Pour une presse plus libre

«Des pays d’Amérique du Sud comme la Bolivie, le Venezuela ou l’Argentine, qui se sont enlisés dans des politiques économiques interventionnistes, ont mis en péril l’indépendance de leur presse, parfois même sciemment et par des interventions directes», rappellent les auteurs.
Photo: Rodrigo Abd Associated Press «Des pays d’Amérique du Sud comme la Bolivie, le Venezuela ou l’Argentine, qui se sont enlisés dans des politiques économiques interventionnistes, ont mis en péril l’indépendance de leur presse, parfois même sciemment et par des interventions directes», rappellent les auteurs.

Les derniers rapports sur la liberté de presse sont inquiétants. Celle-ci a décliné au cours de la dernière décennie et 54 journalistes sont morts dans l’exercice de leurs fonctions rien que pour la seule année 2018. Plusieurs facteurs expliquent le niveau de liberté de la presse d’un pays donné : la nature du régime politique, son niveau de développement ou la présence de conflits armés sur le territoire, par exemple. Un autre facteur important, mais trop souvent négligé, est son degré de liberté économique. En cette Journée mondiale de la liberté de la presse, c’est l’occasion d’évaluer le degré de liberté dans plusieurs pays.

Acheter et vendre des idées

La liberté économique suppose de pouvoir choisir parmi des biens et des services et d’échanger volontairement. Le libre marché, en garantissant la séparation entre les pouvoirs économique et politique, assure notamment la liberté d’expression. En somme, il permet la concurrence entre des acheteurs et des vendeurs d’informations et d’idées diverses.

Plusieurs aspects de la liberté économique tendent à fournir aux journalistes des conditions qui leur permettent de s’exprimer librement. On peut penser par exemple à la liberté d’entreprendre, et donc de faire concurrence aux autres médias. Cela permet d’éviter que l’État ou certains groupes d’intérêts proches du pouvoir ne prennent le contrôle de la presse. L’ouverture au commerce international tend aussi à limiter le contrôle d’un groupe restreint sur l’opinion dans un pays.

La comparaison entre les données provenant de deux classements annuels, soit l’Economic Freedom of the World et le Freedom of the Press, permet de constater qu’une plus grande liberté économique s’accompagne généralement d’une plus grande liberté de presse.

Par exemple, en 2016 (les données les plus récentes), les pays où la liberté économique était la plus importante présentaient en moyenne un score de liberté de presse presque deux fois plus élevé que les pays les moins libres économiquement (68 contre 37, selon l’indice du Freedom of the Press). Autrement dit, plus les pays adoptent des politiques publiques laissant libre cours au marché, plus leur presse est susceptible d’être indépendante du pouvoir.

Le point commun des « champions »

Qui sont les champions en matière de liberté de presse ? Parmi les 20 premiers, on compte essentiellement des pays d’Europe : la Norvège, les Pays-Bas et la Suède forment le podium. Le Canada se trouve quant à lui au 13e rang (parmi les 162 pays pour lesquels des données sont disponibles dans les deux indices). Le point commun de tous ces pays, à une exception près, est de garantir un degré élevé de liberté économique. Si on regarde le portrait plus global, 86 % des pays dont la presse est considérée comme « libre » dans le Freedom of the Press sont dans le premier ou le second quartile en ce qui a trait à la liberté économique, telle que mesurée par l’Economic Freedom of the World.

À l’inverse, sur les 20 pays où la presse est le moins libre, 17 sont soit dans le troisième, soit dans le dernier quartile de la liberté économique. De façon générale, la grande majorité des pays qui présentent un faible niveau de liberté de presse offrent aussi moins de liberté économique.

Bien sûr, la liberté économique ne constitue pas en soi une condition suffisante pour assurer la liberté de presse. Certains pays libres économiquement n’ont pas une presse libre ; on peut penser notamment à Singapour ou au Bahreïn. Dans l’ensemble, il demeure qu’une plus grande liberté économique est généralement associée à une plus grande liberté de presse.

Des pays d’Amérique du Sud comme la Bolivie, le Venezuela ou l’Argentine, qui se sont enlisés dans des politiques économiques interventionnistes, ont mis en péril l’indépendance de leur presse, parfois même sciemment et par des interventions directes. Pendant ce temps, certains pays d’Afrique qui ont libéralisé leurs économies ont vu la liberté de presse y progresser, petit à petit.

Enfin, outre leur effet sur la liberté de presse, des politiques publiques qui favorisent la liberté économique ont aussi un impact positif sur la croissance, le bien-être humain et la condition des femmes.

Une condition nécessaire

La liberté économique demeure une condition nécessaire pour faire prospérer un marché des idées où chacun peut s’exprimer, ce qui est un préalable à l’exercice de nombreux autres droits et libertés.

Les institutions internationales et les organisations non gouvernementales qui déploient d’immenses efforts et ressources à cet effet devraient en prendre note, de même que les pays développés, dont les populations ont grandement profité de la libéralisation des marchés mais où ses bienfaits, largement démontrés, sont parfois mis en doute.

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5 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 3 mai 2019 06 h 32

    Le calibre élevé de la recherche à l'IEDM

    Ces deux chercheurs de l'IEDM referont-ils le coup le 3 mai 2020 ? En tous cas, Le Devoir semble leur réserver une page annuellement pour le même ramassis de corrélations présenté sans définir ou nuancer grand-chose, sans aborder les problèmes actuels et criants de la presse écrite.

    Voici leur texte en 2018 :

    https://www.ledevoir.com/opinion/idees/526763/liberte-economique-et-liberte-de-presse-vont-de-pair

    Bravo ! au Devoir de soutenir assidument la diffusion de la "recherche" faite à l'IEDM !

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mai 2019 09 h 18

      Je ne penserais pas que le problème est en raison d'un manque de soutien économique. Beaucoup d'entreprises commerciales détiennent assez de fonds, mais elles ne sont pas indépendantes et conséquemment imposent leur philosophie néolibérale sur les journalistes et sur leur point de vue éditorial.
      Selon Noam Chomsky dans son livre: «la Fabrication du consentement», il critique vivement les rapports que les entreprises médiatiques entretiennent avec les pouvoirs politiques et économiques. : «les médias sont utilisés pour mobiliser un vaste soutien aux intérêts particuliers qui dominent les sphères de l’État et le secteur privé».
      »Une presse libre doit être subventionnée par les citoyens pour garantir leur l'indépendance de la mainmise des propriétaires.

  • Luc Normandin - Abonné 3 mai 2019 07 h 58

    Libre dites-vous?

    Il me semble que les pays tels que les États-Unis ou la France remplissent vos critères de liberté économique, et pourtant la majorité des médias appartiennent à de grands groupes oligopolistiques qui ne laissent filtrer que l’information qui les arrange. Il n’y a qu’à voir le traitement que les médias français font des Gilets jaunes ou encore Fox News aux États-Unis qui désinforme à qui mieux mieux pour déposséder ses propres téléspectateurs des faits auxquels ils s’attendent. Belle liberté!

  • François Beaulne - Abonné 3 mai 2019 10 h 18

    De quelle liberté parlez-vous?

    Il y a quelque chose de troublant dans cet article qui tourne les coins ronds. Quand vous dites que la liberté économique assure une meilleure qualité de l'information à quoi faites vous allusion exactement? Considérez-vous que les médias (grands quotidiens compris) qui appartiennent à des oligopoles financiers, comme La Presse au Québec, jusqu'à ce qu'elle se camoufle depuis l'an dernier en OSBL, garantissent une véritable liberté d'expression?
    Ou encore les supplications de médias supposément indépendants, comme Le Devoir, d'une assistance gouvernementale, sont elles garantes d'objectivité ou d'information non biaisée? Il n'y a qu'à constater le virage multiculturaliste du Devoir en attente d'une aide fédérale et ses distances à peine voilé sur tout ce qui est identitaire québécois pour se convaincre que ce n'est pas le cas.
    Tant que ce journal dépendait uniquement de l'appui des lecteurs et des appuis financiers de la communauté québécoise on y voyait un quotidien branché sur la réalité québécoise, une référence d'objectivité intellectuelle, d'information factuelle non éditorialisée qui s'abreuvait à diverses sources vérifiées et reflétait le milieu dans lequel il évoluait.
    Désolé, mais le lien que vous faites entre liberté économique et qualité de l'information n'est pas convaincant.

  • Richard Chartier - Abonné 3 mai 2019 21 h 49

    RSF ne serait pas d'accord avec vous !

    Allez lire Reporters Sans Frontières : rsf.org, on y lit: que RSF constate que moins de 10% de la population dans le monde vit aujourd,hui dans un pays où les journalistes peuvent exercer leur profession dans un environnement favorable et dans de bonnes conditions de liberté et d'indépendance. Selon vous, il n'y aurait donc dans le monde que 10% de pays qui pratiquent la "liberté économique" ??? Voyons, votre démonstration ne tient pas debout !!!