Drame de Granby: plaidoyer en faveur de la «bientraitance»

Les funérailles de la fillette de Granby ont eu lieu jeudi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les funérailles de la fillette de Granby ont eu lieu jeudi.

Dans la foulée des événements dramatiques survenus récemment à Granby, se soldant par la mort d’une fillette de sept ans, il m’était impossible de demeurer muet. Je connais bien le réseau de la protection de l’enfance pour y avoir œuvré pendant près de quarante ans. Ce drame est indicible, car la détresse et la souffrance humaine s’expriment difficilement avec des mots, qui sont forcément réducteurs.

La réaction de la population et de la classe politique à cette tragédie est rassurante. C’est un sujet d’ordre public qui nous met devant notre responsabilité face aux plus démunis. Il ne faudra jamais oublier qu’il n’y a que la bientraitance qui peut faire contrepoids à la maltraitance.

Au cœur de toute expérience humaine se trouve l’attachement, ce besoin chez tout être humain de se développer en se sachant en sécurité. Voilà ce qui a notamment manqué à cette fillette. Un cocon protecteur permettant de tisser des liens dans la continuité et de développer au maximum ses potentialités. La réponse aux besoins de ces enfants exige un accompagnement par une équipe de soins interdisciplinaire bénéficiant du temps suffisant pour reconnaître les impacts du vécu traumatique et proposer une intervention rassurante taillée sur mesure.

Prendre le temps

Il faut prendre le temps d’accueillir les souffrances et de leur donner un sens.

Les enfants traumatisés sont rarement en mesure de raconter directement leur histoire ou de communiquer clairement leurs besoins. Pour savoir ce qu’ils ont vécu ou ressenti, pour comprendre les stratégies souvent « tordues » mises en œuvre pour survivre, il faut faire un patient exercice de décryptage. Celui-ci se fait bribe par bribe, en décodant des symptômes, des attitudes et des comportements. Tous les adultes gravitant autour de l’enfant doivent être mis à contribution.

Le lecteur comprendra qu’il faut alors mettre en place tout un dispositif d’écoute de ces enfants et appliquer le même dispositif pour observer les interactions de l’enfant avec ses donneurs de soins. Cette clinique est évidemment complexe, mais elle n’est pas inconnue des intervenants en protection de l’enfance. Beaucoup d’engagement et de créativité rendent l’aventure possible malgré les risques et les dangers.

Plusieurs y ont travaillé avec passion et le font encore, certains même au risque de développer le traumatisme vicariant, ce risque professionnel menaçant ceux qui sont constamment en contact avec du matériel traumatique. Depuis un certain temps, de ces passionnés émerge une révolte critique.

Qu’en est-il véritablement de ces équipes soignantes depuis quelques années ? Peut-on parler à leur égard de bientraitance ? Ont-elles pu bénéficier des conditions indispensables pour bien mener à terme leur mission ?

Dans le réseau de la santé, personne ne va s’opposer à l’offre d’une médecine de pointe dans les hôpitaux spécialisés ni à ce qu’on mette tout en œuvre pour sauver la vie des enfants. Pourquoi en serait-il autrement quand vient le temps de rescaper des enfants et des familles ayant vécu des expériences adverses et traumatiques, présentant notamment plusieurs problèmes de santé mentale, qui vont affecter lourdement leur qualité de vie ?

Seule une équipe soignée peut offrir des soins de qualité. A-t-on vraiment pris soin des intervenants du réseau ces dernières années ? Il faut le rappeler, cette clinique est d’une complexité inouïe, car elle confronte tous les intervenants (juges, médecins, travailleurs sociaux, psychoéducateurs, psychologues, avocats, etc.) à l’idéologie du lien familial qui consiste à s’identifier massivement à la souffrance des parents au détriment de l’identification à la souffrance et à la terreur ressentie par l’enfant.

C’est pourquoi il est essentiel pour tous de bénéficier du temps nécessaire à la délibération interdisciplinaire. De plus, tous les acteurs concernés devraient également avoir accès à un lieu d’écoute, à une supervision professionnelle régulière par des gens expérimentés et à des ressources de formation continue sur ces enjeux. Sans ces dispositions, c’est tout l’engagement et toute la qualité de la continuité auprès de cette clientèle qui sont compromis et souvent mis en danger.

Le politique va-t-il enfin reconnaître tous ces intervenants de l’ombre en protection de l’enfance et leur donner les moyens de prodiguer des soins à la hauteur des besoins des enfants et de leur famille ? Par le fait même, cela leur permettrait d’honorer le code d’éthique de leur établissement et de leur ordre professionnel.

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