Mon hommage à un patriote de la terre…

Image tirée du film «C'était un Québécois en Bretagne, Madame!» de Pierre Perrault.
Photo: Office national du film du Canada Image tirée du film «C'était un Québécois en Bretagne, Madame!» de Pierre Perrault.

Je venais à peine d’avoir 19 ans lorsque j’ai découvert l’œuvre de Pierre Perrault. C’était un an et des poussières après avoir reçu, lors d’un emploi d’été, le mandat d’archiver la mémoire de mon village natal, en captant les histoires des gens qui l’habitaient. Le premier film qui a d’abord croisé mon regard fut Pour la suite du monde (1963); dès lors, j’ai été touché par la puissance du cinéma direct.

Ces films m’amenaient à voyager au cœur de ma québécitude, ce sentiment viscéral qui m’enracine profondément sur ce coin de planète. Les œuvres de Perrault ont fait germer en moi une passion féroce envers la territorialité et la parole de mon pays. Grâce à ces œuvres que je dévorais par l’entremise du site de l’Office national du film, je découvrais une panoplie de personnages réels, tous plus grands que nature. Des personnages qui, par leur authenticité, leur sincérité et leur histoire, marquaient en quelque sorte, par une poésie vernaculaire sublime, l’imaginaire qui m’habitait. Cependant, entre les habitants de l’île aux Coudres, les chasseurs de Maniwaki ou bien les autochtones de la Côte-Nord, il y a un visage et une parole qui me touchèrent davantage que les autres et ce furent bien ceux de l’Abitibien Hauris Lalancette. Son combat héroïque et quasi chevaleresque contre la dépossession de sa terre et la fermeture de son village me renvoyait à celui des gens de ma contrée, qui tentent de garder la flamme de leur milieu de vie vivante.

Jaser avec le résistant

Une décennie plus tard, par amour du cinéma, j’étais devenu un exilé rural de la métropole. Après des études en cinéma à l’Université de Montréal, en scénarisation cinématographique à l’UQAM et après la sélection de mes premiers films documentaires en festival, mes souliers m’ont fait voyager jusqu’au 10e rang, à la frontière nord de l’Abitibi. Grâce au coup de main du cinéaste Denys Desjardins et de l’agriculteur Dany Lalancette, il y avait là-bas, assis sur son balcon, un homme au crépuscule de sa vie, qui m’attendait pour « jaser ».

Les premières neiges de l’hiver venaient tout juste de recouvrir les champs défrichés par ce vieil homme aux allures de sage et dont le regard et la voix n’avaient rien perdu de leur fougue d’antan. C’était la première fois que je foulais le sol abitibien et j’avais franchi les 600 km qui me séparaient de ce royaume, pour venir y rencontrer le résistant nommé Hauris Lalancette. C’est donc devant la caméra du directeur photo saguenéen Mathieu Chouinard que nous avons commencé une longue discussion. Au loin, on entendait le troupeau de bœufs de la ferme qui meuglait dans les champs; hormis cela et le tracteur de son fils Dany qui transportait les balles de foin pour ledit troupeau, un silence complet régnait. Il a tout d’abord commencé par me faire part de ses inquiétudes devant la crise climatique. Ce problème qui est comme une espèce d’épée de Damoclès qui se balance au-dessus de nos têtes. Le fait d’avoir lu, quelques jours auparavant dans Le Devoir, que 60 % des espèces sauvages avaient diminué à la surface de la planète en 40 ans ne donnait pour lui aucune perspective encourageante pour notre avenir. Et pourtant, il m’affirmait que, malgré ses 87 ans, chaque matin sa terre, qu’il avait défrichée à la sueur de son front, le ramenait à un amour de l’environnement qu’il ne retrouvait nulle part ailleurs. Pour lui, ce coin du monde, sur lequel il avait bâti sa maison, élevé sa famille et travaillé toute sa vie de ses mains, était le plus bel endroit sur terre.

Cet endroit, il le nommait de ses propres mots « royaume », le bout de ce 10e rang du village de Rochebaucourt, ouvert par son père durant les années 1930 et pour lequel il s’est battu toute sa vie. Il était le dernier de son époque à être encore enraciné dans cette terre. Il avait résisté à la vague de dépossession qu’ont subie les cultivateurs dans le nord-est de l’Abitibi, durant la décennie 1970. Une dépossession des terres cultivables au profit du reboisement par l’industrie forestière, des villages entiers déménagés avec la complicité du gouvernement Bourassa de l’époque, le tout au nom d’un rapport nommé Côté-Duvieusart et qui venait dire aux gens qui avaient colonisé l’Abitibi que la terre sur laquelle ils vivaient n’était pas assez rentable. Devant ce verdict défaitiste, Hauris Lalancette, lui, a décidé de résister et d’essayer d’amener les autres cultivateurs de la région à le suivre dans sa lutte, un combat qui l’a amené à entrer de plain-pied dans l’arène politique.

Jaser avec le militant

La discussion s’écoulait alors qu’à l’horizon, la lumière s’éclipsait tranquillement derrière les épinettes noires qui se dressaient, muettes devant nous. Nous étions le 30 octobre, j’avais délibérément revêtu d’un caractère symbolique le choix de la journée pour le rencontrer. Vingt-trois ans jour pour jour nous séparaient du dernier référendum sur la question nationale. La bataille existentielle d’un peuple tout entier, bataille que Hauris Lalancette a toujours contribué à faire progresser. Alors que l’on entendait un drapeau du Québec se balancer à son mât, non loin de nous, dans le vent qui descendait du nord, nous avons glissé sur le sujet politique. La question de l’indépendance des Québécois a surgi d’elle-même, passant de la notion du royaume d’Hauris à celle de son pays qu’il attendra toujours. Il me parla de ce Québec qu’il chérissait avec une étincelle dans le regard, brillante comme les vestiges d’un rêve qui refuse de s’effacer de l’esprit. Pourtant, malgré l’enivrement qui nous portait en parlant de cette cause, il demeura réaliste en m’avouant sans joie qu’il ne verrait probablement pas de son vivant la naissance de ce pays.

Étant donné contexte actuel des choses, il était clair pour lui qu’il quitterait ce monde avant de voir les Québécois prendre en main leur destin collectif. Sa lutte pour la préservation de sa terre et la survie de son village l’avait amené à embrasser aussi la cause du Québec tout entier. C’est la principale raison pour laquelle il a porté en Abitibi les couleurs du Parti québécois de René Lévesque aux élections de 1973, dont les résultats ne furent malheureusement pas à son avantage. Cependant, les défaites électorales ou référendaires passées n’étaient pas ce qui le dérangeait le plus à ce moment-ci de sa vie. Comme il me l’expliqua, ce qui le tracassait le plus, c’était de voir s’implanter une amnésie générale qui gangrène à petit feu notre mémoire collective. Comme si les luttes passées s’effaçaient sous le poids du confort et de l’indifférence. Il me donna comme exemple le fait d’avoir vu, le dimanche soir précédant notre rencontre, un homme comme Jean Chrétien amuser la plèbe lors d’un talk-show populaire à la télévision d’État. Pour le militant de longue date, il était tout simplement pitoyable de voir la complaisance qu’on avait accordée à cet ancien premier ministre, ce politicien qui eut un rôle funeste dans le devenir collectif des Québécois. Cela lui a fait dire devant ma caméra que beaucoup de Québécois manquaient de cœur, de colonne, mais surtout de mémoire, en particulier par les temps qui courent.

Le crépuscule du bâtisseur

Le jour avait laissé sa place au crépuscule et le vent laissait entendre que la nuit serait froide. C’est devant ce constat que la discussion s’est terminée. Nous venions de passer les quarante-cinq dernières minutes à parler de royaume, du Québec, des luttes passées et de l’avenir, qui ne semble pas aussi rempli de promesses qu’autrefois. Il était temps pour lui de nous quitter. Mais avant de retourner à l’intérieur de sa demeure, il nous laissa sur cette phrase que l’on capta avant de fermer la caméra : « Si on avait eu un système pour les aider, je serais prêt à dire que tous les gens qui dorment sur les trottoirs en ville auraient fait ce qu’on a fait icitte, c’est-à-dire défricher une terre et vivre par elle. » Il se leva, nous salua une dernière fois et disparut derrière la porte.

Le lendemain, nous quittions le 10e rang pour retourner vers Montréal; en nous éloignant de la terre des Lalancette, cette journée-là, nous ignorions alors que nous serions les derniers cinéastes à « jaser » avec lui. C’est avec énormément de tristesse que j’ai appris le décès d’Hauris Lalancette le 23 avril. L’Abitibi et le Québec viennent de perdre un homme de parole et d’honneur, un patriote de la terre. La vie m’a donné la chance de le rencontrer, six mois à peine avant son départ. Les images recueillies lors de notre discussion serviront pour mon prochain projet documentaire sur le Québec. L’homme s’est peut-être éteint, mais la voix d’Hauris Lalancette résonnera encore longtemps, immortalisée par les films de Pierre Perrault et de Denys Desjardins.

Pour reprendre en partie la formule que Félix Leclerc avait utilisée à l’égard de René Lévesque, Hauris Lalancette fait maintenant partie de la longue liste des héros méconnus de notre peuple et dont le cinéma gardera à jamais sa mémoire vivante. De tout cœur, bon repos dans le nouveau royaume qui vous attend, Monsieur Hauris ! C’est à nous tous maintenant de continuer cette idée des royaumes, dans un pays qui se respecte.

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16 commentaires
  • Louis Gaudreau - Abonné 2 mai 2019 08 h 50

    Merci!

    Quel beau texte!

  • Bernard Morin - Abonné 2 mai 2019 08 h 54

    Grand merci monsieur Lalancette

    Un très bel hommage monsieur St-Pierre. J'espère que nous pourrons voir vos images bientôt.
    Vous avez été privilégié de rencontrer cet homme extraordinaire, un humaniste dans toute sa vérité.

  • Carmen Labelle - Abonnée 2 mai 2019 09 h 00

    Magnifique témoignage sur un personnage plus grand que nature, qui fait partie de ceux qui mettent leur courage et leur sueur au service de lers convictions , de la terre et du peuple! Merçi

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 2 mai 2019 09 h 44

    Merci

    Merci pour ce beau texte. Je suis originaire de Malartic le Trou story, autre royaume , mais celui-ci, incroyablement malpropre et exploité par une multinationale. Je ne connais pas de héros de là!

    Question bizarre: l'abandon des terres c'était pas bien, mais le reboisement est-il un succès, et aide-t-il la résilience actuelle relativement aux changements climatiques?

  • Léonce Naud - Abonné 2 mai 2019 10 h 46

    Un géant est mort, oublié

    Cette remarquable eulogie d'Hauris Lalancette en rappelle une autre publiée par Robert Lévesque et Robert Migner dans Le Devoir du 6 décembre 1977 ayant pour titre : « Un géant oublié – Joseph-Ernest Laforce (1879-1977). » Extraits :

    « Un géant est mort, oublié. Bâtisseur de plus de deux cents paroisses rurales canadiennes-françaises, entre 1900 et 1940, Joseph-Ernest Laforce, le plus grand colonisateur québécois du 20e siècle, s’est éteint de vieillesse, le 30 novembre dernier, sa mort passant inaperçue dans ce pays qu’il a plus que tout autre construit. (…) Messianique, Joseph-Ernest Laforce, qui demeurait labellien à cet égard, rêvait d’un « Empire du Nord » où la « race » canadienne-française se déploierait par milliers de cultivateurs catholiques de l’Acadie à la Rivière Rouge, réunissant les maillons de la Nouvelle-Angleterre, du Québec, du Nord ontarien et du Manitoba. Pour Laforce, les Canadiens français se devaient de relever le défi de La Vérendrye et de ses fils. »

    Pourtant, nul film québécois ne célébrera jamais la vie et l’œuvre de Joseph-Ernest Laforce, tout comme celle de Champlain, de Frontenac, de Radisson, des frères d’Iberville, de Langis, de Kondiaronk, de Pontiac, de Langlade et de tant d’autres, si son financement est honteusement soumis à la décision d'Ottawa. Une fois qu’il a transité par le Fédéral, l’argent des Québécois est consacré à les décrire comme des ectoplasmes semi-dégénérés, sans passé glorieux, dépourvus de force, de courage et d’honneur, sans histoire et sans littérature, sans force d'attraction nationale et surtout sans avenir.

    En particulier, la troisième ligne de la première strophe du « Chant National » des Canadiens-français du juge Adolphe-Basile Routhier (1839-1920) est vouée à l'oubli par nos maîtres d’Ottawa : « Car ton bras sait porter l'épée ». Un procédé Impérial habituel et considéré comme nécessaire mais souvent peu remarqué par les colonisés.