De vraies menaces pèsent sur les élections canadiennes

«Parmi les cybermenaces qui pourraient perturber la prochaine élection fédérale, on note la multiplication des usines à trolls parrainées par des États», écrivent les auteures.
Photo: Emilio Morenatti Agence France-Presse «Parmi les cybermenaces qui pourraient perturber la prochaine élection fédérale, on note la multiplication des usines à trolls parrainées par des États», écrivent les auteures.

Les cyberattaques quotidiennes contre les gouvernements et les entreprises nationales, ainsi que les manipulations malveillantes de l’information sont autant d’exemples des dérives d’Internet. Personne ne paraît à l’abri de ces attaques. À six mois des prochaines élections fédérales, le Canada est-il armé pour affronter ces menaces ? Tout le monde en doute.

Manipulation de l’information

Plusieurs États, au nombre desquels figurent l’Australie, la France, la Suisse, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suède et les pays baltes, ont récemment fait état de tentatives d’ingérence ou d’attaques étrangères, particulièrement lors de campagnes électorales. Le même scénario pourrait certainement se répéter au Canada. En entrevue au quotidien The Star en mars dernier, le commissaire aux élections fédérales Yves Côté affirmait qu’il ne se demandait pas « si », mais bien « quand » auront lieu les attaques.

En marge d’une réunion ministérielle du G7 à Dinard au début du mois d’avril, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a signifié sa grande inquiétude à ce propos.Bien que le gouvernement ait décidé de former un comité qui avertira les électeurs si une tentative d’ingérence est détectée durant la campagne, ces efforts risquent d’être insuffisants. Entre les limites de nos systèmes de cybersécurité et les dangers grandissants de la manipulation de l’information, il y a lieu de s’inquiéter.

Crise de confiance des électeurs

Les manipulations de l’information n’ont jamais été aussi faciles à l’heure des réseaux sociaux. Parmi les cybermenaces qui pourraient perturber la prochaine élection fédérale, on note la multiplication des usines à trolls parrainées par des États, comme la Russie, la Chine ou encore la Corée du Nord, qui diffusent des informations falsifiées pour répondre à leurs propres intérêts. Certains groupes, entre autres d’extrême droite, ne sont pas en reste et contribuent à la circulation et à la fabrication de fausses nouvelles. Tous suivent un modus operandi assez similaire : créer de faux comptes Twitter ou Facebook et diffuser des arguments, le plus souvent appuyés sur des stéréotypes et des idées simplistes, qui vont pouvoir être réutilisés tels quels.

Ce « prêt-à-penser » alimente les attaques contre des personnalités politiques ou la polémique sur des sujets qui divisent les opinions publiques. L’immigration et l’intégration des immigrés sont de ceux-là, mais les trolls s’invitent aussi dans les débats sur la vaccination aux États-Unis ou la construction de pipelines au Canada. Ils sont particulièrement brandis en contexte électoral, mais peuvent également servir à polariser les sociétés entre deux élections. Ils pourraient ainsi jouer un rôle dans les débats sur la loi 21 au Québec.

Dans un rapport adressé à l’État français en 2018, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et ses collègues énumèrent les raisons qui sous-tendent ces manipulations. Ils suggèrent notamment une crise globale de la communication politique alimentée par « le développement, d’une part, d’une blogosphère conspirationniste et transnationale qui fait le jeu de la propagande et celui, d’autre part, de la désinformation de certains régimes et mouvements antilibéraux ». Comment cela va-t-il se traduire lors de la prochaine campagne ? On peut d’ores et déjà prévoir la diffusion d’informations fallacieuses anxiogènes. Parions que cette fausse nouvelle voulant que le gouvernement fédéral de Justin Trudeau dépense plus pour les réfugiés que pour les aînés refera surface à un moment ou un autre. Ou encore cette autre voulant que le gouvernement fédéral permette à des non-citoyens de voter en vertu du Pacte mondial sur la migration. Lorsqu’une information conforte les préjugés, le partage se fait parfois à très haute vitesse.

Contrer les cyberattaques

Contrer ce phénomène, qui implique des acteurs divers, s’avère complexe. Le cyberenvironnement est en effet devenu un nouveau théâtre de l’affrontement entre États. Si la capacité de manipulation politique dépend du degré d’intégration économique et d’interdépendance entre les États, force est de constater qu’il s’agit aujourd’hui d’une stratégie de choix entre acteurs à l’international. De la même façon, il ne se passe pas une journée sans qu’une entreprise nationale soit victime d’une cyberattaque. Les compagnies canadiennes ont d’ailleurs dépensé près de 15 milliards de dollars pour assurer leur sécurité en 2017 selon Statistique Canada. Ainsi, l’ensemble des sphères de nos sociétés paraît totalement vulnérable et désarmé quant à ce phénomène d’une ampleur sans précédent. Les gouvernements des grandes démocraties tentent de parer ces attaques, mais les plans mis en place ont une efficacité plus que limitée.

Même si des moyens politiques, économiques, technologiques et législatifs sont déployés pour protéger la souveraineté des institutions démocratiques canadiennes, le fait est que les failles relèvent souvent d’erreurs de jugement d’individus. Les citoyens doivent donc se sentir concernés et s’activer pour protéger la sphère publique. La protection des renseignements privés et la lutte contre la prolifération des fausses nouvelles dépendent aussi de nos choix individuels.

La 5e édition du Forum Saint-Laurent sur la sécurité internationale se déroulera les 2 et 3 mai à Québec.

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