Être Cyrano ou être le duc?

«Happy Face» met en scène des gens défigurés dans un récit cru nous mettant en face de notre propre rapport à la différence.
Photo: Alexandre Franchi «Happy Face» met en scène des gens défigurés dans un récit cru nous mettant en face de notre propre rapport à la différence.

Aux étudiant(e)s en art des cégeps, j’aimerais vous parler de peur, d’honneur et du genre d’artistes vous allez être. Le 1er avril, mon film Happy Face a reçu le Prix collégial du cinéma québécois (PCCQ). Après les visionnements, auxquels ont participé plus de 1100 étudiants de 51 cégeps partout à travers le Québec, les représentants de chaque collège participant se sont réunis à Montréal pour déterminer le film gagnant. Happy Face est, selon les étudiants, un film qui « réussit à passer un message percutant à l’aide de fortes métaphores et d’un casting audacieux ».

Pourquoi je fanfaronne avec ce prix ? Parce qu’à l’automne dernier, lorsque nous planifiions la sortie en salle, le distributeur et moi avons voulu montrer la bande-annonce de Happy Face dans les universités et cégeps. Et voici quelle fut la réponse de l’entreprise « chef de file en matière d’affichage numérique en Amérique du Nord » : «Merci pour votre demande. Je viens de discuter avec notre équipe chargée des partenariats avec les campus et ils me mentionnent que la bande-annonce passerait difficilement aux yeux de la direction des universités. Ils ont peur que les écoles nous demandent de retirer la bande-annonce étant donné qu’elle pourrait choquer certains étudiants. En revanche, nous pouvons cibler des restaurants/bars proches des cinémas et universités afin de rejoindre un public étudiant. L’environnement resto-bar est aussi propice pour mettre en avant une bande-annonce étant donné que les clients sont dans un état décontracté et déjà dans un mode de consommation. »

Elle est bonne, l’ironie, non ?

Happy Face met en scène des gens défigurés dans un récit cru nous confrontant à notre propre rapport à la différence. La réaction des publicitaires était exactement celle qu’on cherchait à combattre avec notre film. Ne pas montrer ce qui est « moche ». Je pourrais m’indigner dans cette tribune. Sauf que je serais un faux-cul si je le faisais.

En fait, je comprends très bien le gars de l’agence publicitaire. Je travaille en pub, c’est facile à expliquer. Si les « consommateurs » se plaignent à la direction, il y aura un backlash. La compagnie risquerait de perdre ses ententes avec les collèges et universités. Perte de revenus. Et le marketeur risquerait sa job. Il pourrait se retrouver à la rue. Moi aussi, d’ailleurs, j’ai peur de me retrouver à la rue. Et seul, aussi. J’ai toujours été un peu lâche dans la vie à cause de ça.

C’est pour cette même raison que je n’ai pas ouvert ma gueule quand on a reçu ce courriel. J’ai eu peur. Certains ont attisé cette peur : ils m’ont dit que j’allais me faire des ennemis en parlant de cette « censure ». En général, quand on fait des films, du théâtre ou autre, il ne faut surtout pas se plaindre publiquement, on risquerait de se faire barrer. On m’a donné des exemples à l’appui.

La plupart de ceux qui m’ont mis en garde contre un coup de gueule sont des gens de mon industrie qui gagnent leur vie avec les oeuvres créatives des autres, mais il y avait parmi eux des artistes aussi.

« Honneur et profit ne couchent pas dans le même lit », disait Don Quichotte, un lointain aïeul.

D’ailleurs, quand ils ont annulé SLAV l’été dernier, ce n’est pas vrai que le Québec s’est vu pousser une morale historique aussi vite qu’un feu sauvage. La chienne de perdre des commanditaires et du financement a précipité la chose. La cause était bonne, certes, mais elle a carburé à la peur.

C’est le triomphe de l’argent. Il avait vu dans le mille, Arcand, avec son titre provisoire. Notre vraie défaite, c’est qu’on n’ose pas admettre quand on a failli à notre éthique ou nos rêves pour du cash, et qu’on veuille faire taire ceux qui nous le rappellent. Ne pas montrer ce qui est moche…

Un de mes cousins éloignés, Cyrano de Bergerac, s’est toujours battu pour la vérité. Mais il a fini dans la pauvreté et l’indigence. Le duc de Gramont, son rival, a « joué la game ». Il a été prudent. Il a eu tous les honneurs et une bonne retraite. Cependant, à la fin de sa vie, le duc a confessé à Roxane :

« Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,

On sent, — n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —

Mille petits dégoûts de soi, dont le total

Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,

Pendant que des grandeurs on monte les degrés,

Un bruit d’illusions sèches et de regrets,

Comme quand vous montez lentement vers ces portes,

Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes. »

Alors, les futurs artistes ? Vous voulez être le duc ou Cyrano ? Ne répondez pas trop vite. Je sais que ça sonne plus cool d’être Cyrano. Mais c’est très dur. Violent. Moi, je n’y arrive pas, malgré mon grand nez. Je sors souvent éreinté, fauché et frustré de ce dilemme.

Heureusement que cette année, vous étiez là avec ce prix.

Merci !

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4 commentaires
  • Maryse Pellerin - Abonnée 15 avril 2019 08 h 53

    Désolant !

    Votre prix était plus que mérité.

    La situation que vous dénoncez est désolante et trop réelle. On s’indigne de moins en moins et la médiocrité a souvent le dernier mot.

    Soyez Cyrano, soyez Don Quichotte. Ce sont eux qui ont traversé le temps.

  • Gilles Sauvageau - Abonné 15 avril 2019 10 h 00

    Anglicismes dans Le Devoir

    Je suis un nouvel abonné du Devoir depuis le début de cette année et ma surprise est grande de constater tous les anglicismes qui y sont présents.

    Espérant que la direction y apporte un correctif rapidement.

    Gilles Sauvageau
    abonné

  • Pascal Gemme - Inscrit 16 avril 2019 06 h 41

    Savoir nuancer

    Monsieur Sauvageau,
    Votre intérêt pour la qualité de la langue vous honore. Toutefois, il s'agit ici d'une lettre d'opinion de la part d'un réalisateur qui a évolué dans un milieu anglophone pour une grande partie de sa carrière et non pas d'un journaliste du Devoir. Bien que cela puisse vous heurter, le contexte a tout de même son importance. Aussi, vous êtes-vous attarder au contenu du texte ou uniquement à ce détail?
    Cordialement!

  • Pascal Gemme - Inscrit 16 avril 2019 10 h 18

    *correctif

    Comme je ne pouvais le faire autrement, je corrige mon erreur. On devrait lire "vous êtes-vous attardé" et non "attarder".