Quelle menace devons-nous contrer?

«Selon moi, la proposition de la commission Bouchard-Taylor visait juste elle aussi, en insistant sur l’obligation d’afficher une totale neutralité pour les personnes en position d’autorité», écrit Alain Saulnier. 
Photo: iStock «Selon moi, la proposition de la commission Bouchard-Taylor visait juste elle aussi, en insistant sur l’obligation d’afficher une totale neutralité pour les personnes en position d’autorité», écrit Alain Saulnier. 

D’entrée de jeu, je tiens à souligner que je suis athée, sans aucune réserve. Dans un monde idéal, je préférerais que les religions, leurs valeurs et leurs traditions, qui encouragent entre autres la discrimination et le sexisme contre les femmes, n’aient plus aucune influence sur nos sociétés.

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt ce débat dit « identitaire » depuis les quinze dernières années. Conclusion, je considère que nous faisons fausse route en faisant de l’immigration et des religions, en particulier musulmanes, une menace à notre avenir collectif au Québec.

Retournons à la case départ : que voulons-nous protéger ? Bien sûr, il y a ces valeurs qui font l’objet d’un vaste consensus social comme l’égalité hommes-femmes, mais qu’est-ce qui nous distingue ? Notre langue et notre culture françaises.

Nous sommes le petit village gaulois qui résiste à l’invasion culturelle anglo-saxonne et américaine depuis quelques siècles. Dans le domaine culturel, c’est un miracle que nous ayons non seulement conservé notre langue, mais également pu construire une culture forte, originale et distincte dans cet univers anglo-saxon en Amérique. Nous avons développé une littérature, un univers musical et une filmographie qui font l’envie de tout le Canada. Nous sommes l’exception culturelle. Il a d’ailleurs fallu mener plusieurs batailles au pays et au niveau international pour conquérir ce titre.

Maintenant, établissons un constat indéniable : il est juste de dire que cette langue et cette culture françaises sont actuellement menacées.

Ce n’est toutefois pas par la religion des « autres » ni par les immigrants qui globalement s’intègrent bien à la société québécoise. La menace, elle vient des géants du Web qui, depuis plus de dix ans, bousculent systématiquement notre chanson, notre littérature, nos films et téléséries, nos documentaires, notre créativité parce que ces géants sont les véritables propriétaires de l’écosystème numérique.

Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Netflix, Spotify et tous les autres qui produisent du contenu culturel relégueront notre culture et notre langue dans leur marge d’erreur.

Pendant ce temps, tous les gouvernements qui se sont succédé n’ont pas pris acte de cette menace. Quand on est assiégé, on doit se doter d’une stratégie pour contrer la menace. Se donner des outils, ériger un rempart. Or, il n’en est rien. Ou si peu.

Nos auteurs et autrices dans le domaine musical ne se partagent que des miettes consenties par les géants Spotify, iTunes, YouTube et les autres plateformes musicales. Cherchez dans le catalogue Netflix où logent les oeuvres cinématographiques du Québec ? Elle est là la menace qui marginalise de plus en plus notre langue, notre culture.

Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que les moins de 30 ans soient à un tel point imbibés de culture américaine qu’ils perçoivent la nôtre comme peu attrayante.

À l’époque où j’étais plus jeune, on qualifiait ça d’impérialisme culturel américain. C’est bien de cela qu’il s’agit encore aujourd’hui.

Mais pendant que cette lutte à armes inégales laisse des victimes tout au long de la conquête territoriale des géants du Web, que faisons-nous ? On se perd à agiter le foulard islamique comme un épouvantail qui n’a rien à voir avec la « menace qui gronde », comme le chantait si bien Daniel Lavoie (Ils s’aiment).

Le projet sur la laïcité ? Reconnaissons qu’il vise juste lorsqu’il s’agit d’assurer que l’État et ses institutions soient laïques. Ce sera même inscrit dans la Charte québécoise des droits.

Selon moi, la proposition de la commission Bouchard-Taylor visait juste elle aussi, en insistant sur l’obligation d’afficher une totale neutralité pour les personnes en position d’autorité. Bien sûr, Charles Taylor a, depuis, changé de camp. Mais la proposition reste et Gérard Bouchard la défend toujours.

Si le gouvernement libéral précédent n’avait pas tergiversé, cette proposition développée en 2008, aurait probablement rallié la grande majorité de la population. On a préféré ne rien faire. Conséquemment, le débat a provoqué des enflures verbales, libéré même une parole raciste chez certains de nos citoyens et citoyennes. Et les réseaux sociaux ont amplifié les réactions extrêmes. Déprimant…

Aujourd’hui, le dogmatisme a préséance dans le débat public : c’est « crois ou meurs », la devise qui prime. Tu es tolérant ou intolérant, point à la ligne. Même que se préoccuper de la protection de notre langue et de notre culture devient presque louche…

Fort de sa majorité à l’Assemblée nationale, le gouvernement a ajouté le personnel enseignant dans les personnes en position d’autorité. L’objectif serait de protéger les enfants d’un quelconque prosélytisme, d’une propagande religieuse dans les écoles. J’en suis. Mais il erre et rate la cible.

En effet, pourquoi ne pas simplement instituer un règlement, une précision dans la loi de l’éducation, dans les conventions collectives pour faire du prosélytisme un motif de sanction allant jusqu’au congédiement ? Si une personne est prise en flagrant délit, elle pourrait alors perdre son emploi.

L’avantage d’une telle proposition, c’est de ne pas stigmatiser les signes religieux, en particulier le foulard qui semble être la cible de cet aspect du projet de loi. Un tel compromis serait viable pour plusieurs. Pas besoin ainsi de disposition dérogatoire ni de bâillon pour mettre un terme au débat.

Et plutôt que de consacrer l’actuelle législature à agiter et à chasser le foulard, on devrait mener la bataille contre les géants du Web et l’impérialisme culturel américain. « Il est là l’ennemi, l’ennemi est là », chantait Pierre Flynn (L’ennemi). Ça presse, il est à notre porte !

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58 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 avril 2019 01 h 56

    « D’entrée de jeu, je tiens à souligner que je suis athée, sans aucune réserve. Dans un monde idéal, je préférerais que les religions […]» (Alain Saulnier, membre du C.A. du «Devoir» à titre personnel)



    N'en jetez plus, la cour est pleine.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 avril 2019 11 h 51

      M. Lacoste, je saisis bien votre ironie.

      M. Saulnier approche par la bande le PL21 pour dire qu'il est plus important de combattre les GAFA de ce monde pour protéger (?) notre langue et notre culture, reprenant l'approche du Devoir qui voudrait que cette langue et cette culture soient mieux défendues au Québec et au Canada, une idée qui remonte au créateur du Devoir.

      Après s'être fait le promoteur d'une lutte contre les GAFA, il reconnaît l'importance de l'inclusion du principe de la laïcité dans la Charte québécoise, mais suggère de procéder par règlement pour empêcher le port de signes religieux dans les institutions relevant du Québec, ce qui, à ses yeux, irait dans le sens du rapport Taylor-Bouchard concernant le port des signes religieux.

      Or, cette commission ne fut pas créée pour penser la question de la laïcité, ni d’évaluer l’importance et les incidences de l’inclusion du principe de la laïcité dans la Charte québécoise des doits et libertés de la personne. Elle s’est penchée sur le port de signes religieux en rapport avec les droits associés à la liberté de religion.

      Aussi a-t-elle abouti à des recommandations concernant un port chez des agents en autorité. L’un des membres les a ultérieurement reniées en se rendant compte qu’elles allaient à l’encontre des vues du Canada.

      M. Saulnier eut été plus convaincant s’il avait pris en considération la suprématie de l’ordre canadien sur les positions du Québec en rapport avec la laïcité. Encore plus s’il avait souligné que seul le Québec devenu pays pourra, comme d’autre pays, promouvoir sa langue officielle et les productions culturelles de tout ordre qui particularisent les habitants du Québec en négociant des ententes avec les GAFA de ce monde.

      C’eut été plus pertinent et plus crédible que de définir le Québec en village d’Astérix alors qu’il est une province du Canada, ce que lui rappelle l’invasion des GAFA et le retour du port des signes religieux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 avril 2019 15 h 42

      À Monsieur Alain Saulnier: L'un n'exclut pas l'autre. Effectivement, «on devrait mener la bataille contre les géants du Web et l’impérialisme culturel américain», mais on devrait aussi se protéger de l'envahissement global du colonialisme islamiste/wahhabite par l'Arabie saoudite et les Frères musulmans.
      Voici ce que l'ancien mufti de Marseille, l'islamologue, Soheib Bencheikh, avait à dire sur le sujet du voile: « Bien sûr, il faut accorder les libertés à tout le monde, notamment s’il s’agit de la liberté de conscience. Mais est-ce que le voile, la burqa, le niqab est un problème de conscience et de spiritualité ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’étendard avant-gardiste d’une idéologie conquérante qui utilise les libertés offertes en Occident — laïcité, liberté religieuse, etc. — comme un cheval de Troie pour s’imposer peu à peu ? »
      Nous avons besoin d'une loi sur la laïcité pour nous protéger de signes religieux ostentatoires qui ne sont que des porte-étendard d'un Islam politique conquérant qui instrumentalise la tête des femmes comme des panneaux publicitaires ambulatoires d'un intégrisme totalitaire.

  • Ghisline Larose - Abonnée 19 avril 2019 03 h 09

    Signes religieux

    En vous lisant , je me demande vraiment comment vous pouvez ne voir aucune propagande dans l'affichage religieux.. Pourquoi alors des fortunes sont-elles dépensées pour l'affichage commercial si le symbole ne sert à rien?
    Pourquoi également l'affichage politique chez les enseignants et dans les écoles n'est-il pas permis? ou encore un affichage anti-religion comme:Dieu n'existe pas....?

    L'affichage ne vient-il pas avec un but? Pourquoi serait-il différent quand il s'agit de croyances religieuses?

  • Jean Lacoursière - Abonné 19 avril 2019 07 h 06

    Mise en garde aux enseignants : les enfants peuvent vous prendre en flagrant délit

    Alain Saulnier écrit : "Pourquoi ne pas simplement instituer un règlement, une précision dans la loi de l’éducation, dans les conventions collectives pour faire du prosélytisme un motif de sanction allant jusqu’au congédiement ? Si une personne est prise en flagrant délit, elle pourrait alors perdre son emploi. L’avantage d’une telle proposition, c’est de ne pas stigmatiser les signes religieux, en particulier le foulard qui semble être la cible de cet aspect du projet de loi."

    Si une personne est prise en flagrant délit. Par les enfants.

    Misère... .

    • Richard Lépine - Abonné 20 avril 2019 09 h 03

      Et, effectivement, des personnes portant un foulard seraient bien plus susceptibles que les autres à subir les accusations de prosélytismes. Et on s'y met en groupe plus ou moins important pour faire du "mobbing" contre un individu plus facilement identifiable comme probable déviant.

  • Denis Marseille - Inscrit 19 avril 2019 07 h 45

    Flagrant délit...

    «En effet, pourquoi ne pas simplement instituer un règlement, une précision dans la loi de l’éducation, dans les conventions collectives pour faire du prosélytisme un motif de sanction allant jusqu’au congédiement ? Si une personne est prise en flagrant délit, elle pourrait alors perdre son emploi.»

    J'approuve votre texte à environ 99,9%. Un peu comme le savon Ivory... Ce qui me turlupine un peu est comment peut-on prouver le «flagrant délit.» L'habillement est justement ce qui est de plus flagrant et on revient à la case départ. Ce projet de loi n'est pas parfait, j'en conviens. Mais je considère que présentement encore plus que la défense des droits, celui de préserver la paix sociale est plus grande et la majorité de la population veut un geste concret en ce sens. Je crains, pas pour moi, mais pour l'avenir de notre société que si le gouvernement ne satisfait pas la majorité, il se peut que nous nous dirigions inexorablement vers une recrudescence de l'intolérance qui nous frappera à la vitesse grand V. Le mur du son sera franchit et, il se peut que nous assistions à des évènements avant même d'en avoir l'avertissement. Je ne le souhaite pas mais c'est une probabilité qui n'est pas à négliger non plus.

    La démocratie a parlé. Je préconise de lui laisser un peu de lest afin d'atténuer les tensions. Par l'inaction et la vindicte des gouvernements précédents, nous en sommes rendu là. Nous avons fait notre lit... Couchons nous maintenant et lorsque nous nous relèverons, nous serons en meilleure forme pour rectifier le tir. Laissons une chance au temps de faire son oeuvre, laissons une chance à l'oeuvre de faire son temps. La société a un urgent besoin de sentir ses élites à ses côtés. Un bon berger est celui qui se sert de son bâton pour rassembler. Celui qui le fait tournoyer en menaçant de frapper, fait peut-être un bon film de ninja, mais le résultat sera de seulement les effrayer encore un peu plus. Paix à vous gens de bonne volonté.

  • Cyril Dionne - Abonné 19 avril 2019 08 h 27

    « L'histoire de l'Inquisition est l'illustration du drame qui menace les hommes chaque fois qu'une liaison organique s'établit entre l'État et l’Église » (Bartolomé Bennassar)

    Ah ! ben, coudonc. Des idéologies politico-religieuses venues de l’extérieur qui veulent dicter leurs dogmes et doctrines pour en faire une loi divine au sein de l’appareil étatique et ceci ne menace personne? Évidemment, l’auteur de cette missive n’a pas d’enfants d’âge scolaire à Montréal.

    Bien oui, les médias de masse et la technologie anglo-américaine représentent un danger imminent pour la langue et culture française. Les idéologies extrémistes venues d’ailleurs aussi. Et avec des élus comme Valérie Plante qui célèbre le bilinguisme et ses valeurs multiculturalistes tonitruantes à outrance, ils font foi de préjugés à l’égard d’un projet de loi qui consacre l’égalité pour tous. Et ce sont les mêmes qui nous ont habitué à des concepts aussi ringards que l’appropriation culturelle, le « safe space » et la rectitude politique, qui nous font part d’une opposition à la liberté d’expression lorsqu’ils entendent un discours qui réfute leurs notions d’un multiculturalisme vêtu de voies ensoleillées.

    Excusez-nous, mais les enflures verbales et les paroles racistes chez certains sont toutes venues des opposants à la loi 21. Et c’est facile de dire qu’on a juste à faire un règlement, une précision dans la loi de l’éducation, dans les conventions collectives pour faire du prosélytisme un motif de sanction allant jusqu’au congédiement, mais dans la pratique, vous ouvrez une autre boîte de Pandore. Comme enseignant, si un tel reglèment avait force de loi, je peux vous affirmer sans rire que beaucoup perdraient leur emploi.

    Il y a seulement le caramel qui fréquente le palais qui représente une menace bénigne à la couronne.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 avril 2019 09 h 18

      Mais quel texte ce matin de Christian Rioux (Notre-Dame la France). C’est une des raisons principales que je garde mon abonnement au Devoir. Il fait honneur à cette dame d'un millénaire amochée par un feu lâche, mais qui se relèvera de plus belle. Notre-Dame, c’est non seulement notre histoire et la civilisation occidentale, mais la race humaine toute entière.

      Bravo M. Rioux !