Laïcité: une question de démocratie et de citoyenneté

«La laïcité (...) ne signifie pas nécessairement la privatisation totale de la religion, car la religion demeure présente dans l’espace public, avec ses monuments, ses bâtiments et ses diverses manifestations», estime l'auteur.
Photo: Getty Images «La laïcité (...) ne signifie pas nécessairement la privatisation totale de la religion, car la religion demeure présente dans l’espace public, avec ses monuments, ses bâtiments et ses diverses manifestations», estime l'auteur.

Tout le monde parle de laïcité, souvent sans trop bien savoir de quoi il en retourne. Et plus on en parle, moins les choses semblent claires. Cela vaut aussi pour les chroniqueurs et chroniqueuses, qui s’entredéchirent.

La laïcité est une notion somme toute fort abstraite, qui tente d’harmoniser plusieurs grands principes tels le respect de la liberté de conscience et de culte religieux, la séparation des Églises et de l’État, la neutralité de l’État, la non-discrimination en fonction de la religion. Cette harmonisation se fait de différentes manières selon les époques et selon les contextes géopolitiques.

Il ne faut donc pas faire de la laïcité à la française un modèle idéal. L’adoption de la loi sur la séparation des Églises et de l’État de 1905, fruit d’une longue histoire, s’inscrit dans une conjoncture politico-économique particulière marquée par l’opposition entre la gauche et la droite et aussi entre les minorités religieuses protestante et juive et la majorité catholique. Son adoption est loin de mettre fin aux hostilités, d’autant que la loi n’est pas facile à appliquer sur le terrain : il y a des exceptions pour les colonies, pour l’Alsace.

Un long fleuve tranquille ?

Contrairement à ce que tentent de nous faire croire certains défenseurs du projet de loi 21, la laïcité n’est pas (encore) dans l’ADN des Québécois. Et c’est de la démagogie que de défendre la laïcité comme une spécificité québécoise, par nationalisme ; elle a été longtemps synonyme d’anticléricalisme et d’athéisme, y compris au moment de la création du ministère de l’Éducation dans les années 1960. Quant à la loi 118 sur la déconfessionnalisation des écoles publiques, elle ne fut adoptée qu’au début des années 2000, et non sans opposition. Enfin, n’oublions pas les pénibles débats autour de la fameuse charte des valeurs…

Certes, la laïcité implique la séparation des Églises et de l’État et fait de la religion une affaire privée, mais cela ne signifie pas nécessairement la privatisation totale de la religion, car la religion demeure présente dans l’espace public, avec ses monuments, ses bâtiments et ses diverses manifestations. On peut porter ses signes religieux dans la rue, dans les magasins, au travail (sauf exception).

Le projet de loi 21 entend, au nom de la neutralité de l’État, interdire le port de signes religieux à tous ceux et celles qui se trouvent en position d’autorité coercitive. Une autorité peut être qualifiée de coercitive lorsqu’elle implique une action de contrainte et que la personne qui l’exerce peut recourir à l’usage légitime d’une violence physique. C’est manifestement le cas pour le policier, le gardien de prison, voire le juge (qui condamne à la prison, etc.), mais qu’en est-il pour l’enseignant d’une école publique primaire ou secondaire ? Celui-ci peut certes, comme beaucoup de personnes en autorité dans la fonction publique, exercer une certaine violence psychologique, mais jamais dans une société démocratique, espérons-le, physique. D’ailleurs, si l’exercice d’une autorité dite coercitive est aussi important, pourquoi ne pas élargir l’interdiction du port de signes religieux aux autres membres du personnel scolaire (psychologues, orthopédagogues, etc.). Et pourquoi pas aux écoles privées qui bénéficient de subventions ?

Non-discrimination

À l’idée de laïcité est étroitement associée, comme on le voit en France avec la fameuse loi de 1905, celle de la non-discrimination en fonction de la religion : cette loi garantit en effet le libre exercice des cultes, y compris pour des minorités religieuses (alors protestante et juive). Cette non-discrimination ne concerne pas seulement les religions, mais aussi, comme on le voit avec la Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle, signée en 2005 par 248 universitaires d’une trentaine de pays, les personnes elles-mêmes dans l’expression de leurs convictions religieuses. Et s’il y a des moyens privilégiés d’expression de convictions religieuses (qui sont souvent ethnicoreligieuses), ce sont, hier comme aujourd’hui, la tenue vestimentaire et le port de signes religieux, discrets ou ostentatoires selon les époques et les contextes.

Le port du voile par les enseignantes prend une valeur fortement symbolique, évidemment pour celles qui le portent, mais aussi pour celles et ceux qui s’y opposent, souvent au nom du nationalisme et de la lutte contre le multiculturalisme. Or, la laïcité est moins question d’identité nationale que de démocratie et de citoyenneté ; elle est moins question de réglementation (ici tatillonne et inapplicable) que de respect et d’ouverture. L’un des effets prévisibles de l’actuelle loi est l’augmentation du nombre, déjà relativement élevé, des élèves issus des minorités religieuses dans les écoles confessionnelles privées

Il est aujourd’hui possible de concilier le courant nationaliste principal porteur de cette loi avec les principes démocratiques qui nous sont chers en proclamant les principes de laïcité de l’État avec des règles qui ne concernent que les personnes en position d’autorité coercitive, excluant donc les enseignants, et sans recourir à la clause dérogatoire pour son adoption.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

29 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 17 mai 2019 03 h 33

    « Le port du voile par les enseignantes prend une valeur fortement symbolique […] pour ceux qui s’y opposent, souvent au nom du nationalisme et de la lutte contre le multiculturalisme.» (Marcel Fournier)

    Le voile islamique et le turban sikh exposent une mortification.

    Le voile islamique et le turban sikh ne sont pas que des symboles: ce sont des objets qui infligent une mortification.

    Ces mortifications sont étrangères à notre structure sociale et à notre conception du monde.

    Porte-t-elle le voile parce qu'elle est mahométane?

    Non.

    La femme se voile, parce qu'elle est une femme;

    Toutes les femmes, sans considération pour leur confessionnalité, doivent se voiler dans les pays mahométans;

    Cette contrainte signifie que la femme a l'obligation religieuse de se mortifier; le voile lui est consubstantiel.

    Ce signe religieux qu'est le voile islamique porte une charge émotive affligeante: il symbolise le renoncement aux joies terrestres.

    Le même constat s'applique aux mortifications des sikhs; est-il raisonnable, de sa vie durant, de ne jamais se couper les cheveux ni la barbe?

    Ah ! C'est une soumission à une injonction divine… Fort bien ! sauf qu'il s'agit là d'un raisonnement que l'on concède aux primitifs (i.e. aux sociétés primitives, dans le sens ethnologique du terme).

    C'est l'image de ces mortifications qu'il faut soustraire de l'école, parce qu'il convient de ne pas la banaliser auprès des élèves, car elle n'a rien d'anodine.

    Elles n'ont rien d'anodines: les mortifications intéressent la psychiatrie; la ligne est mince entre le pénitent qui grimpe sur les genoux les degrés qui mènent à l'Oratoire et celui qui sublime ses pulsions en se mutilant.

    • Jean Duchesneau - Abonné 17 mai 2019 15 h 25

      Dans le voile islamique, il y a aussi le message implicite que les pulsions sexuelles des hommes sont incontrôlables, que c’est l’affaire des femmes de s’en protéger. Voici une source crédiblede cet avis:

      « Pourquoi le Voile dans l'Islam?: Dialogue entre un orientaliste et un uléma Sur les raisons fondées du voile islamique, de Mohammad Amin Sheikho et A. K. John Alias Al-Dayrani. ». En voici un extrait représentatif:

      « L’uléma: L’importance du voile dans la société n’est plus à démontrer. Si les femmes venaient à l’abandonner, ce serait désastreux. Les hommes auront d’énormes difficultés à contrôler leurs pulsions. Sur ce point il n’est point besoin de vous rappeler combien ils sont faibles par nature. Ils vont se livrer à la débauche, s’occuper des charmes de la femme, de l’amour de la belle vie (la musique, les jeux, les parfums de luxe, les modes vestimentaires…), au risque d’accorder la priorité à l’activité sexuelle au détriment des problèmes hautement plus utile à la vie. Ils vont dépenser l’argent qu’il gagne chez les prostitués. Au finish, c’est la famille et la société qui va faire les frais de cette déviance car ne pensant plus qu’à satisfaire leurs passions, ils vont tuer en eux le génie, source de créativité et d’invention. La protection de leur patrie et le développement de leurs nations ne seront à leurs yeux que des préoccupations mineures.
      Le respect des recommandations d’Allah relatives au voile a un impact positif indéniable sur la bonne marche de la société. Si les filles portent le voile, Les jeunes qui n’auront pas l’opportunité de regarder-leurs arrière-trains assureront leur devoir vis[…] »

      Extrait de
      Pourquoi le Voile dans l'Islam?
      Mohammad Amin Sheikho & A. K. John Alias Al-Dayrani

  • Michel Lebel - Abonné 17 mai 2019 05 h 31

    Fort bien et l'exemple de l'Autriche...

    Bonne réflexion dont je partage la conclusion. Je signale que la politique caquiste sur l'interdiction du voile islamique pour les enseignantes est maitenant en bonne compagnie: le gouvernement d'extrême-droite autrichien vient d'nterdire ce voile dans les écoles primaires de ce pays. Quelle belle jambe pour le gouvernement Legault!

    M.L

    • Jean-Marc Simard - Abonné 17 mai 2019 09 h 55

      Toute cette saga sur la laÏcité a été engendrée par des musulmans radicaux, voire extrémistes, qui s'inventent des apparats vestimentaires pour sois-disant plaire à leur faux-dieu...Ce sont les gens de l'islam qui en exigeant constamment des accommodements déraisonnables ont amorçés ce débat...Et le plus malheureux est que toute cette saga est appuyé par quelques québécois de confession catholique comme vous monsieur Lebel...C'est à n'y rien comprendre...Quant à moi, aussi fervent catholique, ma position contre l'islam s'est formalisée aprèrs avoir lu le Coran et les versets dits sataniques...Permettre aux exigences islamiques de prendre leur envol revient à faire entrer l'ennemi religieux à l'intérieur de nos murs de foi...Croyez-moi le temps des croisades est revenu...L'ennemi est en nos murs comme un cheval de Troie...Pourquoi devrons-nous, nous les Québécois, abdiqués et déclarés forfaits devant les tentatives de colonisation religieuse du Québec par des islamiques...N'y a-t-il pas suffisamment de chrétiens qui, encore actuellement, sont massacrés et tués de par le monde par ces hordes barbares qui se revendiquent de BokoHaram ou d'Alqaïda, ou autres...Quant à moi, le Québec devrait prendre exemple sur l'Autriche et aussi sur la Chine, le Japon et l'Australie, voire même la Tchecoslovaquie pour renvoyer au Moyen-Orient ces gens de l'islam qui ne cherchent qu' à convertir l'autre à leurs préceptes religieux, à prendre le pouvoir, et à nous imposer leur charia...Quant à moi je leur montrerais la porte vite fait...Et bonsoir les fauteurs de trouble sont partis...

  • Réal Boivin - Abonné 17 mai 2019 05 h 56

    La laïcité est différemment perçue selon les cultures.

    Comme vous le dites si bien, la laïcité est une notion fort abstraite. Elle est définie différemment d'un pays à l'autre, d'une culture à l'autre. Alors ne venez pas nous dire que vous détenez la vérité sur le concepte. Si vous êtes le moindrement connecté avec la culture québécoise, vous savez très bien que pour les québecois, la laïcité c'est aucun signe religieux pour les employés de l'état. Alors arrêtez de nous tricoter des conceptes qui ne représentent en rien la laïcité à la québécoise.

  • Denis Paquette - Abonné 17 mai 2019 06 h 39

    et oui une opposition entre la democratie et la citoyenneté

    il était évident et prévisible que tôt ou tard allait apparaitre une opposition entre la democratie et la citoyenneté entre le politique et le juridique, si la democratie a ses droits ,la citoyenneté a certainement les siens,

    • Claude Bariteau - Abonné 17 mai 2019 09 h 42

      Présumez-vous que les citoyens et les citoyennes ont des droits qu'ils n'ont pas dans une démocratie ?

      Si oui, d'où proviennent ces droits ? D'un décret au-dessus des pouvoirs de l'État de droit ?

      Dans un tel cas, nous ne sommes plus en démocratie et les citoyens-citoyennes ne sont que des sujets ayants droit.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 mai 2019 10 h 22

      Bon. Cher M. Paquette, ce n’est pas une opposition entre la démocratie et la citoyenneté et entre le politique et le juridique (le gouvernement des juges non élus), mais plutôt une confrontation entre la lumière et les ténèbres. Une confrontation entre les droits inaliénables et l’égalité pour tous et une grande noirceur exemplifiée par des religions monothéistes qui carburent encore avec la ségrégation des sexes, la misogynie et l’homophobie. Une confrontation entre la modernité parce que nous sommes bien en 2019 et le 7e siècle moyenâgeux. Allumez SVP !

  • Claude Bariteau - Abonné 17 mai 2019 06 h 59

    Bien sûr, il est possible de concilier le PL21 « avec les principes démocratiques » et proclamer des règles de laïcité de l’État « qui ne concernent que les personnes en position d’autorité coercitive, excluant les enseignants et sans recourir à la clause dérogatoire ».

    Toutefois, il est aussi possible, en en faisant une faire de démocratie et de « vivre ensemble », d'inclure le personnel des écoles publiques des deux langues et les employé/e/s de l'État tout en évitant la relance des écoles religieuses par des coupes dans leur financement.

    Votre texte, qui se veut fonder sur la démocratie, la banalise en introduisant une lecture « nationaliste » pour dénigrer précisément la démocratie au Québec comme le font ceux et celles qui lisent ce qui y a cours avec des lunettes fournies depuis des lunes tantôt en régime britannique, tantôt en régime canadien.

    En faisant écho aux pratiques de laïcité « selon les contextes géopolitiques, vous auriez pu le signaler pour révéler les tendances au Québec. Vous ne l'avez pas fait et, pour appuyer vos vues à la canadienne, vous avez plutôt référé à un doicument signé par 248 universitaires d'une trentaine de pays pour argument, sans plus.

    Votre texte ressemble à un jupon qui dépasse parce que vous pouviez faire une analyse socio-politique plutôt de porter des lunettes fabriquées par une entreprise sise à Ottawa qui déforme la lecture de ce qui a cours au Québec pour valoriser celle du Canada en estimant que le PL21 est ethnonationaliste plutôt qu'affirmatif de l'État du Québec dans un contexte particulier.