Un Québec fou de ses enfants, mon oeil!

Deux femmes se recueillent devant la maison où vivait la fillette décédée à Granby.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Deux femmes se recueillent devant la maison où vivait la fillette décédée à Granby.

Depuis le début de ma carrière en 1982 jusqu’à ce triste événement du décès de la fillette de sept ans à Granby, j’ai souvent eu affaire à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Contrairement au réseau de l’éducation, où il y a une obligation de fréquentation scolaire, donc une obligation d’offrir le service, le réseau de la DPJ n’a pas cette obligation. Elle gère les services par priorité et par liste d’attente, tout comme le réseau de la santé.

À partir d’un premier signalement, une évaluation préalable est établie pour vérifier si le signalement est accepté ou non (premier délai : quelques jours). Par la suite, une évaluation plus en profondeur est faite par un intervenant qui se documentera sur la situation (deuxième délai : quelques semaines). Ensuite, le dossier sera pris en charge par un intervenant régulier (troisième délai : quelques mois).

Donc, trois intervenants avant la prise en charge, et souvent plus, car la réalité de ce réseau fait qu’il y a un problème de roulement de personnel très important. Imaginez comment peut se sentir un enfant qui doit composer avec plusieurs intervenants et établir un lien de confiance. Sans relation de confiance, aucune intervention n’est efficace. Après nous être informés en détail du fonctionnement de la DPJ, en tant que directeur d’une école, avec l’aide de l’équipe multidisciplinaire (psychologue, travailleuse sociale du CLSC prêtée à l’école et éducatrice spécialisée), pour chaque cas, nous établissions une stratégie d’intervention pour que la responsabilité de la prise en charge (la pression) soit confiée au réseau de la DPJ. Car sans cela, à cause de la charge de travail des intervenants, ces derniers avaient souvent tendance à refiler la pression à l’école ou aux parents.

Une stratégie gagnante a été de travailler en étroite collaboration avec les policiers éducateurs. Ainsi, lorsqu’il y avait urgence, la cohésion de tous les intervenants scolaires et policiers exerçait une pression qui obligeait la DPJ à retenir le signalement, à en faire une évaluation rapide et à nommer un travailleur social régulier pour le suivi du cas. Et jamais nous ne nous sommes gênés pour aller voir le supérieur immédiat d’un intervenant afin que le dossier soit pris en charge, nous rendant jusqu’au directeur de la DPJ s’il le fallait.

Souvenez-vous d’une autre stratégie qui a poussé la DPJ à agir rapidement, soit celle de la juge Andrée Ruffo. Malheureusement, on a tenté de la ridiculiser plutôt que de chercher à améliorer la situation.

La non-obligation de prise en charge par la gestion de la liste d’attente, la mauvaise connaissance des intervenants du milieu scolaire par le réseau de la DPJ, le peu d’investissements des policiers éducateurs, le manque de cohésion de l’ensemble des intervenants font que plusieurs dossiers échappent à la DPJ et finissent toujours mal, sans être nécessairement spectaculaires, comme la mort de la fillette de Granby.

La solution n’est pas que financière. Les CPE et le réseau de l’éducation sont souvent en première ligne pour voir si la sécurité ou le développement d’un enfant est compromis. Lorsque les intervenants de ces réseaux signalent une situation à la DPJ, cette dernière devrait avoir l’obligation de prendre en charge immédiatement le cas. La cohésion des intervenants est aussi essentielle. Si l’on veut vraiment être fous de nos enfants, il faudra arrêter de se cacher, imposer des obligations et investir aux bons endroits.

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8 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 4 mai 2019 04 h 40

    Non Monsieur, que NON

    M. Letarte il n'y a aucun problème réel d'argent dans le système, le système en est gavé. L'une des preuves, fort éloquente d'ailleurs, est la "structurite » aiguë" des systémes GV (tous les niveaux de GV). Avec personne de responsable à la fin: c'est pas mli, c'est lui, puis le lui dit, c'est le lui là bas, pas moé... Pire, certains confondent imputabilité avec le poids de la responsabilité... Ici, pour les organismes GV (tous les niveaux de GV) l'imputabilité c'est simp;le: "s'tu toé qui a fait ça?"... Dans le meilleur des cas la réponse sera: "ouais, pis!"... ou mieux encore: "s'pas de t'es troubles"... Jamais de congédiement, au pire une petite unition de 6 à 7 mois de tablette puis une promotion - latérale dans le pire des cas. L'on a un exemple récent de la sous-ministre qui avait répondu en comparution devant son ministre et autres députés :"c'est pas de t'es affaires"... Résultat: 6 ou 7 mois sur une tablette avec salaires et avantages maintenus, puis une promotion au CA d'Hydro-Québec...

    Et que dire de l'obligation de loyauté qui est exigée des petits salariés... Ce qui les force au silence et allégeance au "oui boss"...
    En fait, tant et aussi longtemps qu'il n'y aura pas de congédiement effectif et sans aucune compensation (incluant la non rente de retraite - on rembourse ce que ti-clin a payé, c'est tout), la situation d'incurie administrative perdurera éternellement. J'ai passé plus de 17 ans "chez les fous" (ça c'est une patente du GV-Q)... L'incurie administrative y était une valeur sure pour gravir les échelons administratives, tout comme l'insouciance des employés bien-heureux qui ne faisaient jamais rien... Tout était toujours demandé aux mêmes personnes (environ de 10 à 15% du personnel) - celles qui travaillaient réellement - et qui en plus de faire leur propre tâche devaient faire celles des "bien-heureux" (de 85 à 90% du personnel).

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 mai 2019 06 h 55

    … Culture-Mentalité !

    « La solution n’est pas que financière. » ; « La cohésion des intervenants est aussi essentielle. Si l’on veut vraiment être fous de nos enfants, il faudra arrêter de se cacher, imposer des obligations et investir aux bons endroits. » (Jean Letarte, Ex-enseignant et ex-directeur)

    Bien sûr que certes, mais la problématique qu’on cherche à solutionner se trouve ailleurs et autrement !

    En effet, si on est vraiment « fou de nos enfants », il conviendrait, aussi et surtout, de revoir (dans le sens de repenser et moderniser) la « Culture-Mentalité » des Milieux d’attribution d’aide ; une « Culture-Mentalité » qui, malgré les avancées du monde de la Recherche-Pratique, donne en-corps l’impression (A) de réactiver quelques relents de nature « duplessiste » !

    Lorsqu’on voit une enfant de 6-7 ans fouiller dans les poubelles, de nuit ou de jour, pour tout simplement MANGER pendant qu’elle se trouve en situation de Protection, il y a lieu de s’interroger et d’interroger, des milieux impliqués ou concernés, leur …

    … Culture-Mentalité ! - 4 mai 2019 –

    A : Du temps des Duplessis-Léger (notre lieu de naissance), le monde de l’Enfance aidée n’avait aucune « crédibilité » devant l’AUTORITÉ qui fermait tout bêtement les yeux plutôt que de les maintenir OUVERTS ! Bref !

  • Sylvain Lévesque - Abonné 4 mai 2019 08 h 13

    M. le directeur d'école...

    Je ne doute nullement de votre intérêt pour la cause des enfants en difficulté. Simplement il me semble que de faire reposer strictement votre bienveillance sur la recette "éprouvée" que vous partagez ici, recette servant à pistonner les cas que vous souhaitez faire voir par la DPJ, ressemble à du lavage de mains. Bien pratique pour la conscience des "intervenants scolaires", mais à l'usage cette attitude s'est toujours avérée navrante pour les principaux intéressés, les enfants (car il s'agit bien de leurs besoins, non?)
    Il en va ainsi des humains. Lorsqu'une situation les choque (quoi de plus choquant pour notre conscience qu'un enfant maltraité?), ils font en leur pouvoir de sortir du champ de leur regard le rappel de cette ignominie. C'est la solution qui procure le soulagement le plus immédiat. Ça s'incarne à terme dans une dynamique d'exclusion, et c'est pratiqué à grande échelle dans nos structures de soins. À la dernière limite de cette usine qui pousse à la marge les enfants qui nous font mal à côtoyer, la DPJ... À la DPJ aussi, lorsque ça fait trop mal à voir, on cherche une place où retourner les enfants, n'en soyez pas surpris.
    Au lieu d'accuser et de sermonner, il serait avisé : 1. de reconnaître qu'à l'heure actuelle, aucune institution ne possède à elle seule les ressources suffisantes pour accueillir et soigner la misère des enfants, 2. de faire l'inventaire de ce qui incombe à votre espace de pouvoir, dans votre cas le réseau scolaire.

  • Sylvain Lévesque - Abonné 4 mai 2019 08 h 14

    M. le directeur d'école... (suite)

    Désolé, mais il est trompeur de faire valoir que les écoles se conforment à une "obligation de rendre le service" de scolarisation à tous les enfants. Il y a de multiples tours de passe-passe (vous êtes directeur, vous les connaissez mieux que moi) par lesquels les écoles se déchargent de cette obligation lorsqu'elles se butent à des difficultés trop massives. Même que dans le cas des écoles ou des programmes les plus "performants", ces techniques d'exclusion sont systématisées.
    Questionnons-nous sur les moyens que nous consacrons à ces enfants, plutôt que sur la méthodologie à adopter pour tordre le bras d'intervenants qui n'en ont plus assez pour exercer leur mission.

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 mai 2019 09 h 01

    Ce « Québec, fou de ses enfants »...

    ...a été rédigé en 1991 ( 28 ans plus tôt ) et publié en 1999, dixième anniversaire cette année. http://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-
    Merci monsieur Letarte.
    Se peut-il que « l'oeil » dont vous faites mention aie tabletté une autre fois un autre rapport ?
    Le 22 février 2012, je témoignais devant un comité d'experts et y énumérais les plus ou moins 30 constats du « pourquoi j'avais fin fin à une vie en 1989 ? » Ce comité formé de plus ou moins 16 sommités Québécoises en matière de comportements humains avait été mis sur pied par feu, politiquement parlant, le ministre Yves Bolduc. La création de ce comité était une des suites données au drame « Isabelle Gaston - Guy Turcotte et surtout leurs enfants et ce drame où une mère avait noyé ses trois enfants dans une baignoire ».
    Qu'est-il advenu du rapport ? Tabletté ?
    Si oui, pourquoi ?
    Comment ici conclure ?
    Il existe de ces ovules qui ne devraient jamais rencontrer un spermatozoïde....sauf que « Ce qui est, est » La nature humaine est aussi composée, construite de beau et de laid, de riche et de pauvre, de grandeur et de petitesse et la liste, il est possible d'allonger.
    Le drame de cet enfant, celui aussi d'une société, appartient au laid, au pauvre, à la petitesse et combien plus. Il s'y trouve au moins une histoire de vie dont certains de ses chapitres nous feraient frémir de certaines de ses « froidures » dont celle de la mort par violence.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Gaston Bourdages - Abonné 4 mai 2019 09 h 48

      Faible en mathématiques et en calcul, j'ai oui, mal calculé...il ne s'agit pas du 10e mais du 20e « anniveraire » de publication de « Québec, fou de ses enfants »
      Mes excuses, je vous en offre.
      Gaston Bourdages