Santé mentale: quand nos enfants ont le mal de vivre

«Aujourd’hui, l’anxiété et ses diverses manifestations touchent près de 20% des jeunes de tout âge, et c’est encore plus élevé en milieu de grande vulnérabilité», rappellent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Aujourd’hui, l’anxiété et ses diverses manifestations touchent près de 20% des jeunes de tout âge, et c’est encore plus élevé en milieu de grande vulnérabilité», rappellent les auteurs.

À travers nos médias, nous sommes témoins de récits qui nous bouleversent, qui crient que ça doit changer. La détresse psychologique, le mal de vivre, les troubles d’attention et de comportement et l’anxiété tout particulièrement entrent dans ce grand concept de santé mentale chez nos jeunes.

Aujourd’hui, l’anxiété et ses diverses manifestations touchent près de 20 % des jeunes de tout âge, et c’est encore plus élevé en milieu de grande vulnérabilité. Notre clientèle en pédiatrie sociale en communauté est surreprésentée dans cette catégorie. Ces histoires font partie de notre quotidien comme pédiatres, médecins de famille, pédopsychiatres et autres intervenants, avec leurs lots d’émotions et de grandes douleurs.

« Ch’t’une pas bonne… J’aimerais mieux disparaître. Personne ne m’aime. »

Celle qui a dit ça n’a pas 15 ans et n’est pas juste dans une « mauvaise passe ». Élisa aura 8 ans dans un mois et c’est l’histoire de sa vie. Elle habite un quartier défavorisé de Montréal, avec son frère et son père qui en arrache pour joindre les deux bouts, à coups de jobines aléatoires. Pas grand-monde autour, filet de sécurité sociale criblé de trous, quotidien non enviable et environnement plutôt hostile et menaçant : tout pour nuire à son développement. Tout pour vouloir disparaître.

Dans la case « absences » de son dernier bulletin scolaire, le chiffre dépasse de loin la dizaine. Elle connaît le bureau de la psycho-éducatrice mieux que sa propre classe. Vous pourriez croiser Élisa, mais elle ne retiendrait pas votre attention. En fait, elle n’a retenu l’attention de personne si ce n’est pour gérer ses crises, tant bien que mal, dans ses grands moments d’angoisse. Elle se fait oublier et se laisse disparaître petit à petit.

Des jeunes comme elle, nous en voyons tous les jours dans les centres de pédiatrie sociale du Québec. Des enfants qui tombent « entre deux chaises », et qui ont des enjeux majeurs de santé mentale… comme leurs parents, bien souvent. Heureusement, nous avons accès à Élisa grâce à nos liens avec le milieu, avec le personnel dévoué des écoles et des milieux de garde, avec les intervenants engagés des organismes communautaires, des centres jeunesse et des CLSC, ainsi qu’avec le voisinage.

Élisa se confie à nous ; elle nous fait confiance. Parce que nous sommes tout près, à un coin de rue de son école, et qu’elle sait qu’en tout temps, elle peut pousser notre porte et venir vider son coeur en mangeant un gruau. Elle, comme tous ces jeunes, a le droit d’être aidée, accompagnée, aimée et soignée. Et idéalement, directement dans son milieu. C’est notre devoir de nous assurer que ses droits sont respectés ; c’est notre mandat de dénoncer ces situations intenables sur plan humain et d’agir en conséquence.

Cinq piliers

Alors, parlons solutions en nous appuyant sur cinq grands piliers.

D’abord, la prévention : en protégeant les enfants, dès leur naissance — et même avant — de situations anxiogènes et nuisibles à leur développement, nous assurons déjà une base de prévention en santé mentale. Il faut offrir aux jeunes un équilibre de vie (moins d’écrans, plus d’activités sportives et parascolaires) et un accès aux outils d’apprentissages et de développement optimal.

Ensuite, le dépistage permet de reconnaître rapidement les jeunes en difficulté, de les entendre et de les aider du mieux possible. C’est un filet de sécurité partagé, impliquant une communauté mobilisée, afin d’orienter ces enfants à risque vers un endroit qui a les moyens d’intervenir. Parce qu’on dépiste pour agir.

Le soutien et l’accompagnement consistent à être à l’écoute des souffrances et des besoins de l’enfant et de sa famille, à offrir l’aide d’une équipe capable de formuler un diagnostic, à développer avec eux un plan d’action efficace et à offrir une continuité de soutien dans cette trajectoire vers la résilience, la santé globale et le développement harmonieux.

Les thérapies adaptées permettent d’aller plus loin en matière de diagnostic. Psychiatres, psychologues, neuropsychologues et autres consultants constituent les 3e et 4e lignes, et doivent être accessibles en ultime recours. Un accès facilité à cette expertise a une valeur ajoutée inestimable, mais n’est pas magique et ne redonnera pas, à lui seul, le goût de vivre à Élisa.

Il est très difficile pour un spécialiste en santé mentale d’obtenir, en une seule rencontre, un portrait clair, réaliste et conforme d’une situation aussi complexe que celle d’Élisa. Afin de réussir notre mandat, il nous semble essentiel d’augmenter d’abord la présence « terrain », à proximité des jeunes et de leurs familles, que ce soit en CLSC, en milieu scolaire, en centres jeunesse ou en centres de pédiatrie sociale en communauté. Améliorer tous ensemble l’accessibilité à cette proximité de soins est déjà gage de réussite. Elle ne nous donnera pas nécessairement un diagnostic définitif pour Élisa, mais elle contribuera à mettre en place progressivement et durablement des moyens adaptés pour mieux prévenir et mieux guérir sur une trajectoire de résilience.

Ainsi Élisa ne sera plus seule avec sa lourde peine, elle se sentira entourée, valorisée dans certains domaines et elle ne voudra surtout plus disparaître. C’est avec le sourire qu’elle viendra manger son gruau…

* Ce texte est cosigné par une quinzaine de professionnels de la santé oeuvrant auprès des enfants et en santé mentale: Dre Gaëlle Vekemans, Montréal; Dr Gilles Julien, Montréal; Dre Anne-Marie Bureau, Gatineau; Dre Nathalie Foucault, Drummondville; Dr François Chrétien, Shawinigan; Dre Sanja Stojanovic, Ville St-Laurent; Dre Karine Falardeau, Longueuil; Dr Francis Livernoche, Cowansville; Dre Marie-Hélène Lizotte, Rimouski; Dre Suzanne Pelletier, Montréal; Dre Caroline Beaudry, Lévis; Dre Julie Bailon-Poujol, Ville St-Laurent; Dre Marie-Camille Duquette, Québec; Dr André Rousseau, Lévis; Dre Yasmine Ratnani, Montréal et Dre Gillian Morantz, Montréal.

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5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 27 avril 2019 08 h 41

    « En protégeant les enfants, dès leur naissance - et même avant...»

    Bonjour !
    À cette phrase incomplète, je me suis un tantinet attardé, habité par le besoin et goût d'en savoir plus sur « et même avant ». Que voulez-vous et pouvez-vous en dire ?J'en déduis, de mon coté, que vous faites allusion à la grossesse, période qui serait, à la fois, berceau de la santé mentale ?
    Je vous partage ce qui suit. Je retourne dans un de mes chapitres d'histoire de vie et de mort. J'ai alors 44 ans, suis en très profonde recherche de mon identité et que j'aimerais donc savoir, connaître ce qui me gruge le dedans. Je réfléchis en silence, seul dans l'appartement et puis d'un seul coup me monte une pensée....terrifiante. Réflexion que je tente, en vain, de me débarrasser. Quoi faire pour me libérer ? J'ai une vieille dactylo électrique...la solution. Et sur une page blanche j'écris, à la vitesse de l'éclair et, je dirais, en cognant sur les touches : « Dès ma conception dans le sein de ma mère, je me suis senti rejeté. Pauvre elle, de la façon dont je fus fait, mais il ( notre père ) ne connaissait pas mieux » J'ai eu peur, j'ai eu mal. Enragé, j'ai chiffonné et rechiffoné la feuille. Être alors allé en thérapie, il n'y aurait jamais eu de mort.
    J'ai pensé et pense encore que le ou les sentiments « habitant » autant l'ovule que le spermatozoïde à la source de ma conception, ont contribué à la définition de ma personne.
    C'est ainsi que je le vois, que je le vis et j'y crois.
    Suis disponible pour en « parler ».
    Mes respects et à mes parents, je dis merci. «Ce qui est, est. »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc,.

  • Gaston Bourdages - Abonné 27 avril 2019 09 h 09

    Je récidive...

    ....touché je suis par quatre mots de votre titre : « ...le mal de vivre »
    Vaste monde que celui du mal de vivre, mal que, dans ma vie, j'ai nourri par mal vivre...ma vie en recherche constante de palliatif, de succédané, d'ersatz. Enfant, j'avais une boule...vide au centre de mon corps. Vide que j'ai cherché à combler de tant et tant de façons. À l'école, adepte de la lune...j'y suis allé bien avant les Américains. Que j'ai cherché, que j'ai donc cherché à savoir. Les années ont passé. Suis, adulte d'âge mais enfant de maturité affective, devenu un adepte de la chanson de Marjo et ma vie, je l'ai vécue « À fond la caisse », déjà « disciple » de la culture de l'extrême, du 110%, du « y a pas de limite » jusqu'au jour où mes neurones et mes synapses, n'en pouvant plus, ont « sauté la coche » et il y a eu mort humaine. J'y porte ma part, non qualifiée ni quantifiée, de responsabilités.
    Sur moult tribunes, j'en ai témoigné.
    C'est au pénitencier que j'ai eu droit au premier, je dirais, diagnostic sur ce vide m'habitant. Un livre de Denise Bombardier et du Dr. Claude St-Laurent dont le titre « m'explose » au visage : « Le mal de l'âme » Je souffrais du mal de l'âme ( valeurs, spiritualité, morale, moralité ) en plus du mal du coeur ( sentiments et leurs émotions ) et du mal de tête (cerveau, logique, rationnel )
    Libéré du pénitencier, que d'excellents soins psychothérapeutiques j'ai, pendant des années, reçus. À ces professionnels, je suis redevable de portions de mon très heureux « ici et maintenant ». Que de mercis alors à formuler à leur endroit.
    À vous seize êtres humains, spécialistes dédiés à la santé mentale, merci pour tout.
    Toute une tâche que la vôtre dont celle de co-habiter avec le mal de vivre de « d'autres ».
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent, Qc.

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 avril 2019 13 h 02

    Enfance, quand plus rien ne va de soi.

    Les humains font partie de la nature, un peu comme un arbre, même si la comparaison peut sembler boiteuse. De quoi a besoin un arbre pour grandir? D'abord de la terre qu'il lui faut pour être en santé, ensuite, de bons jardiniers, si c'est un arbre qui pousse ailleurs que dans la nature.

    En supposant que cet arbre n'a pas la terre qu'il lui faut pour être en santé, plus vous attendrez, plus les risques sont grands pour le reprendre bien en main et acquiert la santé et la vigueur escomptés.

    C'est la même chose pour les humains qui grandissent normalement ailleurs que dans la nature. Ne pas le voir, plus il est jeune, plus c'est peut être l'invité à ne pas comprendre vraiment ce qui lui arrive. D'autant plus qu'il a l'imagination pour se faire du mal à lui, en pensant que le problème ou le responsable c'est lui. Devenu adulte, c'est d'autant plus difficile de l'aider à se remettre sur les rails.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 27 avril 2019 15 h 54

    Elisa n’est pas malade!

    Il s’agit d’une enfant saine dans une société malade. Elisa a besoin d’amour et pas d’un diagnostic. C’est malheureusement le cas de trop d’enfants. Peut-on admettre que dans trop de cas, notre société ne leur permet plus d'être « Enfant ».

  • Jean Faucon - Abonné 28 avril 2019 22 h 35

    Proximité et reconnaissance

    Bonjour,

    J’ai apprécié lire ceci: « Afin de réussir notre mandat, il nous semble essentiel d’augmenter d’abord la présence « terrain », à proximité des jeunes et de leurs familles, que ce soit en CLSC, en milieu scolaire, en centres jeunesse ou en centres de pédiatrie sociale en communauté [ j’ajouterais CPE, maison de jeunes, maison de la famille, et autres] tous ensemble l’accessibilité à cette proximité de soins est déjà gage de réussite. Elle ne nous donnera pas nécessairement [je réserverais ce definitif] un diagnostic définitif pour Élisa mais elle contribuera à mettre en place progressivement et durablement des moyens adaptés pour mieux prévenir et mieux guérir sur une trajectoire de résilience »

    Je crois en cette proximité, non évasive, dans tous les terrains de l’action sociale et de santé ( y compris en gestion). C’est possible. Je l’ai vue et vécue. Entre le soignant et le soigné, entre l’aidant et l’aidé, et, entre partenaires, intervenants auprès des jeunes et de leurs famille, pour les aider encore mieux (définitivement).
    Proximité et reconnaissance de la capacité (capabilité, agentivité) de l’Autre, aidé, soigné, ou partenaire. Reconnaissance de la vérité de l’autre, parfois perçu comme contre-pouvoir, donc trop souvent dénigré, ignoré. Désolé.

    Aussi, pour cette communauté de soins, pas besoin de diagnostic « définitif » pour cela; qui plus est, vous le savez, faudra pas qu’il soit «définitif», ça ne favorise pas la résilience, n’est-ce pas? Votre geste collectif est un pas positif de partenariat pour le lieux-être de tous.
    Jean Faucon, ex-intervenant et ex-gestionnaire en services sociaux et de santé auprès des jeunes et de leurs familles.