Moyen-Orient: guerres sans fin et jeu des alliances

«La mainmise sur la Syrie par l’intermédiaire des djihadistes ayant échoué, États-Unis, Israël, France et Grande-Bretagne s’affairent maintenant à empêcher le rétablissement de la paix. La non-paix est la forme nouvelle de cette guerre», croit l'auteur.
Photo: Pablo Tosco Agence France-Presse «La mainmise sur la Syrie par l’intermédiaire des djihadistes ayant échoué, États-Unis, Israël, France et Grande-Bretagne s’affairent maintenant à empêcher le rétablissement de la paix. La non-paix est la forme nouvelle de cette guerre», croit l'auteur.

Le Moyen-Orient a été l’épicentre des conflits mondiaux depuis si longtemps qu’on peine à se rappeler une phase de paix. Un tour d’horizon sur son état renvoie un constat peu rassurant pour l’avenir. Les conditions changent, mais les mêmes opérateurs sont à la manoeuvre. Multiples et enchevêtrés, les litiges donnent lieu à des combinaisons d’acteurs qui varient selon l’enjeu. La période actuelle est celle des réalignements et des repositionnements stratégiques. Dictés par les circonstances, ils ne laissent pas envisager des temps heureux pour les peuples de la région ou pour le monde.

Nouvelle configuration en Syrie

Cette guerre qui remonte à 2011 devrait être terminée sur le plan militaire. L’expulsion des bandes djihadistes de la Ghouta par l’armée syrienne au début de 2018 pointait vers la reprise d’Idlib, puis de l’Est syrien, donc la fin des hostilités. Que cela ne soit pas encore acquis met en lumière les facteurs internationaux qui conditionnent la guerre en Syrie.

Idlib est une sorte de dépotoir où ont été transférés des djihadistes vaincus ailleurs. Ils sont environ 30 000, dominés par al-Qaïda. Une offensive russo-syrienne pour récupérer Idlib semble imminente en septembre 2018, mais elle est différée en raison de l’opposition de la Turquie, qui seconde en sous-main les milices djihadistes. La Russie ménage la Turquie afin de l’éloigner de l’OTAN, tandis que la Turquie manifeste sa mauvaise humeur vis-à-vis des États-Unis, parrains des Kurdes et auteurs présumés du putsch raté anti-Erdogan de 2016. En fait, Ankara pratique un opportunisme sans fard ou subtilité entre Moscou et Washington pour se maintenir en Syrie.

La mainmise sur la Syrie par l’intermédiaire des djihadistes ayant échoué, États-Unis, Israël, France et Grande-Bretagne s’affairent maintenant à empêcher le rétablissement de la paix. La non-paix est la forme nouvelle de cette guerre. Des forces américaines d’occupation privent la Syrie de ses territoires orientaux disposant du pétrole dont le pays a besoin pour sa reconstruction. Quant à la Turquie, elle vise à occuper le Nord et le Nord-Est, profitant du lâchage des Kurdes par les États-Unis. Prenant la suite de Daech [le groupe État islamique, NDLR], puis des Kurdes, une occupation turque constitue un levier de démembrement de la Syrie. Trump y a acquiescé, tout comme il a approuvé la volonté d’Israël d’annexer le Golan syrien. Les États-Unis tentent aussi d’entraver le retour des réfugiés syriens et de déstabiliser le Liban. De la guerre par procuration, déclenchée en 2011, pour changer le régime et s’emparer de la Syrie, on passe à l’asphyxie économique et au dépècement du pays.

Alliances et contre-alliances

Après la guerre hybride confiée à des supplétifs djihadistes, les États-Unis reviennent à la guerre classique menée par les armées régulières des États. La cible de l’heure est l’Iran, Trump se faisant l’écho du bellicisme israélien. Comme partout, il cherche à refiler les risques et les coûts à des sous-traitants. L’encadrement des Kurdes est proposé à la France. Remonte à la surface le serpent de mer, oublié depuis les années Bush, d’une « OTAN arabe » qui réunirait Israël et des pays arabes alignés sur les États-Unis dans une alliance militaire anti-iranienne.

Afin d’atténuer l’infamie pour les Arabes d’une collaboration avec Israël, il faut solder la question israélo-palestinienne, combustible qui a mis le feu au Moyen-Orient et qui entretient l’incendie. D’où la préparation entre Américains et Israéliens de ce « marché du siècle » dont on prévoit qu’il avalisera les ambitions israéliennes, piétinant encore plus les droits des Palestiniens et éternisant leur mise sous tutelle. Toujours est-il qu’avec l’incongru attelage israélo-arabe s’esquisse une alliance à la finalité guerrière rappelant le Pacte de Bagdad, fruit de l’époque de la guerre froide. Le « modèle » semble être l’agression contre le Yémen, confiée à une coalition régionale, avec soutien occidental.

En face, les adversaires et les cibles des États-Unis ne sont pas inactifs. Fin 2016, Russie, Iran et Turquie engagent un partenariat pour le règlement de la crise syrienne dans le cadre du processus d’Astana. Groupe de pacification, plutôt que coalition de guerre, il n’est pas exempt de divergences, les positions russe et iranienne n’étant pas identiques et la Turquie jouant sur tous les tableaux. L’affaire Khashoggi témoigne de l’inimitié turco-saoudienne. Sous-système, un tandem Turquie- Qatar est constitué à la suite des menaces saoudiennes contre le Qatar. On retrouve ce duo en Libye avec l’Italie au côté du pouvoir de Tripoli, face à Khalifa Haftar, appuyé par les Émirats, l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Russie, les États-Unis et la France.

Structurée autour d’une montée des tensions avec l’Iran, la morphologie actuelle du Moyen-Orient est basée sur une intrication d’alliances liées aux divers conflits. Les États-Unis délèguent et sous-traitent afin que le désordre se perpétue. Sans oublier une guerre que lancerait Israël contre l’Hezbollah et le Liban…

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4 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 27 avril 2019 09 h 46

    Excellente analyse

    Merci, M. Saul, pour cette analyse sans complaisance qui nous révèle à quel point les grandes puissances se soucient bien peu des populations locales quand il s'agit de promouvoir leurs intérêts politiques ou bassement économiques. Pourvu qu'on puisse continuer de s'approvisionner en pétrole et vendre des armes à ces dictatures amies comme l'Arabie saoudite. Les droits des peuples et de la personne, c'est juste bon pour en faire des résolutions à l'ONU. Aux dires du gouvernement français, par exemple, ses avions de combat ne font pas de victimes parmi les populations civiles. Et les véhicules militaires du Canada servent à faire du camping dans le désert. Le nez de Pinocchio ne cesse de s'allonger.

  • Mario Gallant - Abonné 28 avril 2019 08 h 35

    Les autres

    Il est de bon ton d'accuser les grandes puissances de tous les malheurs, le raisonnement est logique et se tient. Les autres sont responsables de nos malheurs, facile et déculpabilisant au possible. Un peuple à des devoirs à faire pour atteindre ses idéaux. Un peuple à des devoirs à faire avant de pouvoir atteindre l'idéal démocratique. Un peuple doit se défaire de ses démons pour penser pouvoir accéder à sa liberté.
    Pas nécessairement dans la violence, le Québec a vécu sa révolution tranquille avec un rejet sans précédant de sa force dominante, sa religion. Un passage difficile qui a permis une meilleure démocratie. Tant que ces peuples n'auront pas compris, ils resteront un excellent terrain de jeu pour les grandes puissances, une proie facile.

    Le devoir est difficile et changer de dictateur n'est certes pas la solution. La démocratie est un apprentissage très dur. Manifestement, le Moyen Orient s'est engagé dans une autre voie

  • Pierre Fortin - Abonné 28 avril 2019 12 h 05

    Il y a tout de même de l'espoir


    Le désordre de ce monde, tel qu'il est dramatisé par nos médias, passe sous silence les tentatives de plusieurs nations pour restaurer le Droit international que les pays dits démocratiques, la soi-disant communauté internationale, bafouent sans vergogne depuis des décennies.

    Si nous élargissions notre horizon pour observer ce qui a pris naissance en Eurasie, mais qui s'étend de plus en plus à travers les continents, on constaterait que les ententes de protection mutuelle fondées sur le droit international et la non-agression des états souverains rallient de nombreux états.

    Si nos médias faisaient leur boulot correctement, on saurait qu'une liste de membres de toutes les parties pour une assemblée constituante pour la Syrie a été déposée à l'ONU où elle stagne depuis quelques mois. Il y a là un réel espoir de pacification et de reconstruction régionales qui doit être soutenu.

    On saurait qu'un groupe de 60 pays de l'Organisation des Nations Unies, et pas des moindres, s'est engagé à tenir des réunions à New York et à Caracas pour défendre le Venezuela contre les agressions unilatérales des USA dans le but de préserver le Droit International mis à mal par les menaces et les sanctions illégales.

    On saurait aussi que le Canada joue un rôle actif dans ces actes d'agression, en notre nom mais sans le dire tout haut, ce qu'aucun journaliste n'a le courage de dénoncer. Le Devoir, qui se targue d'être indépendant et dont la responsabilité est d'informer – Fais ce que dois ! – s'accomode bien du silence des autres médias pour cacher sa propre pusillanimité en répétant servilement et sans remise en question les messages de la presse dominante. Comme disait Charles de Gaulle, « Impossible d’imaginer une pareille bassesse – et en même temps une pareille inconscience de la bassesse ».

    Bien sûr qu'il y a de l'espoir, encore faut-il le chercher là où le cachent ceux qui n'en veulent rien savoir. Ça ne demande qu'un peu d'effort, mais une franche détermination.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 avril 2019 16 h 11

    … de paix et de chalom ?

    « Les États-Unis délèguent et sous-traitent afin que le désordre se perpétue. Sans oublier une guerre que lancerait Israël contre l’Hezbollah et le Liban… » (Samir Saul, Professeur d’histoire / UMtl, et Chercheur / CERIUM)

    De cette citation, un peu suspecte et orientée, une douceur :

    Bien qu’il soit difficile de cerner quelque chose susceptible d’alimenter de paix et de chalom les différents acteurs mentionnés dans cette citation et l’ensemble du texte, il est bien de se rappeler de mémoire que « derrière une roche qu’on doit relever se trouve probablement un terrible adversaire à liquider » (proverbe sémite, librement cité) !

    De cette « ROCHE », que reste-t-il, autrement-ailleurs, à faire …

    … de paix et de chalom ? - 28 avril 2019 -