Drame de Granby: la protection des enfants au-delà de l’indignation

«Il faut le dire clairement: la protection de la jeunesse manque de moyens au Québec, et les enfants en paient le prix. C’est donc une excellente nouvelle que celle de l’adoption unanime par l’Assemblée nationale d’une motion exigeant l’octroi des ressources financières nécessaires en protection de l’enfance», estime l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Il faut le dire clairement: la protection de la jeunesse manque de moyens au Québec, et les enfants en paient le prix. C’est donc une excellente nouvelle que celle de l’adoption unanime par l’Assemblée nationale d’une motion exigeant l’octroi des ressources financières nécessaires en protection de l’enfance», estime l'auteur.

Le martyre d’une enfant est probablement la chose qui nous bouleverse et nous scandalise le plus au monde. On comprend l’émotion et la juste et unanime indignation des Québécois et des députés de l’Assemblée nationale au lendemain du drame. L’inacceptable est arrivé, et il est impératif de savoir s’il pouvait être évité. Les parents seront-ils condamnés au criminel ? La DPJ est-elle fautive ? Le Tribunal aurait-il dû retirer l’enfant de sa famille ? Les intervenants ont-ils agi selon les normes ? Les enquêtes annoncées détermineront, on doit l’espérer, les manquements et les responsabilités.

Bien sûr, comme le souligne Brian Myles, le directeur du Devoir, le Québec ne peut se contenter de faire le procès du père, de la belle-mère et de la DPJ, car cette tragédie interpelle également la police, le réseau de la santé et des services sociaux et l’école, qui « savaient tous que les choses ne tournaient pas rond dans cette famille de Granby ». Il faut, en effet, exiger que toute la lumière soit faite sur ce cas particulier, et cela inclut la mise au jour et la sanction de tous les dysfonctionnements, individuels comme institutionnels. C’est bien la moindre des choses que l’on doit à la mémoire de cette enfant.

Mais au-delà de l’importance de réagir fermement à ce drame particulier, il est tout aussi impératif d’interroger la manière dont notre société, dans son ensemble, gère le fléau de la maltraitance des enfants au Québec. Depuis des décennies, les DPJ sont sur le banc des accusés chaque fois qu’une situation dramatique survient et que les médias se font l’écho de drames familiaux impliquant les services de protection de la jeunesse. Il se trouve toujours des accusateurs pour reprocher à la DPJ de ne pas être intervenue à temps ou, au contraire, d’être intervenue trop rapidement et mal. Et il est vrai que des dérapages peuvent survenir. Il est vrai aussi que ces manquements sont souvent mis en exergue et peuvent faire oublier que les services de protection viennent chaque année en aide à des dizaines de milliers d’enfants au Québec. Les DPJ ont, au quotidien, la délicate mission d’évaluer en derniers recours si des enfants sont en danger, s’ils doivent ou non être retirés de leur famille, si et comment la famille doit être soutenue dans son rôle d’éducation des enfants.

Dans le courant des 30 dernières années, la Loi sur la protection de la jeunesse a fait l’objet de multiples études, commissions, réformes, etc. Chaque fois, ce fut l’occasion de rappeler à quel point les enfants sont importants pour notre société. On se souviendra, par exemple, du rapport de Camil Bouchard qui, il y a plus de 25 ans, portait fièrement le titre Un Québec fou de ses enfants !. Et pourtant, force est de constater que les difficultés vécues au quotidien par le réseau de la protection de la jeunesse n’émeuvent malheureusement qu’à l’occasion de drames. Ces moments d’émotion provoquent souvent des remises en question de la loi elle-même. Trop laxiste pour certains, trop interventionniste pour d’autres.

Or, il faut savoir que lorsque la Loi québécoise sur la protection de la jeunesse fut adoptée dans les années 1970, elle était considérée alors comme un modèle du genre dont plusieurs pays se sont inspirés. Cette loi a fait l’objet de nombreuses réformes au cours des années afin d’en peaufiner les principes et de l’adapter aux connaissances scientifiques en matière d’intervention sociale et de psychologie de l’enfance et de l’adolescence. Mais elle demeure fidèle à sa philosophie de départ : lorsqu’un enfant est en danger, il faut le protéger, et cette protection passe en priorité par la mise en place d’un soutien aux parents ; lorsque ce soutien est inefficace ou impossible, l’enfant doit être retiré de son milieu et confié le plus rapidement possible à des personnes qui sauront répondre adéquatement à ses besoins.

Manque de ressources

La plupart des experts s’entendent pour dire qu’il s’agit globalement d’une bonne loi. Par contre, pour la mettre en oeuvre, il faut des moyens matériels et financiers à la hauteur de sa mission. Le travail d’évaluation et d’intervention requiert, en effet, des ressources considérables et doit être fait en collaboration avec les ressources de première ligne (CLSC, pédopsychiatres, orthopédagogues, psychologues d’école, etc.). Or, c’est là que le bât blesse. Depuis des décennies, les DPJ du Québec, de même que d’autres instances d’intervention, soulignent le manque de ressources consacrées au Québec à la protection des enfants en danger.

Depuis 30 ans que j’observe attentivement le domaine de la protection de la jeunesse au Québec, je ne peux que constater qu’il a trop souvent été le parent pauvre quand vient le temps des arbitrages budgétaires entre les différents secteurs de l’intervention étatique. Or, le manque de ressources humaines pour soutenir la mission des DPJ et pour faire le nécessaire travail d’aide aux familles est au coeur du problème. Certains cyniques diront que ce manque de budget est invoqué chaque période de négociation des conventions collectives dans le secteur des services sociaux. C’est un reproche injuste.

Il faut le dire clairement : la protection de la jeunesse manque de moyens au Québec, et les enfants en paient le prix. C’est donc une excellente nouvelle que celle de l’adoption unanime par l’Assemblée nationale d’une motion exigeant l’octroi des ressources financières nécessaires en protection de l’enfance. Le premier ministre François Legault a, semble-t-il, indiqué qu’il n’hésiterait pas à y consacrer les sommes nécessaires si le problème de la protection de l’enfance émane effectivement d’un budget insuffisant. Or, ce problème budgétaire est récurrent et bien connu. Espérons donc que le premier ministre tienne parole, car comme il l’a dit lui-même dans la foulée du drame qui unit le Québec aujourd’hui, « on doit ça à nos enfants ».

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5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 4 mai 2019 05 h 52

    Merci monsieur Goubau...

    ...appaisant exercice que celui de lire vos propos pondérés non marqués du doigt accusateur.
    Toute violence a une histoire, les plus scabreuses incluses.
    Oui, cette mort n'aurait pas « dû » survenir, la violence, dans toutes ses formes, étant totalement inadmissible.
    Pourquoi avons-nous, comme société, à vivre l'inadmissible pour prendre conscience de....?
    Toute violence relève aussi d'une responsabilité citoyenne. Que fais-je de la mienne ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 mai 2019 07 h 57

    … Culture-Mentalité !

    « Mais au-delà de l’importance de réagir fermement à ce drame particulier, il est tout aussi impératif d’interroger la manière dont notre société, dans son ensemble, gère le fléau de la maltraitance des enfants au Québec. » (Dominique Goubau, Professeur en droit de l’enfance, Faculté de droit, U Laval)

    Oui, bien sûr que certes, mais ce n’est pas tant la Société que l’État qui, avec des politiques socio-économiques « douteuses-laxistes » ?!? et via son panier de services, peine à gérer convenablement ce genre de maltraitance !

    Avec ou sans moyens-ressources adéquats, lorsque, d’exemple, on voit une enfant de 6-7 ans fouiller dans les poubelles, de nuit ou de jour, pour tout simplement MANGER pendant qu’elle se retrouve en situation de PROTECTION, il y a lieu de non seulement se poser en questionnement de Société mais aussi d’interroger, des milieux d’aide impliqués ou concernés, tout autant leur « manière-du-faire » que leur …

    … Culture-Mentalité ! - 4 mai 2019 -

  • Raynald Rouette - Abonné 4 mai 2019 09 h 37

    Qui est vraiment surpris?


    Soyons honnêtes, à tout le moins intellectuellement! Ce n’est que la pointe de l’iceberg.

    Cela fait combien de temps que les gouvernements coupent dans les services publics? Que ce soit en éducation ou en santé et autres. Josée Legault l’a bien dit cette semaine à RDI. « Nous vivons dans un monde de plus en plus déshumanisé et dysfonctionnel ». Un chacun pour soi. Si tu n’es pas né sous une bonne étoile...

    L’argent n’est plus là, il a été détourné en évitement et en évasion fiscale. Comme se plaisait à dire Margareth Thatcher, « la société n’existe pas ». Je dirais la social-démocratie non plus. Nous avons laissé faire et voté pour ça! Est-il trop tard pour faire marche arrière?

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 4 mai 2019 10 h 39

    Le bon diagnostic

    Il y aura une enquête,dans ce dossier le manque de ressource et l'épuisement des intervenants ne semble pas en cause et c'est ce qui est le plus inquiétant.

    Je sais qu'il est dur de penser qu'une équipe complète de travailleurs sociaux pleine de bonne intention au départ puisse s'avérer incompétent et responsable indirectement de la mort d'une jeune fille au Québec mais quand on lit les faits on se demande qu'elle serait l'autre explication?
    Je ne nis pas le manque de ressource et il y a de grand changement à opérer à la DPJ mais dans ce dossier précis les souffrances et la mort évitable de cette petite n'ont que peu de lien avec le manque de ressource ou la structure de la dpj.

    Je plains franchement l'enquêteur qui devra écouter les "explications" de cette sordide histoire.

  • Denis Paquette - Abonné 4 mai 2019 12 h 27

    peut être faudra -il faire un effort pour identifier les zones les plus exposés

    la pauvreté m'apparait en generale le principale obstacle a une 'éducation bien intégré car elle est la seule facon de transformer des lacunes en gains importants .400 demandes d'aide m'apparait beaucoup pour une seule region peut être, des nouvelles approches devront peut être être misent en places, pour les zones les plus exposés en fait je crois que les sociétés sont de plus en plus exposés a des écarts importants