Zonage des plaines d’inondation et changements climatiques

Résidence de Mario Ste-Marie dans la MRC de Pontiac
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Résidence de Mario Ste-Marie dans la MRC de Pontiac

Alors que le Québec est de nouveau aux prises avec des inondations massives, la nécessité d’un zonage adéquat des plaines d’inondation apparaît désormais essentielle, tant chez les élus que dans la population en général, pour prévenir de telles catastrophes dans le futur. Dans le contexte actuel des changements climatiques continus, j’aimerais mettre en évidence deux facteurs qui compliqueront la planification de ce zonage et dont on ne parle pas suffisamment dans les médias.

Tout d’abord, soulignons que nous sommes présentement en transition vers de nouveaux climats, reflétant toujours davantage d’énergie dans l’atmosphère. Dans ce contexte de changements climatiques, les fréquences des extrêmes hydriques à venir sont peu prévisibles. Les modèles climatiques actuels ne peuvent encore simuler avec précision, ni grand consensus, les fréquences dans 20 ou 30 ans des séquences météorologiques extrêmes qui mènent aux fortes inondations. Les embâcles hivernaux provoqués par des redoux extrêmes et prolongés en février seront-ils plus fréquents en 2050 ? Verrons-nous souvent de fortes accumulations de neige en fin d’hiver avec des pluies diluviennes sur neige en mars ou en avril ?

Puisque le climat est en transition vers un état que l’on ne peut estimer que par des scénarios incertains, il nous sera difficile d’estimer avec précision les débits de récurrence 20 ans et 100 ans de 2050, ce qui rendra le zonage des plaines d’inondation d’autant plus complexe. Après tout, le réchauffement climatique dépendra directement de nos propres politiques énergétiques, lesquelles sont encore incertaines. Or, les décideurs ne pourront pas déplacer des quartiers résidentiels tous les 20 ans : il faudra donc un zonage des plaines d’inondation incorporant un généreux principe de précaution.

Un deuxième facteur compliquera l’exercice de zonage dans certaines régions. Dans beaucoup de secteurs des basses terres du Saint-Laurent, surtout celles situées en aval de Sorel, la hausse graduelle mais soutenue du niveau de la mer et de l’estuaire du Saint-Laurent aggravera continuellement les niveaux d’inondation, et ce, même si les fréquences de ruissellement extrême demeuraient constantes. On a vu par exemple comment des marées hautes dans le golfe et l’estuaire moyen du Saint-Laurent ont pu, par refoulement du drainage fluvial, rehausser momentanément les niveaux d’eau du lac Saint-Pierre lors des crues cette année. En effet, le niveau de crue dans un secteur ne dépend pas uniquement du débit de pointe qui y est atteint. Il dépend aussi des niveaux d’eau au même moment bien en aval du secteur étudié. Par exemple, un gros embâcle de débris près d’un pont situé bien en aval rehaussera le niveau d’eau sur de très longs secteurs en amont.

Le processus de hausse du niveau marin est lent et graduel mais soutenu ; et il s’accélèrera probablement si la fonte des grands glaciers s’emballe, comme on peut le craindre. Cette hausse produira un ralentissement toujours croissant du drainage des terres vers l’estuaire, haussant ainsi les niveaux de crue. Les lotissements riverains du fleuve seront touchés, mais aussi, par refoulement, ceux des villages établis sur des terres basses le long des rivières coulant vers l’estuaire, surtout en aval des premières chutes rencontrées sur ces rivières.

Dans ces secteurs, avec des niveaux de crue qui s’élèveront de plus en plus, la protection par digues demandée par les citoyens posera des défis particuliers, comme elle le fait déjà à Miami, entre autres zones côtières des États-Unis. Après quelques épisodes de rehaussement des digues au fil du siècle, en réponse à la hausse continue du niveau marin, les eaux que ces digues retiennent lors des crues et tempêtes se retrouveront quelques mètres plus haut que les quartiers qu’elles sont censées protéger. Toute petite défaillance d’une section de digue pourra alors devenir catastrophique, comme on le sait.

De plus en plus de gens comprennent désormais pourquoi il faut rapidement achever le travail amorcé afin d’arriver à un zonage des plaines d’inondation qui soit précis, complet, rigoureux et axé sur le climat probable des décennies à venir.

Compte tenu des incertitudes sur les limites qu’atteindront les crues de récurrence 20 et 100 ans au milieu du siècle, nous devrions donc être généreux dans la délimitation des nouvelles zones inondables et laisser des corridors de liberté importants entre nos rivières et les résidents des plaines environnantes. Et il faut se méfier du sentiment de sécurité trompeur que peut produire la prolifération des digues.

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