Drame de Granby: une situation grave, mais pas nouvelle

«En tant que psychiatre impliquée auprès de ces familles, je sais que cela prend beaucoup de détermination pour demeurer du côté de l’enfant et se positionner pour le retirer de son milieu familial ou le laisser au calme dans son milieu d’accueil», écrit l'auteure.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «En tant que psychiatre impliquée auprès de ces familles, je sais que cela prend beaucoup de détermination pour demeurer du côté de l’enfant et se positionner pour le retirer de son milieu familial ou le laisser au calme dans son milieu d’accueil», écrit l'auteure.

Des histoires de placement et de déplacement comme celle de cette fillette de Granby connue de la DPJ et faisant tristement les manchettes à la suite de son décès, j’en ai été trop souvent témoin en tant que psychiatre oeuvrant en petite enfance et ayant été consultante pour les centres jeunesse durant plusieurs années.

Avant d’aller plus loin, je tiens à dire ceci : je n’ai pas souvenir d’avoir rencontré dans mon travail des parents « monstrueux », mais plutôt des parents qui n’avaient pas les compétences pour s’occuper de leur enfant et qui étaient aux prises avec des histoires de vie tristes à pleurer, des problèmes d’attachement, de la pauvreté, des problèmes de santé mentale ou de consommation. Est-ce que les comportements de ces parents avaient des répercussions « monstrueuses » sur leurs enfants ? Cela pouvait arriver. À mes étudiants qui me demandaient comment je faisais, je leur répondais toujours que je n’aurais pas eu le parcours de vie qui est le mien si j’étais née dans leur milieu. Certains pigent un moins bon numéro à la loterie de la vie.

Ces parents ne méritent pas notre jugement, soutenons-les plutôt de notre mieux, il en va de notre humanité et de notre devoir. Qui sait d’ailleurs si une intervention précoce auprès de ces parents quand ils étaient petits n’aurait pas pu infléchir leur chemin et éviter que leur propre enfant ne leur soit retiré.

En matière de protection de l’enfant, ce n’est ni l’intérêt du parent ni l’intérêt d’objectifs de rendement institutionnel qui doivent guider nos décisions, mais essentiellement « l’intérêt de l’enfant et le respect de ses droits », comme le demande la loi. La loi dit aussi que toute décision « doit tendre à maintenir l’enfant dans son milieu familial » ; elle ne dit absolument pas que l’enfant doit y être maintenu à l’encontre de son intérêt. Et l’intérêt de l’enfant, dans certains cas, se résume à ce qu’on doive le retirer de son milieu familial pour le déposer dans un milieu d’accueil où il pourra grandir au calme. Tel est l’esprit de la loi.

Si une salle d’urgence est pleine et qu’un polytraumatisé de la route s’y présente, on ne va pas le retourner chez lui. Pourquoi en serait-il autrement de nos enfants polytraumatisés de l’attachement ?

En tant que psychiatre impliquée auprès de ces familles, je sais que cela prend beaucoup de détermination pour demeurer du côté de l’enfant et se positionner pour le retirer de son milieu familial ou le laisser au calme dans son milieu d’accueil. Dans certains dossiers, il faut aller à contre-courant non seulement du désir légitime des parents naturels, ce qui n’est jamais une surprise, mais aussi des orientations de la DPJ.

Ai-je déjà été choquée par des parents ? Jamais. Attristée ? Assurément. Ai-je été choquée par le « système » ? Chaque jour, parfois même au bord de l’épuisement.

Le problème n’est ni la loi ni les juges. Pour être allée fréquemment au tribunal dans des dossiers d’enfants de la DPJ, j’ai pu voir que les juges semblaient très désireux de comprendre les enjeux d’attachement et les répercussions des orientations de vie sur les enfants et ils ont tenu compte de mes recommandations.

Mais quelles preuves sont présentées en cour pour éclairer le Tribunal ? Les experts du développement de l’enfant (et il y en a aux centres jeunesse) sont-ils consultés, entendus ? Sont-ils appelés à témoigner ? Est-il raisonnable de laisser seule une intervenante même dévouée et pleine de bonne volonté (et elles le sont toutes) présenter au tribunal une situation aussi complexe alors qu’elle n’a que peu d’expérience ?

Qu’en est-il par ailleurs de l’efficience bureaucratique ?

Avoir de la haine pour ces parents en difficulté ne ferait que mettre à distance notre propre responsabilité comme société et comme professionnels auprès de ces familles. La situation est grave, elle n’est pas nouvelle, elle est connue, et il est temps de se retrousser les manches et de regarder la situation en face pour pouvoir proclamer que le Québec est encore fou de ses enfants.

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4 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 7 mai 2019 06 h 13

    On l'a déja entendu celle-là... Bla, bla...

    «Ces parents ne méritent pas notre jugement, soutenons-les plutôt de notre mieux, il en va de notre humanité et de notre devoir. Qui sait d’ailleurs si une intervention précoce auprès de ces parents quand ils étaient petits n’aurait pas pu infléchir leur chemin et éviter que leur propre enfant ne leur soit retiré.»

    Le jugement, madame, est quelque chose que l'on fait à tout instant. On le fait par mesure de protection. On voit un pitbull enragé, on juge qu'il est mieux de changer de côté de rue. Il pleut en hiver, on juge que de prendre son auto est dangereux.

    Les soutenir... Afin de vous donner du boulot. J'imagine que le juge s'est basé sur le rapport d'un psychiatre pour juger que cet enfant n'était pas en danger en retournant dans son milieu... Je pense que socialement, ils ont commis un meurtre prémédité et qu'il mérite une sentence à perpétuité. Un enfant ne vaut pas moins qu'un adulte.

    Mon humanité, je la garde pour les enfants maltraités. Les maltraiteurs n'ont que mon mépris. Et je considère avoir aucun devoir envers des criminels. Je suis fou comme ça moi... Enfermez-moi... Que voulez-vous que je vous dise.

    Une intervention précoce... Oui castrer le père aurait été une très belle solution mais on ne peut pas intervenir avant le crime parce qu'on ne le sait pas à cet instant qu'ils commettront un crime.

    Du bla,bla,bla de professionnels. Le discours vain de personnes qui vont dédouaner des criminels en leurs trouvant une maladie. Comme dans le cas de Turcotte. On ne leur fera pas deux procès à eux. Bebye, on ne veut plus vous voir en liberté! Aujourd''hui, le couple maudit ne mérite que notre réprobation. L'argent qu'on va perdre à les «soigner» serait mieux utilisé à protéger les enfants en le donnant aux intervenants en non aux psychiatres.

  • Gaston Bourdages - Abonné 7 mai 2019 07 h 38

    Apaisant voire réconfortant exercice que celui de vous lire...

    ...Lapierre.
    Il existe effectivement de ces ovules qui auraiient gagné à rater ce rendez-vous avec un spermatozoïde. Sauf que la vie, c'est aussi « ça ».
    Bien exprimé aussi : « situation pas nouvelle »
    Nous avons aussi au Québec un patrimoine de tragédies.
    Les monstruosités dont sont capables des êtres humains ont leur propre histoire de vie et de...mort.
    Dans la même section « Idées » de l'édition du jour, monsieur Daniel D. Jacques nous offre cette question, posée par de ses étudiants : « l'homme n'est-il pas qu'un animal comme les autres ?»
    L'Homme, lètre humain est capable de pire que l'animal. L'Histoire foisonne, fourmille d'horreurs.
    Je suis de celles et ceux souscriavt à l'idée que la Bête, aussi, habite l'Homme et que ce même Homme est aussi habité par son antonyme, son contraire. Cette dualité qui n'échappe à personne. Celle du beau et du laid, du non et du mauvais, du riche et au pauvre.
    Il arrive que passer de l'état de l'un à l'état de l'autre est exigeant, éreintant, confrontant.
    Et c'est un des rôles de notre conscience de nous y sensibiliser comme vous le faites si bien madame Lapierre.
    Et si j'osais signet en tant qu'auteur d'un drame ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 mai 2019 08 h 36

    … actions conséquentes !

    « Ai-je déjà été choquée par des parents ? Jamais. Attristée ? Assurément. Ai-je été choquée par le « système » ? Chaque jour, parfois même au bord de l’épuisement. » ; « La situation est grave, elle n’est pas nouvelle, elle est connue, et il est temps de se retrousser les manches et de » (Odile Lapierre, Psychiatre de l’enfant et de l’adolescent et Ex-professeure adjointe de Clinique)

    De ce genre de citation, de parenté intellectuelle similaire de celui de l’ex-juge Andrée Ruffo (A), il est super yahou de savoir que des personnes d’autorités diverses se prononcent sur cette terrible tragédie de Granby avec des sentiments-émotions éclairés en quête de réponses et de solutions : bravo !

    De ces « prononcés », il est à souhaiter fermement des …

    … actions conséquentes ! - 7 mai 2019 -

    A : https://www.journaldequebec.com/2019/05/01/mort-dune-fillette-a-granby-les-institutions-payees-pour-proteger-la-petite-elles-nont-pas-fait-leur-devoir-affirme-lex-juge-ruffo .

  • Lise St-Laurent - Inscrite 7 mai 2019 20 h 09

    Nos enfants

    Je ne suis pas d'accord avec votre perception de ne pas juger les parents qui sont inaptes, seulement une grande tristesse et un désir profond de les aider. Combien de fois ais-je entendu la juge Ruffo fustiger la DPJ pour des cas d'enfants trimballés comme des pions tout en accordant un retour en milieu familial et re-retour en accueil, ce n'est pas aux parents à passer en premier, ce sont des adultes, mais un enfant n'est qu'un enfant à qui on explique d'être raisonnable en prenant son baluchon. J'irais plus sévèrement que vous comme on voit aux États Unis entre autres, au premier manquement ou si rechute parentale, c'est terminé pour le parent ou les deux, jusqu'à majorité de l'enfant. Zéro droit de visite pour ne pas perturber l'enfant même l'adoption. L'enjeu ici n'est pas de sauver des parents inaptes pour x raisons, afin de reprendre leur rôle parental mais ce sont les enfants qui doivent passer en priorité. À force de tout tenter pour sauver des adultes, on est en train de perdre nos enfants et de mal les outiller pour affronter leur propre vie. Si leurs parents ont choisis de rater la leur, ce n'est pas une raison pour qu'ils ratent la leur en reproduisant le même pattern.