La fusillade à l’Assemblée nationale, c'était il y a 35 ans

Denis Lortie (à droite) et le négociateur René Jalbert  
Photo: Archives Le Devoir Denis Lortie (à droite) et le négociateur René Jalbert  

Le 8 mai 1984, par une matinée ensoleillée, nous étions plusieurs centaines d’élèves à franchir les portes de l’École des Ursulines sans pouvoir imaginer que nos vies d’écolières seraient marquées par l’émergence d’un événement traumatique dans l’histoire du Québec : la fusillade à l’Assemblée nationale par le caporal Denis Lortie. Vêtues de notre uniforme scolaire, nous avons gravi les escaliers menant à nos salles de classe et les cours ont débuté normalement. Peu après, quand notre professeure nous a annoncé qu’un événement majeur, inattendu et grave, se déroulait à proximité, nous avons été dans le plus grand désarroi. Très vite, on nous a rassurées : nous n’étions pas en danger, car l’incident se déroulait « à une certaine distance » du monastère. Cependant, il fallait évacuer les lieux. Et c’est ainsi que nous avons tenu nos rangs dans la cour extérieure de l’école située au 4, rue du Parloir, à moins d’un kilomètre du Parlement de Québec, là où se jouait le drame.

L’histoire de la capitale prenait un tour nouveau et effroyable pour quiconque fréquentait l’École des Ursulines, le premier établissement d’enseignement pour jeunes filles en Amérique du Nord. Fondée par Marie de l’Incarnation en 1639 à l’intérieur de la ville fortifiée, notre école n’avait-elle pas résisté à toutes les attaques, depuis celles des Iroquois au XVIIe siècle jusqu’à celles des Anglais au XVIIIe siècle ?

Pour les écolières que nous étions, tous les scénarios — sauf celui d’un incendie, rapidement écarté — étaient plausibles. Mystère, crainte et excitation étaient au rendez-vous, notre imaginaire était sollicité de manière inédite. Mais nous étions confiantes, car la direction de l’école prenait les choses en main. Or, sans le savoir, nous étions exposées au danger : dans l’affolement, la direction avait utilisé le plan d’alerte en cas d’incendie, le seul plan de gestion de crise envisagé, jusqu’alors, face à un éventuel péril au monastère. Comme nous l’apprîmes plus tard, ce matin-là, le caporal Lortie avait fait irruption à l’Assemblée nationale avec l’intention de « tuer le gouvernement du Québec », qui avait, selon lui, « le visage de [s]on père ». Le militaire s’était immiscé dans l’édifice peu surveillé, il avait couru dans les couloirs et tiré à l’arme automatique sur tous ceux qu’il croisait. Deux heures plus tard, il avait été neutralisé après avoir tué trois personnes et en avoir blessé treize autres.

De Lortie à Lépine

Si par malheur le caporal Lortie était sorti indemne du Parlement en prenant la fuite du côté de la Vieille Ville, et s’il avait emprunté la ruelle des Ursulines pour échapper aux autorités, il serait tombé sur une foule de petites filles vêtues de leur uniforme et alignées dans la cour extérieure. Des cibles de choix pour un tueur de masse, si son délire psychotique s’était articulé à un autre motif que celui de parricide, comme l’a bien montré le psychanalyste français Pierre Legendre dans l’ouvrage qu’il lui a consacré. Bien sûr, cela fait beaucoup de « si » et nous savons que rien de tel n’est arrivé. Malheureusement, il ne s’agit pas que de conjectures : il aura fallu que survienne cinq ans plus tard un autre crime de masse, la tristement célèbre attaque de Marc Lépine contre les étudiantes de l’École polytechnique de l’Université de Montréal, pour que l’on prenne davantage conscience de la nécessité d’accroître la sécurité dans les établissements d’enseignement au Québec. Car, en un sens, Lortie avait ouvert la voie à Lépine : dans la lettre d’adieu que ce dernier a rédigée avant d’ouvrir le feu sur vingt-huit personnes en 1989 — tuant quatorze femmes et blessant quatorze individus —, il cite non sans admiration le crime de son prédécesseur.

Trente-cinq ans plus tard, il m’apparaît crucial de rappeler cette date anniversaire à tous les Québécois. Contre l’idée récurrente d’après laquelle il faudrait ranger une partie de notre histoire dans le placard sous prétexte qu’elle réveille une mémoire douloureuse, j’estime qu’il est de notre responsabilité de nous souvenir, de façon responsable et juste, des événements pénibles et traumatiques qui ont façonné notre histoire collective. Renier la mémoire, dans ce cas précis, cela reviendrait à annuler le sacrifice des vies qui ont été enlevées tragiquement le 8 mai 1984, de même que les conditions ayant permis la fusillade à l’Assemblée nationale. De plus, cela reviendrait à taire les nombreuses questions que fait surgir cet incident à propos de la filiation et de ses résonances dans le présent contexte sociohistorique et culturel.

En réalité, l’exemple du caporal Lortie semble révélateur de certaines impasses qui méritent aujourd’hui de faire l’objet d’une réflexion approfondie. Au Canada, pays en retrait des grands conflits géopolitiques, la tentation est parfois grande de nous sentir protégés contre les actes de violence et les crimes contre les masses. Il faut pourtant insister sur le caractère imprévisible de ce genre d’actes meurtriers et sur leur potentiel de répétition à court et à moyen terme, de manière à agir collectivement pour la prévention de la violence dans les institutions publiques et privées. En ce sens, il importe de restreindre au maximum le droit au port des armes à feu et de planifier la gestion de situations de crise de ce type afin d’assurer la sécurité des élèves qui fréquentent nos établissements d’enseignement.

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1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 8 mai 2019 19 h 39

    Merci madame Ringuet de rappeler cet évèmememt.

    Puis-je rappeler que c’est le premier de deux attentats terroristes. Deux contre deux gouvernement Québécois, « séparatistes », du Québec. Le premier étant celui-ci, contre le gouvernement de monsieur Lévesque. Le deuxième, contre le gouvernement Marois il y a quelques années...