Les inconvénients de la censure victimaire

«Un artiste, un écrivain peut parfaitement montrer certaines réalités sans pour autant les cautionner», rappelle l'auteur.
Photo: Daniel Ramalho Agence France-Presse «Un artiste, un écrivain peut parfaitement montrer certaines réalités sans pour autant les cautionner», rappelle l'auteur.

Jusqu’à récemment, la question de la moralité de l’art avait surtout été posée dans le contexte d’accusations d’outrage aux bonnes moeurs ou en raison de la diffusion d’oeuvres jugées racistes ou haineuses. […] Or voici que se manifeste une nouvelle forme d’injonction morale visant les oeuvres d’art. Des groupes de victimes dénoncent des oeuvres pour la raison qu’elles leur causent un déplaisir. Au nom du droit à ne pas revivre un traumatisme passé, on réclame des oeuvres expurgées de tout contenu désagréable ou dérangeant. Cet appel à la censure (ou à l’autocensure) ne s’exerce pas au nom de l’ancienne morale bourgeoise ou victorienne ; d’un genre inédit, la censure victimaire cherche à étendre au domaine des arts et des lettres le militantisme des droits qui avait pour vocation première de s’attaquer à des situations de discrimination ou d’inégalité vécues dans la réalité. Elle aborde ainsi les arts et les lettres comme s’ils constituaient un espace de discrimination ou d’inégalité pouvant affecter les individus, un espace qu’il conviendrait d’aménager à la manière des campus américains transformés en « safe spaces », où toute victime peut se sentir à l’aise et reconnue pour ce qu’elle est, en tant qu’être souffrant.

Cette manière d’aborder l’art et la littérature pose problème à bien des égards. En fait, elle revient tout simplement à les nier.

Imaginons la situation de l’écrivain ou du scénariste à qui il serait défendu de traiter tout sujet susceptible de perturber tel ou tel groupe de victimes. Car la censure victimaire, en son principe, n’est l’apanage d’aucun groupe. Elle ouvre une véritable boîte de Pandore : si on lui donnait libre cours, ce ne sont pas seulement, disons, les agressions sexuelles contre les femmes qui se verraient frappées d’interdit ; les victimes de toutes natures pourraient revendiquer la censure des contenus associés à leurs souffrances : pédophilie, violence conjugale, discrimination, racisme, intimidation, voies de fait, handicap, dépression, pauvreté, chômage, faillite, divorce, pensées suicidaires, trahison, harcèlement, exploitation, manipulation, infidélité, jalousie, avortement, solitude, maladie, impuissance, laideur, obésité, vieillesse, deuil, névrose, alcoolisme, dépendances, échecs, blessures narcissiques, etc. La vie humaine est faite de souffrances et nous nous retrouvons tous, à un moment ou à un autre, dans la position de la victime (voire du bourreau).

Interdire la représentation de sujets pénibles, cela revient à interdire le réel. Les épreuves de la vie sont la matière même des films et des romans. Bannissez cela et vous venez de bannir la littérature et le cinéma. Pour la censure victimaire, le seul schéma narratif concevable se résume grosso modo à celui-ci : une personne échappe à tout conflit en rencontrant des personnes aimables qui renforcent son estime de soi. On bâille d’ennui juste à y penser. Car un tel scénario n’a rien à voir avec la vie. C’est le produit d’une vision idéalisée et donc mensongère de l’existence.

La censure victimaire s’apparente ainsi au mécanisme du déni : pour éviter une représentation douloureuse, on l’évacue du champ de la perception. Le problème, c’est que cette forme de défense très onéreuse empêche aussi toute guérison. Un traumatisme persistera tant et aussi longtemps qu’on cherchera à l’ignorer. […] La censure victimaire se trouve en somme à confondre la représentation d’un contenu dérangeant avec sa promotion. Or, un artiste, un écrivain peut parfaitement montrer certaines réalités sans pour autant les cautionner. La représentation ne suppose pas l’adhésion. Montrer, ce n’est pas approuver ni préconiser.

Cette confusion illustre le défaut central de la censure victimaire : son incapacité à tenir compte du point de vue que porte l’oeuvre sur le contenu représenté. Tout se passe comme si la censure victimaire se contentait de repérer des contenus classés comme étant « acceptables » ou « inacceptables », sans se demander sous quel jour ils sont représentés. Cette forme simpliste de lecture évacue le sens des oeuvres qui doit pourtant être médité, élaboré, à l’image du travail de déchiffrement que nous menons dans nos propres vies. C’est pourquoi les arts narratifs peuvent être vus comme des « laboratoires de réflexion » qui nous offrent la possibilité de creuser les mystères de l’existence.

Faut-il conclure de tout cela que la question de la moralité de l’art ne se pose pas ? Je n’affirmerais pas une telle chose. Il peut être tout à fait pertinent de se demander si une oeuvre, en représentant tel contenu violent ou pervers, se complaît elle-même dans la violence ou la perversion, si la vision qu’elle donne du réel s’en trouve ainsi obstruée et si elle accouche au bout du compte d’une représentation étriquée ou bornée du monde. C’est ce que voulait dire, je crois, le controversé Ezra Pound lorsqu’il affirmait que l’art de qualité ne peut être immoral du fait qu’il est tenu à l’exactitude.

Au lieu de céder aux tentations de la censure, demandons plutôt des oeuvres fortes et belles, car des oeuvres fortes et belles résisteront forcément aux puérilités de l’immoralité « inexacte ».

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12 commentaires
  • Christiane Gervais - Abonnée 23 avril 2019 09 h 30

    Les victimes

    Se poser en éternel souffrant, puis en censeur, en activiste et en bourreau, il n'y a qu'un pas. Celui des institutions qui le permettent.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 avril 2019 10 h 10

      Comme je suis d'accord avec vous Mme Gervais. Les éternelles victimes qui nous ont imposé la rectitude politique, le racisme systémique, l'appropriation culturelle et le « safe spaces » ont réussi à tuer la libre expression qui est essentielle à tous les artistes. Ils ont réussi à castrer tous les créateurs parce que l’art emprunte constamment sur les autres cultures, non pas pour les destituer, mais pour les anoblir. Cette censure immonde a imposé une procédure à suivre à tous ceux qui ont le besoin de s’exprimer librement. Ceux qui s’éloignent modus operandi de nos nouveaux censeurs, sont châtiés de façon impudique sur la place publique.

      Honte à ces nouveaux dictateurs de la pensée créatrice.

  • Paul Gagnon - Inscrit 23 avril 2019 09 h 35

    Contraitrement à l'Empire romain,

    aujourd'hui, les barabares proviennent d'abord de Lintérieur.

    Faudrait-il commncer par fermer les écoles ?

    • Cyril Dionne - Abonné 23 avril 2019 10 h 18

      Non, seulement les écoles des sciences sociales universitaires afin de mettre en place une méthodologie basée sur le mérite et la compétence pour accéder à ses formations presque gratuites. Si on mettait des exigences en place comme avoir réussi des cours de sciences et de mathématiques au préalable au cégep, peut-être et on dit peut-être que nous n'aurions pas droit à ces étudiants qui participent à toutes les causes sans toutefois participer activement à leur champ d’études. Il faudrait contingenter et baliser ces programmes afin de ne pas se retrouver avec une clientèle qui n’est pas prête à faire face à la vraie vie et de participer activement au bien-être de tous en société, celle-là même qui a payé pour leurs études.

  • Mario Jodoin - Abonné 23 avril 2019 11 h 44

    Tout ce qui est excessif est insignifiant - Talleyrand

    J'aurais aimé que l'auteur donne des exemples réels de ce qu'il appelle la censure victimaire. Je ne trouve que quelques exemples qui n'ont d'ailleurs pas abouti. Et là, on a droit à une liste comportant 32 sujets de censure (en plus de celui des «agressions sexuelles contre les femmes») sans aucun exemple réel. Ce processus rhétorique a un nom, le sophisme de la pente glissante (ou savonneuse), «un type de raisonnement qui exagère les conséquences d'une thèse en imaginant une chaîne de conséquences aboutissant à une conclusion catastrophique», la catastrophe étant ici que tout devient censuré. Dommage, car ce type de censure mérite de fait une analyse nuancée.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 23 avril 2019 16 h 34

      SLAV et Kanata, cela vous dit quelque chose?

    • Cyril Dionne - Abonné 23 avril 2019 17 h 39

      Talleyrand a travaillé pour le roi, ensuite pour la Révolution française et pour finir avec Napoléon, un tyran. Alors, comme citation, il vous faudra trouver mieux pour supporter vos extrémistes de gauche, les dictateurs de la pensée. C'était tout simplement un courtisan du pouvoir, un des bâtards de Voltaire, qui aurait vendu sa mère pour un bon prix.

    • Mario Jodoin - Abonné 24 avril 2019 00 h 04

      SLAV et Kanata n'ont pas été contestés en raison des sujets qu'ils abordaient, mais en raison des interprètes choisis. Et cela ne touche pas les 32 sujets supposément vulnérables à la censure victimaire mentionnés par l'auteur. Il parle entre autres de : handicap, dépression, pauvreté, chômage, faillite, divorce, infidélité, jalousie, solitude, maladie, impuissance, laideur, obésité, vieillesse et deuil. Bref, toute fiction ou presque serait potentiellement vulnérable à ce type de censure.

      Le problème est réel, mais on a besoin d'analyses nuancées, par d'exagérations du genre.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 23 avril 2019 14 h 21

    Victimes et bourreaux...

    Concernant le PL21 et la laïcité, lire dans Marianne, une chronique sur l’alliance contre nature entre Libéraux, intégrismes religieux et Québec Solidaire: «Au Québec, la gauche radicale, les libéraux et les intégristes font alliance contre la laïcité».

    Gênant, surtout pour QS!
    https://www.marianne.net/

  • Raynald Richer - Abonné 23 avril 2019 16 h 02

    interdire le réel

    “cela revient à interdire le réel”

    Malheureusement, il semble que ce soit une nouvelle façon de procéder pour les sciences humaines ces temps-ci.
    Que l’on soit de “droite” ou de “gauche”, on ne cherche pas à comprendre le réel, on cherche plutôt à le modifier pour qu’il se conforme à notre vision idéologique du monde.

    Cette façon de voir le monde produit des aberrations logiques et surtout expérimentales dans de nombreux domaines : économie, éducation, médias, production théâtrale ou littéraire, etc.