Pâques, passage de la mort à la vie

«Pâques en effet nous rappelle cette vérité terrible et scandaleuse. La vie, la beauté, l’humanité sont défigurées par le mal, l’injustice, la violence. C’est pourquoi la croix est un signe scandaleux», mentionne l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Pâques en effet nous rappelle cette vérité terrible et scandaleuse. La vie, la beauté, l’humanité sont défigurées par le mal, l’injustice, la violence. C’est pourquoi la croix est un signe scandaleux», mentionne l'auteur.

Pâques est un temps de joie, de réjouissance. Les arbres à nouveau verdoient, les fleurs surgissent odorantes, les oiseaux piaillent à toute volée, pleins de vie — jusqu’à notre corps, appesanti après un long hiver de froidure et de neige, qui jubile à l’éruption de la beauté printanière. Pâques est lié étroitement à la nature. Comme il l’est à la vie. Et comme la vie est liée aussi à la mort.

Étrange fête, en effet, où la mort enfante la vie, où la tristesse et l’angoisse laissent place à la joie et à l’espérance. Où la croix, signe d’ignominie, se drape de lumière. Et le corps avachi du supplicié se redresse (« ressuscite » en grec), comme sur les croix des églises romanes, pour devenir souriant, rayonnant, accueillant auprès de lui, les mains ouvertes, les bras tendus, les prostrés, les écrasés et les humiliés de ce monde — ceux et celles dont le joug est pesant, qui aspirent et luttent désespérément pour qu’il y ait une vie avant la mort.

Pâques en effet nous rappelle cette vérité terrible et scandaleuse. La vie, la beauté, l’humanité sont défigurées par le mal, l’injustice, la violence. C’est pourquoi la croix est un signe scandaleux. Les premières communautés chrétiennes ont longtemps hésité avant d’utiliser ce symbole — pourtant central dans l’Évangile, bonne nouvelle de Jésus aux pauvres — pour représenter leur foi. Car elle était un instrument de torture dont l’Empire romain se servait pour mettre en spectacle le sort qui était réservé à qui voulait remettre en question l’ordre établi… par les dieux. Et ainsi étouffer toute contestation. Symbole fort de la répression, qui avait pour message : voyez le sort atroce qui attend ceux qui voudraient se rebeller contre l’état des choses ; continuez à servir docilement, à souffrir silencieusement, et il ne vous arrivera rien. Tactiques de tout État autoritaire aujourd’hui.

Pâques est la mémoire subversive de la vie qui ne se laisse pas ensevelir par les forces de la mort, rompant le silence des victimes et la tyrannie du présent. Bouleversement de l’image même de Dieu, faite à l’image des pouvoirs, trônant au-dessus de ce monde impassible, indifférent à ses souffrances, à la misère, aux horreurs : il apparaît aux côtés des gens humiliés, des femmes et des hommes spoliés, réprimés, abusés, réduits en choses, déshumanisés. Plus encore, il se fait l’un d’entre eux, joignant sa voix aux cris inaudibles de l’histoire, et ce silence en devient assourdissant.

Élie Wiesel, dans La nuit, raconte un événement vécu au camp d’Auschwitz : avec tous les détenus que les SS ont attroupés dans la cour, il assiste à la pendaison d’un adolescent qui agonise devant eux. « Où est Dieu ? » murmure quelqu’un à ses côtés. Bouleversé, il entend alors, en lui, une voix qui répond : « Le voici — il est pendu, ici, à cette potence… »

Le 16 novembre 1989, au Salvador, six jésuites qui étaient aux côtés du peuple opprimé par l’oligarchie furent massacrés chez eux, avec leur employée et la fille de celle-ci, par un escadron de la mort. Le corps d’un jésuite traîné vers une chambre fit tomber un livre d’une bibliothèque, qu’on retrouva maculé de sang. C’était Le Dieu crucifié de Jürgen Moltmann. Le seul survivant, Jon Sobrino, qui était en voyage ce jour-là, y vit le signe de la solidarité de Dieu avec les crucifiés de ce monde.

La fête de Pâques nous convie à regarder le monde à partir d’en bas. Non à partir de ceux qui dominent et qui aiment à se faire appeler bienfaiteurs, mais à partir de la vie fragile, humble et aimante, de ceux et celles qui sont méprisés et exclus. Elle rappelle que la force de la faiblesse, de l’amour, de la solidarité est plus grande que les forces de la mort, de l’exclusion et de leurs alliés : l’indifférence et le cynisme. Elle appelle à faire éclater le carcan de la peur, de la soumission, de la résignation. Pâques crie haut et fort : ne craignez pas ceux qui font sentir leur pouvoir pour jouir de leurs privilèges. Quels qu’ils soient. Des roitelets locaux aux tyrans, des vils abuseurs de l’ombre aux arrogants oligarques qui se croient intouchables — qui se comportent comme des dieux, ou se croient élus de Dieu.

Le 22 avril, lundi de Pâques, dans le cadre des Journées de la Terre, des gens encercleront l’Assemblée nationale à Québec. Portés par leur amour de la Terre, ils interpelleront les politiciens pour qu’ils assument leur responsabilité à l’égard de notre maison commune et cessent d’être des vassaux serviles d’intérêts mesquins à courte vue.

Que l’on soit croyant ou non, chrétien ou pas, c’est à tous les êtres humains que Pâques s’adresse. Et même au-delà, à tout le vivant, puisque c’est la vie qui est célébrée et, avec elle, l’amour et la joie, la force et le courage. Pâques libère même la mort, enchaînée au pouvoir, à la peur, à la violence, en révélant ce qu’elle est vraiment : « notre soeur », comme le chantait François d’Assise, notre compagne dans le cycle de la vie. La vie n’est pas un moment de la mort, c’est la mort qui est un moment de la vie.

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