Le voile, signe dénotatif ou connotatif?

Des gens manifestant contre le projet de loi 21, le 7 avril dernier, à Montréal
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des gens manifestant contre le projet de loi 21, le 7 avril dernier, à Montréal

Nos recherches sur le discours politique des années 1980 et 1990 au Québec et au Canada nous avaient conduits à mettre au jour deux phénomènes majeurs : la judiciarisation progressive des rapports sociaux et l’incorporation de la citoyenneté. Dans le cadre des transformations de la forme de l’État qui s’orientait de plus en plus vers le néolibéralisme et celles de la forme du régime politique canadien désormais défini par la prédominance de la Charte des droits et libertés et par la politique multiculturelle, nous avions prévu le déplacement de la logique politique vers la logique juridique et la multiplication des catégories d’ayants droit et des identités. Nous ne sommes donc pas surpris de la nature des débats autour de la laïcité aujourd’hui.

Tout tourne autour des droits de la personne et des identités particulières. Est évacuée la question du politique et du commun. La logique de la délibération politique semble subjuguée par la primauté du droit et des droits. La seule référence au commun se fait par l’évocation des valeurs communes. L’essence de la constitution politique de la société démocratique ne semble plus en elle-même suffire à asseoir sa légitimité.

Intersectionnalité

On doit à Foucault d’avoir compris que le pouvoir et les rapports de domination ne sauraient être concentrés dans la seule sphère politique et qu’au contraire, ils se manifestent dans un ensemble de lieux et de rapports, ce qu’évoque aujourd’hui le concept d’intersectionnalité. Dans ce contexte, on peut comprendre que la logique des droits puisse servir d’arme politique. Mais, ce qui retient notre attention aujourd’hui, c’est une certaine contradiction dans la mobilisation des arguments. Pour résumer, on peut dire que la nouvelle gauche tient un discours parfaitement contradictoire.

D’un côté, celle-ci insiste sur l’importance du discours et des formes symboliques, jusqu’à proposer des modifications au langage courant désignant un ensemble de réalités concernant les rapports de genre, le genre lui-même, les situations de fragilité ou de handicap. En somme, on affirme haut et fort que le langage et le discours contribuent à façonner la réalité. De là une certaine police de la langue. D’un autre côté, cette nouvelle gauche affirme aujourd’hui que les signes religieux n’ont aucune portée, sinon de révéler l’identité d’une personne et ses croyances.

Violence symbolique

Pourtant, à l’origine de cette nouvelle conception du monde, il y a des sociologues et des sémioticiens qui ont insisté sur l’importance de la dimension symbolique et du langage dans la formation et la reproduction des rapports sociaux. Rappelons pour mémoire les travaux de Pierre Bourdieu, qui s’emploient à montrer que la reproduction n’est pas le fruit uniquement de la coercition, mais l’imposition violente d’une violence symbolique. Au même moment, Barthes nous proposait dans Mythologies une analyse des niveaux dénotatif et connotatif du langage. Il donnait l’exemple d’une couverture de Paris Match où figurait un soldat noir portant fièrement le képi militaire, saluant le drapeau tricolore. Barthes expliquait que l’image comportait deux niveaux de signification. Le premier, dénotatif, signifiait la présence d’un homme de couleur noire vêtu d’un uniforme militaire devant un drapeau. Le second, connotatif, laissait entendre que ce colonisé était fier de célébrer les institutions du colonisateur.

Le paradoxe que nous voulons souligner, c’est qu’il est surprenant d’entendre deux discours contradictoires. Un premier qui appelle à réformer notre langage afin de reconnaître l’ensemble des particularismes et d’éviter leur stigmatisation et un second qui nie la portée du signe lorsqu’il s’agit du port d’un signe religieux. Dans un cas, il faut reconnaître pleinement l’importance du discours et des symboles, dans l’autre, il faut croire que les symboles n’ont qu’une portée individuelle.

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77 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 14 mai 2019 00 h 23

    La conscience du discours

    Très intéressante et savante analyse, mais je ne crois pas que l'on soit conscient de ces contradictions. On essaie simplement d'avoir l'air ouvert et tolérant, et on ne les perçoit pas, on ne s'en embarrasse pas car la cohérence s'évanouit dans le temps.

  • Pierre Deschênes - Abonné 14 mai 2019 05 h 59

    La pensée évolutive

    On pourrait imaginer que pour certains, la contradiction, parfois peut-être inconsciente, est associée à une forme d’évolution de la pensée?

  • Denis Vallières - Abonné 14 mai 2019 07 h 26

    Confusion du langage

    La contradiction que vous attribuez aux positions de la "nouvelle gauche" dans ce débat (pour autant qu'il n'y ait qu'elle) est un effet de la confusion que vous faites entre signe et symbole. Je vous convie à relire Pierce (à qui Barhes et Foucault doivent beaucoup) pour vous remémorer ce qu'il identifie comme les trois aspects du signe : 1. comme symbole, il est le lieu d'un ensemble de significations culturellement déjà construites et à ce titre dépendantes du milieu (politique, sociologique, idéologique) d'où il est perçu; 2. comme indice, il renvoie comme symptôme à un objet (ou un autre signifiant) auquel il fait référence; 3. comme icône, il renvoie par ressemblance (ou par mimesis, si on veut) à l'objet évoqué. Si on prend l'exemple du voile islamique (exemple qui n'est pas hasardeux, on en conviendra), il peut être un marqueur d'identité par chacun de ses trois aspects, mais ne saurait être réduit à un seul comme s'il s'agissait de sa fonction principale. Ce que l'article #6 du PL21 veut interdire, en l'appelant "signe religieux", c'est précisément cette fonction qu'on lui attribue d'emblée. C'est cela que ceux que vous classez dans la "nouvelle gauche" (mais il n'y a pas qu'eux) mettent en question.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 mai 2019 09 h 44

      Cher M. Vallière,

      Vous nous perdez dans la traduction d'une langue sociologique que tous les gens n'ont rien à cirer. 75% des gens veulent que la laïcité fasse partie des meubles de la cité. Point à la ligne.

      Ceci dit, c’est très simple. Porter avec ostentation un symbole religieux dans la salle de classe sera interdit. Vous voulez faire du prosélytisme, eh bien, faites-le ailleurs. Pas dans la sphère publique et surtout pas dans la salle de classe avec les enfants.

      Vous ne trouvez pas curieux que certains enseignants place leurs croyances avant leur professionnalisme comme agent.e de l’État? C’est manquer de respect envers la profession que vous avez choisi, envers les enfants qui sont dans la salle de classe et pour les parents qui font confiance à l’école publique en envoyant leurs enfants dans leur classe. Et n'oubliez jamais, enseigner est un privilège et non pas un droit tout comme pour le permis de conduire.

    • Christian Montmarquette - Abonné 14 mai 2019 11 h 03

      "75% des gens veulent que la laïcité fasse partie des meubles de la cité. Point à la ligne." - Cyril Dionne

      Le dernier sondage du Devoir indique 64% en baisse de 11% selon vos propres chiffres et cette statistique remonte au mois de décembre dernier, donc, plus de 6 mois!

      https://www.ledevoir.com/societe/553869/laicite-l-appui-au-projet-de-loi-21-se-maintient

      Et d'autres qui vont carrément dans le sens contraire:

      Alors que les médias ont diffusé un sondage de CROP qui montrait que deux-tiers des Québécois étaient en principe pour les interdictions de la CAQ, d’autres sondages moins médiatisés mais plus rigoureux ont montré que cet appui est pas mal plus faible (40-50%) et l'opposition beaucoup plus forte dès qu'on élimine la confusion entre le burqa et le hijab. Le seul consensus qui existe présentement sur les signes religieux, c’est que les Québécois sont fatigués de ce débat stérile et malsain. 


      Vox Pop Labs, le firme responsable pour le Boussole électorale de Radio-Canada, rapporte que 59% des Québécois s’opposent aux interdictions de la CAQ et 45% qui s’opposent au “compromis” Bouchard-Taylor.

      Cette opposition est encore plus forte chez les jeunes entre 18-et 25 ans, avec 74% opposés à la formule de la CAQ et 57% opposés à Bouchard-Taylor.


      Source :

      http://voxpoplabs.com/fr/signes-religieux/

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mai 2019 11 h 04

      Qu'une chose nous soit accessible à titre de droit ou de simple privilège ne change pas le fait que de nous en priver puisse être discriminatoire et que cette discrimination soit condamnable. Pour reprendre l'exemple du permis de conduire, je ne suis pas sûr que vous estimeriez correct de suspendre ce «privilège» au sexe de qui le demande.

    • Steven Bindley - Abonné 14 mai 2019 18 h 22

      Monsieur Desjardins, votre logique est complètement fausse. Le permis de conduire est un privilège ET est obligatoire pour tous, homme et femme, pour conduire. On ne le porte pas sur soi par choix, sinon, on choisit de ne pas conduire....
      Ce qui serait discriminatoire, ce serait d'obliger les femmes à porter le permis de conduire sur elle en tout temps, mais pas obligatoire pour les hommes...Comme le voile...
      Pour les enseignantes qui portent le voile par choix, elles font donc le choix de ne pas enseigner dans une école publique... Et ce serait la même chose pour un homme qui voudrait se voiler...
      Ah oui, évidemment... Les hommes mulsulmans ne sont pas obligés de porter le voile, seulement les femmes...Discrimination, vous dites?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mai 2019 21 h 00

      « elles font donc le choix de ne pas enseigner dans une école publique... »

      mais ce « choix » leur est imposé pour des motifs tout aussi arbiraires. A moins qu'on fasse la démonstration que le permis de conduire et le fait d'être femme sont incompatibles... comme le port du voile le serait avec le fait d'enseigner dans une école publique, ce qui n'est vrai que par décret tant que cela n'est pas démontré. Mais un nouvelle fois, monsieur Rocher a dit aujourd'hui que le principe du achale moi pas nous dispense de nous poser la question...

    • Christian Roy - Abonné 14 mai 2019 22 h 54

      Monsieur Rocher a une chose de valable dans sa présentation d'aujourd'hui.

      L'école est déconfessionnalisée telle que la vivent des milliers de membres du personnel et les élèves qui y étudient.

      Son principe de précaution devrait s'en tenir à maintenir le statu quo et même d'enrichir la tenueur d'un tel état de fait.

      Le modèle que nous nous sommes donné depuis la Révolution tranquille correspond aux réalités d'aujourd'hui dans lequel l'individu a une subjectivité reconnue par le système (ce qui n'était pas le cas durant la Grande noirceur homogénéisée). Il faudra bien un jour faire le deuil d'un modèle importé d'Europe de la laïcité et de cette peur maladive de voir le système scolaire être soudainement "reconfessionnalisé".

      L'école québécoise est bel et bien non confessionnelle, neutre, laïque, ouverte, égalitaire, inclusive, creuset de la liberté de conscience et de religion. Non seulement en mots mais surtout en actions de tous les jours. Qu'on se le dise ! Ce modèle est trop peu connu. Vive le système scolaire québécois.

    • Steven Bindley - Abonné 14 mai 2019 23 h 09

      Vous avez raison. Jusqu'à tout récemment, l'Arabie saoudite interdisait aux femmes de conduire. Votre logique tenait la route, c'est le cas de le dire!
      Si les symboles, comme porter une croix, un voile ou un logo, étaient sans aucune influence sur la pensée des gens (et les enfants en particulier) les géants de la consommation ne dépenseraient pas des fortunes en commandites...Tiger Wood, 50 millions US de NIke (de mémoire) pour coller le petit logo sur sa casquette...C'était probablement une démarche personnelle de sa part et il ne voulait surtout pas influencer qui que ce soit...La publicité télévisée ciblant les enfants est interdite depuis longtemps au Québec, il y a peut-être une raison?

      Aussi, vous pouvez démontrer que le fait de porter un symbole visible (ou logo, etc) n'a pas d'influence? Avez-vous des études scientifiques qui le prouvent hors de tout doute? Si oui, il faut tout de suite fermer toutes les facultés universitaires de marketing et commerce pour fraude... Sinon, le principe de précaution doit être appliqué. Et je crois que Monsieur Rocher est beaucoup plus crédible que bien des intervenants dans ce débat, ce monsieur n'ayant pas d'agenda politique à mettre de l'avant...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 mai 2019 08 h 42

      @Monsieur Blindley

      « Si les symboles, comme porter une croix, un voile ou un logo, étaient sans aucune influence sur la pensée des gens (et les enfants en particulier) »

      Je vois que vous n'avex pas lu mon commentaire du 14 mai 2019 08 h 25. Personne ne prétend que les signes n'ont aucune influence et qu'ils sont toujours dépourvus de l'intention d'influencer. Comme les auteurs, vous attribuez aux adveraires de PL21 une protestation d'angélisme qui n'est ni généralisée parmi ceux-ci, ni appropriée : on n'a pas à se défendre de faire signe de ce qu'on est quand on est musulman comme si cela équivalait pour eux, mais surtout pour eux, à une déliquence à l'égard de la neutralité de l'enseignement. Je le répète : un enseignant voilé ou pas a mais a seulement l'obligation de conformer sa pratique au PFÉQ. De cela seul on doit lui demander des comptes. Pas des raisons de ses choix vestimentaires.

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 mai 2019 07 h 40

    La force créative du Verbe dans les trous noirs intellectuels

    Le processus d'étonnement individuel qui me subjugue provoque un sentiment de déplacement vers la sphère du rire devant le déploiement de ce discours universitaire post-moderne. On aurait pourtant cru que la démonstration du physicien Allan Sokal avait mis un terme à cette supercherie universitaire qui permet à certains de publier rapidement des textes apparaissant au poste «publication» dans la comptabilité de la tâche universitaire.

    On pourrait aussi invoquer le sieur Molière qui s'est bien moqué en son temps de la convocation de termes abscons pour évoquer une réalité parallèle, quoi que l'activité puisse peut-être avoir un intérêt musical. Si on prend la peine de traduire vos propos en mots, on prend conscience de l'absence de densité de votre matière.

    Je vous cite: «celle-ci insiste sur l’importance du discours et des formes symboliques, jusqu’à proposer des modifications au langage courant désignant un ensemble de réalités concernant les rapports de genre, le genre lui-même, les situations de fragilité ou de handicap. En somme, on affirme haut et fort que le langage et le discours contribuent à façonner la réalité. De là une certaine police de la langue.»
    Franchement, vous riez du monde!

    Hélas pour le citoyen ordinaire qui paie pour ce plaisant étalage, Google Traduction ne supporte pas encore le charabia.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mai 2019 09 h 51

      La présomption est le vice de l'ignorance heureuse.
      Thucydide

    • Jean-François Trottier - Abonné 14 mai 2019 10 h 25

      M. Maltais Desjardins,
      Selon moi ce la neutralité à tout prix, surtout dans un débat aussi perverti par les intégro-multiculturalistes, est bien pire.

      Comprenne qui pourra.

    • Alain Bouchez - Abonné 14 mai 2019 10 h 45

      @ Madame Labelle
      Je ne vois pas en quoi ce texte et en particulier le paragraphe que, Madame, vous citez est si difficile à comprendre...
      J'espère que vos positions ne reflètent pas cet anti-intellectualisme que j'ai trop souvent rencontré dans ma carrière, t'sé veux dire?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mai 2019 11 h 25

      Dans votre commentaire, monsieur Trottier, il y bien plus (et seulement hélas) à entendre qu'à comprendre. Ce n'est donc pas sur vous ce matin qu'il faudra compter pour comprenre, à moins de se satisfaire des épithètes répercutées dans les chambres d'écho.

    • Jean-François Trottier - Abonné 14 mai 2019 22 h 15

      @RMD

      Exactement! Je vous félicite!

      Ainsi vous venez de comprendre pourquoi vos non-commentaires et votre patinage sur des interventions parfois carrément révoltantes ont pu me taper sur les nerfs.
      Ce que vous écrivez est public. Ce que vous laissez passer aussi.

      Le silence engendre l'ignorance, heureuse ou pas.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 14 mai 2019 08 h 07

    Les signes, partout et depuis toujours

    Vous avez raison, l'importance des signes est telle qu'on l'observe non seulement dans les sociétés humaines mais aussi dans la nature. Si les signes avaient si peu d'influence, il faudrait remettre en question l'utilité même d'une science appelée sémiologie et le travail de l'un de ses plus importants représentants, Umberto Eco. Il n'est pas difficile de comprendre que dans le débat actuel, affirmer que les signes sont sans incidence est un argument politique sans fondement scientifique. Et on pourrait se poser la question suivante : si les signes ont si peu d'importance, pourquoi est-on prêt à renoncer à un emploi intéressant, voire à quitter le Québec plutôt que d'être contraint à ne pas porter ces signes au travail?