Question de culture démocratique

«Comme Ignatieff le dit fort bien, l’adversaire n’est pas l’ennemi: l’adversaire est celui que vous voulez vaincre, alors que l’ennemi est celui que vous souhaitez détruire», écrit Pierre Marc Johnson.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Comme Ignatieff le dit fort bien, l’adversaire n’est pas l’ennemi: l’adversaire est celui que vous voulez vaincre, alors que l’ennemi est celui que vous souhaitez détruire», écrit Pierre Marc Johnson.

Les politiques publiques sont essentielles en société démocratique : elles assurent l’accès aux services de santé, à l’éducation, les congés parentaux et la protection des droits fondamentaux, une réglementation adéquate du marché, des politiques fiscales judicieuses, la défense des intérêts du pays. Les débats politiques sont omniprésents : coupler croissance et protection du climat, lutte contre les inégalités, préparation du marché du travail à une automatisation généralisée, protection de la vie privée et détermination de nos alliances. Il ne manque pas d’objets de politiques publiques.

Dans les démocraties occidentales, elles s’élaborent par débats ouverts, dans un périmètre et un cadre institutionnel soigneusement calibrés. Alors que le populisme simpliste mais puissant se développe, nous découvrons que la démocratie est fragile. Il devient donc impératif, pour s’y retrouver, de revenir sur ses fondements.

Dans une banlieue d’Athènes il y a quelque 2500 ans, on instaurait le droit de poser sa candidature aux fonctions publiques et celui de choisir parmi les candidats ; ensuite, l’Empire romain nous a donné des modèles d’administration publique d’enjeux complexes et les prémices de l’État de droit, comme l’égalité de tous devant la loi. Dans le dernier tiers du Moyen Âge naît le système parlementaire britannique ; vient ensuite le Siècle des lumières, donnant lieu à l’intégration graduelle du puissant plaidoyer de Montesquieu en faveur de la séparation des pouvoirs, et surtout un pouvoir judiciaire indépendant. Les révolutions française et américaine allaient porter en elles une source intarissable à ce jour de droits de la personne et les limites strictes de l’utilisation légitime de la violence en société.

Voilà qui constituent les fondements de l’édifice démocratique : édifice dans lequel nous débattons et cherchons à faire des choix de politiques sociales et économiques acceptables au plus grand nombre ; tout cela en étant conformes aux valeurs qui nous sont chères et qui ont participé à l’avènement de ce système institutionnel. Au moment où des forces politiques qui ont peu d’égards pour les valeurs de liberté sapent les fondements de l’édifice démocratique, nous devons nous rappeler que politiques élus, ministères ou fonctionnaires sont certes des acteurs de l’édifice démocratique, mais n’en constituent pas le ciment.

Ce qui cimente l’édifice démocratique, c’est notre culture démocratique commune, les moeurs que Tocqueville a proposées lors de sa tournée aux États-Unis il y a presque deux siècles : tolérance, retenue, respect, civilité, acceptation de la résolution des problèmes, coopération et confiance.

Tolérance et retenue

Il n’y a pas de saine démocratie sans tolérance et retenue dans l’exercice des pouvoirs constitutionnels. La tolérance consiste à accepter qu’idéologies et points de vue opposés s’affrontent dans un débat ouvert. Nous oublions trop souvent que les règles d’engagement dans une société démocratique prévoient que l’adversaire n’est pas un ennemi. Les seuls ennemis sont ceux qui attaquent les libertés fondamentales et les institutions démocratiques, ou encore qui ont recours à la violence. Comme Ignatieff le dit fort bien, l’adversaire n’est pas l’ennemi : l’adversaire est celui que vous voulez vaincre, alors que l’ennemi est celui que vous souhaitez détruire. Autre règle non écrite : le pouvoir doit être exercé avec retenue, ou indulgence, comme le soulignent Levitsky et Ziblatt de Harvard dans leur récent livre How Democracies Die. En effet, sans retenue, une majorité parlementaire pourrait priver systématiquement l’opposition de tout moyen de contester le gouvernement au pouvoir.

Respect et civilité

Le respect est, au premier chef, celui des institutions telles que construites et pratiquées au cours des siècles. Ce qui procure des avantages à tous lorsque la liberté est centrale à une démocratie. Deuxièmement, le respect implique une détermination à dépouiller les débats d’insultes, du mépris, des attaques ad hominem, des références à l’aspect physique ou au genre ; le discours public doit systématiquement faire preuve de considération pour la dignité de chaque personne et les déclarations publiques doivent demeurer dans les limites de la civilité (du latin civis, « citoyen ») par le recours à la courtoisie et à la politesse.

Vivre avec les décisions arrêtées

Si quelques débats moraux sont véritablement binaires (avortement, guerre ou peine de mort), les politiques publiques débattues en démocratie permettent une coopération de bonne foi entre porteurs des points de vue opposés. Le compromis est intrinsèque à la recherche du bien public et le bien public lui-même exige que, dans presque tous les domaines, une fois le débat résolu par une loi (idéalement) ou une intervention judiciaire (en dernier recours), il y ait lieu de mettre fin aux oppositions et de vivre de bonne foi avec les choix effectués.

Confiance

Différents pays démocratiques ont une gouvernance et des pratiques différentes. Ce qui nous unit — et qui doit durer —, c’est l’adhésion profonde à une culture démocratique et à ses règles non écrites de tolérance, de retenue, de respect et de civilité, de coopération et de bonne foi dans le fait de vivre avec les décisions qui découlent d’un débat honnête. C’est ce que les citoyens devraient attendre et exiger et c’est là que repose la confiance du public.

Les démocrates, qu’ils soient des médias, du monde de l’éducation, des organisations sociales ou qu’ils agissent à titre individuel, doivent savoir nommer les comportements et les propos qui menacent nos institutions démocratiques et la culture qui en est le ciment.

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17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 9 mai 2019 01 h 28

    La tolérance ne veut pas dire acquiescer à l'obscurantisme et à la misogynie.

    Ceux qui menacent nos démocraties, monsieur Pierre Marc Johnson, sont les intégristes religieux qui veulent toujours avoir préséance sur les lois de la Cité. Vous avez raison de dire que «les seuls ennemis sont ceux qui attaquent les libertés fondamentales et les institutions démocratiques, ou encore qui ont recours à la violence». C'est exactement ce que les religions intégristes proclament haut et fort sur toutes leurs tribunes que les lois divines sont plus importantes que les lois humaines. Seule la laïcité peut garantir la neutralité et l'impartialité de l'état loin des griffes de la religion.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 mai 2019 14 h 19

      À monsieur Pierre Marc Johnson: C'est exactement le manque de logique qui permet le port de signes religieux dans un état laïque qui pousse les gens ordinaires exaspérés par les dérives des intégrismes religieux, tels que le port du niqab, de se réfugier dans le populisme.

    • Pierre Desautels - Abonné 9 mai 2019 18 h 39


      Comme souvent d'ailleurs, vous êtes hors sujet. Relisez le texte. Il n'est aucunement question de cette obsession du port du voile ici.

  • Louise Melançon - Abonnée 9 mai 2019 08 h 05

    À qui parle-t-il?

    Monsieur Johnson défend les vertus de la démocratie... Mais à qui parle-t-il dans le contexte actuel?... Doit-on comprendre comme Madame Alexan?... Je ne le sais pas...

    • Cyril Dionne - Abonné 9 mai 2019 15 h 17

      À qui parle-t-il? Il se parle à lui-même tellement il est déconnecté de la réalité. Avec des gens comme lui comme ancien chef du Parti québécois, on comprend pourquoi aujourd’hui nous ne sommes pas encore indépendants. Pathétique n’est pas le mot juste; on en cherche un plus fort.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 9 mai 2019 20 h 46

      Un beau sac de vœux pieux, pour faire vertueux, mais complètement déconnecté. Faire attention aux fausses notes pour avoir l’air plus que parfait. Discours tracé d’avance, qui ne sert à rien ni à personne, rien d’original là-dedans. Comme le mentionne le commentaire de Cyril Dionne, Pierre Marc Johnson se parle à lui-même. J’ajouterais qu’il s’écoute parler. Et probablement qu’il s’admire aussi.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 9 mai 2019 08 h 13

    Déconnecté

    Quinconque se prétend au courant devrait reconnaitre la grave censure qui pèse en ce moment sur les commentateurs de droite, que l'on range à l'extrême-droite pour mieux les disqualifier. On déplateforme une pléthore de critiques, de commentateurs ou même de journalistes et pendant ce temps, PMJ cite Ignatieff.

    Ignatieff!!! Un faucon atlantiste et impérialiste. Les élites sont déconnectées, c'est hallucinant.

    « Les démocrates, qu’ils soient des médias, du monde de l’éducation, des organisations sociales ou qu’ils agissent à titre individuel, doivent savoir nommer les comportements et les propos qui menacent nos institutions démocratiques et la culture qui en est le ciment. »

    Qui décide ce qui est une menace? C'est bien trouvé. Ex.tu critiques l'immigration donc tu es haineux et raciste? Comme ce qui est arrivé à Alexandre Cormier-Denis?

    C'est le monde à l'envers, ceux qui veulent protéger la frontière et l'intégrité politique de la nation sont vus comme des dangereux démagogues pendant que ceux qui la disloquent à coup de libre échange et d'immigration massive se drapent de la vertu des démocrates...

    Je serais d'accord avec PMJ si il montrait un minimum de sensibilité à l'effet que c'est beaucoup plus la liberté d'expression (liberté fondamentale) de ceux qui ne sont pas dans son camp qui est attaquée...

    • Pierre Desautels - Abonné 9 mai 2019 18 h 46


      Pauvres petites victimes de censure, ces militants de la droite revancharde et passéiste, mais qui sévissent dans tous les médias. Ils sont les idiots utiles de l'extrême droite de Cormier Denis, mais ne s'en aperçoivent pas. Notre coeur saigne...

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 9 mai 2019 09 h 15

    Un rappel fort à-propos, mais qui a ses limites

    On attribue, semble-t-il, faussement à Voltaire cette citation apocryphe: « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ». Quoiqu'il en soit, la discussion précède la recherche du consensus. Dans l'échange des points de vue, il va de soi que normalement ce n'est pas le porteur du message qui doit devenir l'objet du débat.

    Toutefois, il existe des situations où les porteurs constituent eux-mêmes des parties liées au débat comme les situations de conflit d'intérêt ou de rôle. Prenons ainsi le débat sur l'urgence environnementale liée aux changements climatiques et aux agressions écologiques de nature anthropique. Quelle crédibilité accordée aux émissaires d'entreprises parties prenantes des atteintes à l'environnement, comme les pétrolières? Faudrait-il ici aussi appliquer cette règle que « le compromis est intrinsèque à la recherche du bien public », alors que tout atermoiement risque de mener vers un horizon de crises insurmontables, alors que des virages drastiques sont rendus nécessaires maintenant et font consensus parmi la communauté scientifique que ce soit par la réduction d'utilisation des énergies fossiles ou la lutte contre l'érosion calamiteuse de la biodiversité (une 6e grande extinction nous menaçant directement).

    Je plaide qu'ici le compromis n'a pas sa place. Car dans ce cas, comme dans d'autres, le compromis devient compromission, braderie de l'intérêt et du bien commun. Dans la société, les droits individuels ne sont pas un absolu, car ils doivent être balisés par les droits collectifs. Nier ce fait, c’est sombrer dans l’individualisme et le chacun pour soi.

    C’est prétextant de l’inexistence des droits collectifs en 2002 à Johannesburg en Afrique du Sud, 10 ans après le premier sommet de la Terre de Rio, que plusieurs pays s’opposèrent à la reconnaissance de droits collectifs sur l’eau, l’air … au nom des droits individuels élargis aux multinationales!!

  • Jean-François Trottier - Abonné 9 mai 2019 09 h 18

    Bien joli tout ça, mais....

    M. Johnson, je sais reconnaître un texte bien fait.
    Je sais aussi reconnaître un "positionnement politique". Le vôtre est de toute beauté.

    Dénoncer en général les populismes, dire l'urgence d'agir et ne pas agir en ne nommant personne, ni quelque nouvement que ce soit, relève de la magie du verbe.
    En clair, vous demandez à tous de réagir mais surtout pas vous! Wow! On se prend pour le président des aveugles volontaires ?
    Y a urgence ou pas ? Urgence de se taire dans votre cas ?
    Vos patins sont mal aiguisés.

    Vous passez vite le fait que les débats publics les plus profonds passent d'abord par un sentiment d'injustice et, obligatoirement, par des solutions partielles et partiales avant d'en arriver à mieux.
    On ne peut comme vous le faites opposer populisme et démocratie.
    La primauté des intitutions mènent à de mauvais gouvernrements, dont la plupart des fins de régime en démocratie.

    Les gouvernements s'institutionnalissent à la longue. Ils perdent leur contact au peuple qui, lui, est populiste, ce qui est normal et à la limite, sain : quand on n'a pas tous les éléments pour prendre une décision éclairée...

    Bien sûr il faut éviter les populismes, mais surtout les populismes absolutistes, qui prétendent TOUT régler.
    "régler", c'est souvent présomptueux, mais "TOUT", c'est totalitaire.

    J'ai connu le discours onctueux de Paul-Émile Léger, celui, grandiloquent, de Lesage, j'ai entendu votre père ruer fort dans les brancards avec un courage calculé mais réel. Ni onction ni fausse grandeur chez Dany Boy, au contraire. Right to the point. Je l'ai bien aimé lui.

    Je cherche votre courage politique, je ne vois que la route qui poudroie. Vous savez, la réalité là là...?
    Au mieux vous "osez" vous dire en faveur de la vertu. De toute beauté!

    Ce texte me semble un bien petit miroir pour un personnage de votre grandeur.
    Une question. Pour quel poste au juste souhaitez-vous offrir votre candidature ? Je serai contre.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 9 mai 2019 14 h 43

      Définitivement Monsieur Trottier,
      Ça vaut la peine que des gens écrivent des inanités, ça permet de vous lire.
      Merci pour vos contributions.