L’urgence d’un nouveau paradigme d’aménagement des berges

Tôt ou tard, d’autres municipalités plus densément peuplées vivront des perturbations similaires à celles que connaissent les territoires récemment touchés, comme ici à Aylmer.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Tôt ou tard, d’autres municipalités plus densément peuplées vivront des perturbations similaires à celles que connaissent les territoires récemment touchés, comme ici à Aylmer.

Le drame que traversent encore les municipalités québécoises touchées par les inondations printanières lève le voile sur deux réalités trop longtemps négligées par les pouvoirs publics. D’une part, la reconstruction récurrente de certaines habitations est insoutenable à long terme et mène à une impasse sur le plan de la résilience de certaines portions du territoire et d’autre part, le coût économique et social des indemnisations, des dédommagements et de la reconstruction devient de plus en plus difficile à justifier sur un plan sociétal. La maîtrise humaine de certains risques naturels est illusoire, l’acceptabilité sociale de certaines menaces est de plus en plus contestée et le droit revendiqué par une minorité de la population pour « habiter la menace » devient un fardeau pour toute la société.

Après des années de laxisme et d’ingérence, Québec fait donc face à une certaine forme de résignation. L’éventualité de délocaliser de manière permanente les individus et les constructions des plaines inondables en vue de redonner à l’eau son espace de liberté semble effectivement faire graduellement son chemin. Bien que ce scénario demeure a priori louable et réjouissant, est-il pour autant plausible à grande échelle ?

Tôt ou tard, d’autres municipalités plus densément peuplées vivront des perturbations similaires à celles que connaissent les territoires récemment affectés, décuplant ainsi le nombre de sinistrés potentiel. Penser pouvoir délocaliser des milliers d’habitations comporte une part importante de contraintes économiques et financières mais risque surtout de se heurter à plusieurs murs de résistance politique et citoyenne. Le cas échéant, comment répondre à l’impératif climatique actuel et mettre fin à une longue tradition de conquête sur l’eau tout en répondant à la pression foncière ? Ne serait-il pas dans ce contexte opportun de transformer cette contrainte en occasion pour repenser les modes d’aménagement et « faire » de l’urbanisme autrement ?

Initiatives internationales

Entre la négation ou l’acceptabilité du risque, l’adoption de mesures de protection et la délocalisation des habitations, tout un éventail de possibilités existe déjà pour réaménager ces territoires à la fois convoités et menacés. De Rotterdam à Hambourg en passant par New York, des initiatives et des projets pilotes basés sur une plus grande accommodation de l’eau en milieu urbain se multiplient depuis une décennie à l’échelle internationale. Cette stratégie alternative de gestion de risques implique d’adapter le cadre bâti existant et de remodeler les vides qui structurent l’espace urbain de manière à ce que la ville puisse accueillir certaines perturbations et intégrer temporairement la présence naturelle de l’eau. Les formes de ces dispositifs urbains, architecturaux et paysagers sont multiples : stationnements ou places publiques inondables, zones d’expansion des crues aménagées en parc urbain, surélévation des constructions, basilaires hermétiques ou perméables à l’eau, formes urbaines flexibles, réversibles et adaptables, etc.

En clair, ces opérations novatrices proposent un changement de paradigme en matière d’aménagement des berges. L’interférence grandissante entre les composantes urbaines et naturelles dans un contexte de catastrophes naturelles invite en effet les villes à repenser leur rapport à la nature et surtout à transformer en conséquence certains éléments du cadre normatif en aménagement du territoire. Il ne s’agirait plus de considérer les fronts d’eau urbains comme de simples frontières de développement, mais bien comme des interfaces dynamiques. À terme, ce statut d’interface, une fois considéré par les professionnels de l’urbain et intégré au sein des opérations d’aménagement, permettrait de vivre au rythme de l’eau, à défaut de s’en protéger.

L’adoption de nouveaux modes d’intervention et de nouveaux savoir-faire visant l’atteinte d’un idéal de ville résiliente semble sans contredit être une voie à suivre. Le Québec est actuellement à la croisée des chemins en matière d’adaptation aux inondations. Assurons-nous de choisir collectivement le bon.

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4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 3 mai 2019 08 h 11

    Distinction essentielle

    Il faut bien distinguer le cas des milieux ruraux ou suburbains de celui des villes. Sainte-Marthe-sur-le-Lac n'est pas Rotterdam. À la campagne, on ne construit pas en zone inondable, point à la ligne. À Ahuntsic ou au centre-ville de Gatineau, on peut peut-être penser à de ces aménagements complexes et imaginatifs comme ceux mentionnés dans cet article.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 mai 2019 08 h 22

    C'est beau l'instruction

    Félicitations pour votre regard éduqué et structuré, puisse-t-il faire son chemin dans une sorte de plan quinquennal flexible maintes fois répété!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 3 mai 2019 08 h 28

    Inondation et privatisation

    Quand l'été va finalement arriver, nombre d'entre nous voudrons nous baigner dans la fraîcheur des eaux de nos lacs et de nos rivières. Mais où?

    Les rives privatisées empêchent la vaste majorité de la population de le faire, sinon illégalement ou en cachette comme des voleurs.

    Les événements actuels seraient une occasion privilégiée de réapproprier une parti des rives inondables pour en faire des lieux publics à la disposition de M. Et Mme Toulmonde.

    Par exemple, dans ma région, les municipalités de North-Hatley, du Canton de Hatley, de Ayer's Cliff, de Sainte-Catherine de Hatley autour du lac Massawippi pourraient se concerter pour créer un réseau de rives publiques

    Il est scandaleux qu'un territoire comme le Québec ait si peu d'accès à sa ressource principale : L'EAU.

  • François Beaulé - Abonné 3 mai 2019 09 h 24

    2 avenues réalistes

    Protéger les habitations de la crue des eaux n'est pas le seul objectif. Il faut aussi prévoir les déplacements des personnes et des marchandises. Cela signifie que le rehaussement des bâtiments et l'étanchéité des sous-sols ne suffisent pas à l'adaptation aux inondations.

    Il faut donc construire les bâtiments et les rues et routes à des niveaux plus élevés par rapport aux cours d'eau menaçants. Ou construire des digues solides, notamment dans les quartiers déjà construits. Plus la densité des habitations est élevée, plus il y a d'habitants au km carré, mieux le financement d'une digue est possible par les municipalités locales.

    Il faut que les municipalités tendent à être responsables des conséquences des inondations. Mieux établir quelles sont les zones à risque reste une responsabilité partagée par l'État provincial.

    Le programme actuel de dédommagement offert par le gouvernement présente un gros défaut. Le choix entre la rénovation et le déplacement ou l'abandon des résidences repose trop sur les décisions individuelles des propriétaires. Comment justifier de construire une digue si, par exemple, le tiers des propriétaires décident de partir ? Les choix des uns affectent donc les choix des autres. Comment assurer une coordination de ces choix ? Les municipalités seront-elles tenues de fournir des services aux proprios qui restent malgré les risques ?