamer 'on vou aime'? On vous aime mon oeil.... Vous oubliez tout ce que le gouvernement libéral de chrétien a fait pour contrer cet immense mouvement indépendantiste? Vous oubliez qu'à Montréal la langue anglaise est de mise partout? et vous êtes surprise de voir que la CAQ est la réponse à une écoeurantite aïgue de tous ceux qui vivent à l'extérieur de cette ville multiethnique avec l'anglais en première place? Avec les réclamations sans cesse de la mairesse qui n'arrête pas de réclamer des $ pour sa ville au détriment des autres villes qui ont moins d'importance?

    • Raynald Goudreau - Abonné 29 mai 2019 08 h 54

      D'accord avec vous madame .Les paroles de Parizeau...qui se souvient que les communautes Grecque , Italienne et Juive se sont reunies a la casa italia avant le referendum afin de recommander a leurs concoyoyens de voter contre. Si cela n'est pas un vote etnique ...

    • Marc Pelletier - Abonné 29 mai 2019 13 h 09

      Mme Gervais,

      Ce n'est pas en grattant nos plaies, en larmoyant et en produisant du fiel jusqu'à '' je ne m'en peu plus '' , qu'on peut faire progresser le Québec.
      Heureusement que plusieurs, notamment beaucoup des francophones, mais aussi des québecois de toutes origines, se sont retroussés le manches depuis les années 60 et ont construit le Québec d'aujourd'hui avec toutes les perspectives d'évolution qui s'offrent de plus en plus pour les jeunes de moins de 50 ans qui bâtiront le futur à leur tour.

      M. Balthazar fait un très bonne analyse de notre histoire.

      D'autre part lorsque vous avouez que le parole de M. Parizeau ont eu un effet devastateur, mais qu'il avait raison, vous dites une chose et son contraire.

      M. Baltazar mentionne que la CAQ '' s'en remet exclusivement à la majorité francophone pour faire des lois qui déplaisent aux minorité. Aucun véritable dialogue avec ces minorités. On oublie qu'une démocratie libérale ne repose pas que sur la loi de la majorité mais aussi sur les droits des minorirés '' .

      Cette orientation de la CAQ que souligne M. Baltazar a de quoi nous faire réfléchir ! Mais avons-nous, en tant que francophones , les capacités de prendre le recul nécessaire en regard de nos appartenances politiques, en se référant un peu plus en nos propres capacité de penser par nous mêmes ? Malheureusement ce n'est pas souvent évident !