Les gens qui doutent

Près de deux Québécois sur trois appuient le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Près de deux Québécois sur trois appuient le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État.

Depuis des semaines, j’essaie de m’expliquer pourquoi je suis plutôt favorable au projet de loi concernant le port de signes religieux. Et c’est une vieille chanson d’Anne Sylvestre qui me revient constamment : Les gens qui doutent.

J’ai toujours associé cette chanson à mon père. Pourtant, comme plusieurs hommes de sa génération, il n’était pas du genre à tergiverser. Mais il était de ceux qui ont bien connu le poids qu’a fait peser la religion sur tout le Québec ; et sans s’en plaindre, il en a probablement souffert autant que ma mère. J’ai connu moi aussi l’obligation d’aller à la messe tous les dimanches, avec une petite mantille déposée sur la tête comme une crêpe. J’ai vu ma sœur, plutôt rebelle, déguisée en ange pour la Fête-Dieu. En fait, j’ai été éduquée chez les sœurs. Elles m’ont appris à aimer beaucoup de choses, dont la bienveillance et la musique ; je leur en serai toujours reconnaissante.

Mais le développement du sens critique n’était pas au programme. J’ai donc dû me débarrasser de cet esprit de soumission qu’elles avaient confusément tenté de nous transmettre, avant de vouloir s’en affranchir elles-mêmes. Sinon, je ne serais jamais devenue médecin. Et je n’aurais jamais su que saint Thomas d’Aquin n’est vraiment pas mon philosophe préféré. C’est d’ailleurs en fréquentant de plus près la philosophie, des années plus tard, que j’ai mieux mesuré l’immense difficulté, pour les personnes et les sociétés, de se construire une nouvelle éthique aussi solide que l’ancienne, forte de ses fondements religieux.

Je n’ai pas gardé pour autant l’impression que ces religieuses faisaient du prosélytisme ou qu’elles étaient même conscientes du message que véhiculait leur apparence. Ce qui me fâche, c’est plutôt que pendant toutes ces années, je n’ai pas demandé pourquoi elles cachaient leurs cheveux sous des cornettes. Pourquoi ces robes amples et foncées qui camouflent les courbes ? Je n’ai pas compris et je ne comprends toujours pas. C’était comme ça ! La chose semblait tellement évidente pour elles, qu’elle l’était probablement devenue pour nous. Et c’est bien là le drame. À ma connaissance, aucune d’entre nous n’a voulu s’accoutrer de pareille façon. Il reste qu’une idée nous avait été subtilement transmise : il y a certaines choses dont on ne discute pas.

J’ai ensuite évolué dans des milieux plus progressistes. Mais j’ai bien vu qu’il n’y a pas seulement les personnes qui ont la foi et qui affichent des signes religieux qui supportent mal que leurs certitudes soient ébranlées. Ceux qui les défendent en brandissant les chartes et les accusations de discrimination ne font pas dans la nuance non plus. Parmi les choses présumées indiscutables, il y a évidemment les croyances religieuses, notamment celles qui reposent sur des vérités révélées. Mais on aurait tort d’oublier ces autres certitudes, qui ne sont pas toujours affichées, mais pour lesquelles plusieurs militent avec une ferveur quasi religieuse. Qu’elles soient de droite ou de gauche, certaines convictions nous sont assénées comme des vérités inattaquables.

Mettre fin aux diktats

Les dernières semaines ont été riches en arguments massue : l’identité, les droits, l’égalité, etc. Le problème avec ce type d’arguments, c’est que la discussion est justement ce que nous avons trouvé de mieux pour remplacer la religion comme fondement du vivre-ensemble et de l’éthique. Le défi, dans nos sociétés modernes, ce n’est pas de remplacer un diktat par un autre. C’est au contraire qu’il n’y ait plus de diktats, pour permettre à tout un chacun de participer aux choix des mesures qui nous aident à vivre ensemble. Vaste programme, puisque la démocratie nécessite des efforts et du temps. Faut-il se surprendre de cette peur d’être rattrapés par ceux dont les choix sont arrêtés depuis longtemps et pour toujours ? Certains disent que nous sommes devenus « allergiques » à la religion ; je dirais plutôt que nous sommes « immunisés » contre la croyance sous toutes ses formes. Nous ne voulons plus, je pense, risquer que des arguments péremptoires, quels qu’ils soient, viennent empêcher les débats ou les clore d’un coup sec.

Des débats nécessaires

Et c’est là que le débat sur l’aide médicale à mourir devient intéressant. Les arguments péremptoires, religieux ou presque, ne sont jamais bien loin quand on discute d’un sujet aussi délicat : l’interdit de tuer, le caractère sacré de la vie, l’autonomie, etc. Bien sûr, des désaccords demeurent et le débat est loin d’être terminé. Il reste que nous avons réussi à lever des tabous, à en discuter ouvertement et à trouver certains compromis sur le plan des politiques publiques, à partir desquels les choses peuvent continuer d’évoluer. Ce qui jette sur l’état d’esprit des Québécois un éclairage beaucoup moins sombre que celui des sondages actuels. Une majorité de Québécois demeurent perplexes devant les personnes qui tiennent mordicus à afficher leurs croyances religieuses, c’est vrai. Mais ils le sont également devant ceux qui étalent leurs richesses ou d’autres certitudes, et il y a des raisons historiques à leur crainte. Et cachée derrière la crainte, il y a aussi une invitation : celle de miser sur les débats publics et les compromis plutôt que sur les certitudes des uns et des autres.

Entendons-nous bien : comme mon père et bien des Québécois, j’aime discuter fermement. Mais j’aime mieux le faire avec des gens qui, comme moi, doutent suffisamment de leurs convictions pour sentir le besoin de les expliquer et d’en débattre.

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