Les mal-aimés de la laïcité

Le port de signes religieux, notamment le voile islamique, est en progression dans les écoles publiques de la région de Montréal, affirme l’auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le port de signes religieux, notamment le voile islamique, est en progression dans les écoles publiques de la région de Montréal, affirme l’auteur.

Les audiences en commission parlementaire sur le projet de loi 21 sont terminées. Le gouvernement voulait faire les choses rapidement. D’un point de vue stratégique, la perspective était claire : aller vite et soutenir la position du « juste milieu ».

Il faut applaudir la volonté du gouvernement d’agir sans tarder. Il faut aussi accepter sa volonté d’établir un socle minimal de laïcité dans la législation et les institutions québécoises : une primauté à l’école publique, une neutralité des enseignants sur le plan religieux et un respect de la liberté de conscience des élèves. Ce choix se défend parfaitement. Par contre, dans ce schéma de laïcité « modérée », il faut à tout prix éviter qu’un « système à deux vitesses » s’installe, qu’il soit source d’iniquités. On évoque souvent ce danger dans les domaines de la santé et de l’éducation. Pourquoi ne pas s’inquiéter sur de tels glissements en matière de laïcité dans les écoles ?

Sur certains aspects litigieux, le projet de loi 21 ouvre précisément la voie à des inégalités de traitement, des dissensions et d’inévitables contestations juridiques.

Services de garde

Le port de signes religieux génère actuellement un problème indéniable chez les techniciennes des services de garde des écoles. Il suffit de fouiller minimalement le dossier pour constater que le port de signes religieux, notamment le voile islamique, est en forte progression dans les écoles publiques de la région de Montréal. Des données existent, mais personne ne veut les voir. Des employés s’en inquiètent, mais ne veulent pas protester auprès de leurs employeurs ou s’exprimer par peur de représailles. Des parents réprouvent ce carcan imposé, mais n’osent pas crier pour éviter d’être ostracisés ou accusés d’islamophobie ou de racisme.

Le port de signes religieux par les techniciens et techniciennes des services de garde heurte la liberté de conscience des enfants. De ce côté, la situation est tout aussi litigieuse que pour le corps enseignant. Le personnel des services de garde exerce une influence et une autorité directes sur les enfants. Des liens serrés sont tissés avec ceux-ci pendant plusieurs années. L’influence et l’ascendance de ces techniciens sur les jeunes sont manifestes. Il en est de même pour les spécialistes non enseignants, même si le port de signes religieux y est moins répandu.

Étonnamment, le gouvernement semble faire la sourde oreille sur cette question. Un double standard s’échafaude en matière de laïcité dans les écoles, et il ne pourra que générer davantage de frustrations. L’enseignante laïque et la technicienne voilée, c’est un non-sens pour un parent.

À cette asymétrie s’ajoute le double standard qui prévaudra chez les enseignantes. Un système de droit pour les anciennes, un autre pour les nouvelles. Dans une visée laïque, la manière d’agir aurait été d’imposer une interdiction universelle pour toutes et tous. Le gouvernement a malheureusement fait un autre choix en maintenant un privilège religieux pour les enseignants déjà en poste. Il crée ainsi deux types de classes, certaines étant laïques, d’autres évoluant sous enseigne religieuse.

Dans ces conditions, il n’y a qu’une solution pour les parents désirant protéger la liberté de conscience de leurs enfants : l’introduction d’une réglementation gouvernementale accordant un droit d’exemption ou de retrait pour les parents tenant à ce que leurs enfants soient exemptés de toute classe régie par un enseignant exhibant ses croyances religieuses. C’est là le dernier recours pour des parents coincés dans un régime à double standard où le principe d’universalité a été oublié.

Assemblée nationale

À propos du crucifix au Salon bleu de l’Assemblée nationale, le gouvernement s’est enfin résigné à le déplacer dans un autre espace dédié. Pourtant, derrière ce qui semble à première vue une décision tout à fait logique se cache un marché de dupes. On envoie le message que le crucifix sortira de l’enceinte parlementaire tandis que des députés pourront vraisemblablement y arborer des signes ou symboles religieux. Deux directions opposées. […]

Comment peut-on concevoir que les députés et les ministres, qui sont les détenteurs de la plus haute autorité législative et exécutive au Québec, ne soient pas tenus de respecter le principe de « séparation de l’État et des religions » ? Comment peut-on l’exiger aux enseignants, mais pas aux députés ? Tout cela dilue d’autant la portée du projet de loi.

Il importe donc qu’un considérant soit ajouté à la Loi sur l’Assemblée nationale, dans son préambule. Il spécifierait que celle-ci est laïque et que ses salles de délibération demeurent dénuées de tout signe ou symbole religieux. La décision prise par l’Assemblée nationale en 2011 d’interdire aux sikhs d’entrer dans l’enceinte de l’Assemblée nationale en arborant leur kirpan a été prise au nom de la sécurité et de la préservation du caractère de neutralité de l’État. C’était la bonne décision à prendre. Elle a été avalisée par la Cour supérieure en 2015 et par la Cour d’appel du Québec en 2019.

Enfin, le Règlement sur la déclaration de candidature, modifié en sourdine en février dernier par le DGEQ de manière à permettre aux candidats aux élections de porter des signes religieux, doit être révisé. Les principes du projet de loi 21 doivent avoir prépondérance. Au nom du caractère laïque de l’État et de ses institutions, ce règlement doit être rétabli dans sa version antérieure en exigeant que la photo officielle de candidature soit effectuée « à tête découverte » et non pas « à visage découvert ».

En corrigeant ces déficiences du projet de loi 21, le gouvernement s’assurerait d’un socle de laïcité beaucoup plus cohérent et moins contestable.

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42 commentaires
  • Réal Boivin - Abonné 22 mai 2019 05 h 45

    Un projet qui va évoluer.

    La laïcité de l'état aurait dù exister de fait depuis la prise de pouvour du gouvernement des écoles et des höpitaux.. Malheureusement, les gouvernements successifs se sont fermés les yeux ou ont choisi la voie du multiculturalisme canadien, ce qu'a fait à outrance Philippe Couillard, plongeant le Québec dans un débat depuis 20 ans.

    Le PL21 doit être le commencement d'une plus grande laïcisation de tout l'appareil étatique. Mais pour bien débuter une relaïcisation complète de l'état, il faut absolument inclure les services de garde qui sont la base du système scolaire d'une société.

    Enfin, comme pour la francisation du Québec, ne nous préoccupons pas des avis et commentaires qui proviennent de l'extérieur du Québec. La laïcisation doit se faire contre vent et marée parce que au Québec c'est comme ça qu'on vit.

    • Jean-François Trottier - Abonné 22 mai 2019 10 h 25

      J'aimerais bien, Mé. Boivin, mais ça n'arrivera pas.

      Après la loi 21 plus personne n'osera toucher au dossier, parce que tout un chacun sait que c'est de la dynamite.

      Vous avez parfaitement raison : quiconque est payé par le gouvernement et est en contact avec le public, quel qu'en soit l'âge, devrait afficher une neutralité complète en matière d'opinions politiques.

      Toutes les religions sont politiques sans la moindre exception.
      Seules les états religieux refusent de reconnaître cette évidence. Par exemple, le Canada.

      Et non, je ne parle pas des personne. Je parle de religions, de ces idéologies qui entendent transcender l'humain depuis l'écorce temporelle jusqu'à l'âme et l'essence de l'âme, sa nature dinive quoi.
      Qui prétend régner sur le temporel pour sanctifier l'individu.
      Qui prétend devoir régner sur le temporel, comme un devoir absolu et sans concession.
      Sur le calendrier.
      Sur l'horaire.
      Sur le budget et les dépenses.
      Sur les habitudes de vie,
      Sur la nourriture et la boisson.
      Sur l'orientation géographique.
      L'orientation sexuelle.
      ... à peine un début.

      La pensée.
      Les rêves.
      Les intentions.
      La façon de tuer un animal.
      Le droit d'allumer une lampe ou pas.
      Le droit de parler de certaines idées.

      La meilleure façon de sanctifier l'individu est de gouverner son existence par des voies temporelles.

      Vous ne trouveraz pas cette phrase dans le canon d'une religion. 3500 ans d'hisoire avérée des monothéismes le proclament.
      Ça devrait suffire, non ?
      On comprend très bien que les extrémistes totalitaires se reconnaissent dans les religions.

      Dans les faits, cette loi est la seule qui sera promulguée.

      Attendez-vous plutôt à ce qu'elle soit rognée le plus possible comme on l'a fait de la loi 101 et non, je ne compare pas ces deux lois. Par contre je compare leurs opposants, tout aussi réacs et victimisants les uns que les autres.

    • Réal Boivin - Abonné 22 mai 2019 17 h 18

      Ayez confiance, M. Trottier, la nation québécoise est attaquée de toute part par les anglo-saxon et nous somme toujours là. Les jeunes vont grandir et vont réaliser la raison d'être de notre nation et tout comme nous, ils vont la défendre parce qu'ils voudrons être libre eux aussi. Les religions ne sont pas adaptées aux XX1 ième siècle et vont s'effondré plus tôt qu'elles ne ll pensent.

  • Colette Lavergne - Abonnée 22 mai 2019 06 h 11

    Et encore davantage

    Si l'état est laïc, le gouvernement devrait être conséquent et interdire les signes religieux à tous ses employés, c'est à dire à tous ceux qui sont payés par l'état, peu importe la sphère d'activité: députés, fonctionnaires, santé, sécurité, éducation, etc. Tous, sans exception. Ou on est laïc, ou on l'est pas...

    • Christian Roy - Abonné 22 mai 2019 15 h 35

      On est laïciste ou on ne l'est pas.

      Mais quel détournement de sens concernant la laïcité de l'État...

  • Serge Pelletier - Abonné 22 mai 2019 06 h 28

    Bravo pour l'article.

    Bravo pour l'article, il démontre que le GV-Q n'est déterminé que par opportunisme électoraliste, une irresponsablité structurelle et est fallacieux dans ses "discours".

    En fait, bien que moins pire que le GV précédent, l'incurie idéologique et administrative progressent et font des pas de géant.

    Paul Schrader mentionne à ce sujet: "Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de la médiocrité". Votre article en démontre clairement l'aspect irréfutable... Ô médiocrité quand tu nous tiens.

  • Michel Lebel - Abonné 22 mai 2019 06 h 29

    L'auberge espagnole!

    Le PL21 donne lieu à une grosse auberge espagnole. Tous les mets y sont disponibles! Quelle confusion et pagaille! Vive le caquisme!

    M.L.

    • André Chevalier - Abonné 22 mai 2019 09 h 31

      L'auberge espagnole, c'était la politique des libéraux!

    • Claude Gélinas - Abonné 22 mai 2019 10 h 34

      Ne rien faire, prograstiner, tergiverser et attendre la montée de l'intégrisme radical et puis regretter de ne pas avoir agit à temps voilà semble être votre vision de l'avenir.

    • Michel Lebel - Abonné 22 mai 2019 11 h 14

      @ Claude Gélinas,

      Ma vision de l'avenir est beaucoup plus radieuse que cela! Quand nous serons tous et toutes frères et soeurs... Quand il n'y aura plus de frontières... Je ne désespère pas, sachant toutefois que ce n'est pas demain la veille.

      M.L.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 22 mai 2019 13 h 04

      « Le PL21 donne lieu à une grosse auberge espagnole. Tous les mets y sont disponibles! Quelle confusion et pagaille! Vive le caquisme! » (M. Lebel)

      Et moi qui croyait que la métaphore «d’une grosse auberge espagnole», n’était pas l’abondance de plats disponibles mais sa mauvaise qualité et que conséquemment, en absence de services, vous deviez apporter avec vous de tout, des couvertures à la nourriture!

      Difficile de revenir en arrière quand, depuis des lustres, certains apôtres ont soutenu, sinon combattu, une certaine conception du fédéralisme, sans renier tout un pan de leur vie.

    • Christian Roy - Abonné 22 mai 2019 15 h 39

      Voir les choses autrement monsieur Gélinas...

      Et si c'état le laïcisme radical qui anime l'intégrisme radical... bien sûr que non... les laïcisme sont du côté des Avengers, pas des méchants.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 22 mai 2019 17 h 30

      "Quand nous serons tous et toutes frères et soeurs... Quand il n'y aura plus de frontières... " - Michel Lebel

      Quand nous serons tous et toutes frères et soeurs...
      Quand il n'y aura plus de frontières...

      ... mais nous, nous serons morts, mon frère... et les autres aussi.

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 mai 2019 18 h 14

      À monsieur Lebel: Tolerer l'intolérance religieuse et l'obscurantisme ne signifie pas l'ouverture et la fratrie de l'humanité comme vous le suggéré.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 22 mai 2019 19 h 44

      Monsieur Lebel est toujours prêt à JUGER « ex cathedra ». Maintenant, il y apporte une raillerie qui n’est certainement pas drôle dans ce dossier si fondamental de la laïcité.

      J'invite M Lebel de continuer à réfléchir, peut-être en s’inspirant du philosophe Baruch Spinoza dans son Traité Politique: «J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines. Ne pas les déplorer ni les maudire mais de les comprendre. Ne pas juger, ne pas blâmer mais comprendre»

      Oui, comprendre et ne pas juger.

      Aussi longtemps que les politiciens ignoreront l’insécurité identitaire, démographique, sociétale, etc., présentes dans la population, ici comme ailleurs, la pression va monter dans la marmite sociale. Et alors des dérives se manifesteront, apportant des réponses inappropriées (du genre Trump) à des questionnements légitimes

  • André Joyal - Inscrit 22 mai 2019 07 h 08

    À défaut de merles, on se contente de grives

    L'auteur a 100% raison, mais imaginez la réaction de nos «amis» de QS si on demandait l'interdiction du voile dans les garderies. On empêcherait leurs petiits-enfanst à l'ouverture vers «l'autre»... Misère! La réaction des anglos et du ROC et des ligues des bien-pensant? On s'en f...

    • Christian Roy - Abonné 22 mai 2019 15 h 41

      Cher M. Joyal,

      Est-ce la lecture assidue des chroniques d'humeur du JDM qui contamine votre pensée d'habitude si ouverte au dialogue...?