Le français sur un dangereux fil d’équilibriste

«Sans grande surprise, le rapport de l'OQLF démontre une constante bilinguisation de l’espace public québécois», notent les auteurs.
Photo: iStock «Sans grande surprise, le rapport de l'OQLF démontre une constante bilinguisation de l’espace public québécois», notent les auteurs.

Bien que nous attendions un rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec de l’OQLF depuis longtemps, quel ne fut pas notre étonnement de constater la parution de neuf études volumineuses et inattendues le 12 avril dernier. Ce rapport, qui révèle des statistiques fondamentales qui justifient les revendications inscrites à notre plateforme, paraît avec près d’une décennie de retard. Il y a fort à parier que les motifs qui ont mené au dépôt du rapport quinquennal de l’OQLF avec tant de retard pourraient être politiques, ce qui serait inacceptable. C’est pourquoi les Partenaires pour un Québec français (PQF) croient nécessaire la création d’un poste de Commissaire à la langue française, nommé par l’Assemblée nationale. De cette façon, tout soupçon de partialité dans la mise en portrait de l’état du français au Québec serait dissipé.

Sans grande surprise, le rapport démontre une constante bilinguisation de l’espace public québécois. Si l’apprentissage des langues secondes est salutaire pour les individus, l’ensemble des rapports publiés ont montré que les individus bilingues ont tendance à utiliser plusieurs langues dans leur milieu d’emploi ou dans leurs échanges commerciaux. Dans le monde du travail, il est vrai qu’une industrie qui fait des affaires à l’international doit avoir un service des ventes multilingue. Cela dit, il est plus qu’inquiétant que les patrons exigent que l’ensemble de leurs employés, y compris ceux des secteurs de l’administration ou de l’entretien, soient également bilingues. Selon l’étude sur la langue de travail, 73 % des travailleurs du secteur privé et 59 % des travailleurs du secteur municipal affirment que la connaissance de l’anglais leur a été demandée à l’embauche. Pourtant, la Charte est claire : si parler une autre langue que le français n’est pas nécessaire à l’emploi, l’environnement de travail et les exigences linguistiques devraient être le français, peu importe la juridiction ou le secteur d’emploi.

En ce qui concerne l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, les données du rapport illustrent le succès et les progrès les plus durables de la Charte de la langue française. Cependant, la situation est beaucoup plus nuancée lorsqu’on se penche sur l’enseignement supérieur. Alors que 89,4 % des allophones fréquentent le réseau scolaire francophone, ils ne sont plus que 57,9 % à choisir le cégep francophone. Pour une première fois dans l’histoire, moins de 40 % des étudiants des collèges anglophones sont de langue maternelle anglaise, si bien que l’on finance collectivement un réseau public de cégeps anglophones dont les étudiants sont majoritairement de langue maternelle française ou tierce.

Au-delà de la Charte et de son application, nous devons nous poser la question de la valorisation de notre langue. Une langue qui n’est plus utile pour obtenir un emploi, une langue qui ne fait plus rêver, c’est une langue qui s’affaiblit. Le Québec a choisi le français comme langue commune, le lien qui unit les citoyens de toutes origines.

Une langue commune est aussi un formidable outil de transmission de la culture. L’une et l’autre s’enrichissent mutuellement. Or, on constate, à la lumière des données compilées dans le rapport, en plus de celles obtenues par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec sur les habitudes de consommation de produits culturels, que si elle jouit d’une certaine vitalité, la culture francophone subit une érosion dans certains secteurs en termes de public et de spectateurs. Cette tendance s’accentue à l’ère de la diffusion de produits culturels étrangers sur les plateformes numériques où il n’y a plus de frontières.

Sans tomber dans un discours catastrophiste, il est temps de réapprendre à être fier de parler le français, de réapprendre à aimer notre langue. L’État québécois doit montrer l’exemple et cesser de s’adresser aux entreprises en anglais, améliorer l’offre de francisation, protéger sa culture, appliquer sa propre Charte et cesser la bilinguisation systématique des services offerts aux citoyens.

*Signataires:
Jacques Létourneau, président de la CSN ; Sophie Prégent, présidente de l’UDA ; Maxime Laporte, président général de la SSJB ; Sonia Éthier, présidente de la CSQ ; Christian Daigle, président du SFPQ ; Sylvain Mallette, président de la FAE ; Étienne-Alexis Boucher, président du MNQ ; Pierre Graveline, directeur général de la Fondation Lionel-Groulx ; Louis-Philippe Dubois, directeur général du MQF

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14 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 29 avril 2019 00 h 53

    Bravo !

    Les Partenaires pour un Québec français abordent, entre autres, un sujet fondamental, soit la discrimination à l’embauche liée à l’exigence du bilinguisme là où cela n’est pas nécessaire.

    Permettez-moi de m’y attarder.

    Au Québec, il y a plus d’un million de Francophones unilingues. Les nécessités de la vie font que ceux-ci baragouinent bien quelques mots d’anglais, mais sont incapables de postuler là où le bilinguisme est exigé.

    Ce qui veut dire que l’exigence du bilinguisme — lorsqu’il n’est pas dicté par la nécessité — correspond à une discrimination à l’embauche exercée contre une partie importante du peuple francoQuébécois. Une discrimination dont ils sont victimes dans leur propre pays.

    Le seul endroit au monde où ces Québécois sont chez eux, c’est au Québec. Partout au Québec.

    Il est aussi normal d’être unilingue français au Québec qu’il est normal d’être unilingue allemand en Allemagne ou unilingue italien en Italie.

    Après 15 ans de grande noirceur libérale, il est temps qu’un parti politique ait l’audace d’affronter la controverse en s’affichant clairement comme le défenseur aveugle et inconditionnel des Québécois francophones unilingues.

    Un parti qui n’a pas les couilles de défendre l’unilinguisme français au Québec, n’aura jamais le courage de faire l’indépendance.


    Tout comme le PLQ est le parti des Anglais.

  • Léonce Naud - Abonné 29 avril 2019 05 h 02

    Qu'est-ce qu'une langue ?

    Une langue, c'est un dialecte avec une armée, une marine et une aviation.

    • Claude Bernard - Abonné 29 avril 2019 09 h 16

      Sauf erreur, le Costa Rica n'a ni les unes ni les autres.
      Les «Premières Nations» non plus.
      Et plusieurs autres de par le monde ont une langue sans ces colifichets...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 29 avril 2019 06 h 03

    « il est vrai qu’une industrie qui fait des affaires à l’international» (Les signataires)


    «... qui fait des affaires ...» = commercer


    il est vrai qu’une industrie qui commerce à l’international...

    il est vrai qu’une industrie qui commerce avec de nombreux pays ...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 29 avril 2019 06 h 16

    « nous devons nous poser la question de la valorisation de notre langue» (Les signataires)

    Je me la pose drôlement, en lisant votre prose.

    - nous devons valoriser notre langue; nous devons songer à valoriser notre langue; nous devons nous demander comment valoriser notre langue; nous devrions nous demander comment nous pourrions valoriser notre langue; la question de la valorisation de notre langue se pose maintenant; -

  • Jean-Charles Morin - Abonné 29 avril 2019 06 h 23

    Un changement de cap est nécessaire.

    Pour le statut de la langue française au Québec, le règne jovialiste des Libéraux a été rien de moins que catastrophique.

    Comment peut-on régler un problème qui ne fait que croître avec le temps si on persiste au départ à nier qu'il y en a un, en continuant de faire semblant que tout va bien et en balayant les signes d'alarme sous le tapis. La production d'un rapport dévastateur de l'OQLF avec dix ans de retard en est la preuve manifeste.

    Espérons qu'avec le présent gouvernement un coup de barre salutaire va être enfin donné pour remettre le train sur ses rails.