Un système de santé qui rend malades ses soignants

«Les valeurs et principes de la logique industrielle sont la plupart du temps en contradiction profonde avec les valeurs, les normes et même le code de déontologie des métiers relationnels», rappellent les auteurs.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse «Les valeurs et principes de la logique industrielle sont la plupart du temps en contradiction profonde avec les valeurs, les normes et même le code de déontologie des métiers relationnels», rappellent les auteurs.

La chaîne de montage de l’usine de santé qu’ont mise en place nos gouvernements successifs menace très sérieusement de défaillir, car les ouvriers sont de plus en plus souffrants, abandonnant chaque jour l’usine pour partir en congé de maladie. Depuis la réforme de 2015, les heures liées aux congés de maladie des employés du réseau de la santé ont en effet augmenté de 24 %.

Le taux historique des congés de maladie met en lumière un aspect qui, selon nous, va bien au-delà d’une simple crise circonstancielle. La crise actuelle révèle plutôt un fossé abyssal entre les valeurs humanistes que portent et défendent les soignants et les valeurs de type industriel que le ministère et ses gestionnaires imposent avec une autorité machinale depuis plusieurs années.

Pour le ministère et ses gestionnaires, le « bon » soignant, c’est celui maintenant qui voit le plus de personnes dans le moins de temps possible. Celui qui jadis prenait son temps auprès d’une mère, d’une famille ou d’une personne âgée est aujourd’hui devenu le « bouc émissaire » de la nouvelle gestion publique. C’est ainsi que la logique comptable vient à la fois dévaluer et amputer le temps nécessaire à la réalisation de plusieurs pratiques comme l’écoute, l’accueil et l’accompagnement.

On voit bien comment cette situation ne peut qu’être préjudiciable pour la population. Quant aux soignants, cette nouvelle norme du « bon » soignant occasionne chez eux de la colère et un sentiment d’impuissance.

Le délire de la technocratie

Le temps qu’exige l’administratif est en voie de d’égaliser le temps consacré à la population. À titre d’exemple, actuellement, une demande d’hébergement en santé mentale dans le réseau public exige de remplir un questionnaire de 60 pages et plus, alors que moins de 8 pages suffisaient dans les années 2000.

Paradoxalement, alors que ces outils sont censés mieux desservir la population, jamais tels outils n’ont autant éloigné les soignants de la population. En fait, l’intensification des exigences technico-administratives est rendue à un point tel, en matière de quantité et de complexité, que l’ensemble du personnel de soutien aux soignants est maintenant mobilisé à la gestion des procédures technico-administratives. Conséquemment, non seulement les soignants ont de moins en moins de temps pour être auprès de la population, mais ils sont aussi de moins en moins aidés pour gérer les impasses cliniques qu’ils rencontrent dans leur travail.

Crise des valeurs et perte de sens

La rentabilité, la performance, l’optimisation, la concurrence et la compétition représentent autant de valeurs que de principes issus de la logique industrielle où la performance et les résultats sont évalués strictement en termes comptables. Or, ces valeurs et ces principes sont la plupart du temps en contradiction profonde avec les valeurs, les normes et même le code de déontologie des métiers relationnels. Chemin faisant, l’évaluation comptable de la performance comme nouvelle norme institutionnelle engendre chez les soignants un sentiment de culpabilité, d’incompétence et une de perte de sens dans ce qu’ils font.

Prendre un congé de maladie

Enfin, pour faire face à la détresse des soignants, l’institution propose de revoir leur gestion du temps et du stress, et on les réfère vers les programmes d’aide aux employés (PAE). Aussi nécessaires et aidantes soient-elles, ces solutions individuelles révèlent le déni institutionnel des causes structurelles qui sont, croyons-nous, à la source de la souffrance qui assaille actuellement des milliers de soignants.

Étant incapables de surmonter le conflit entre leurs valeurs humanistes et celles imposées par le monde industriel d’un côté, et incapables, de l’autre côté, de se résigner à quitter le réseau de la santé, les soignants finissent en effet par tomber malades du fait de leur souffrance inédite et n’ont d’autre choix que de partir en congé de maladie.

L’espoir d’un rétablissement ?

L’étiquette psychologique de « résistance au changement » comme explication causale de la hausse des congés de maladie des soignants ne tient pas la route. Il y a beaucoup trop de recoupage dans les témoignages des soignants pour réduire cette souffrance aux dimensions individuelles. Mettre en valeur les solutions organisationnelles ne peut qu’ouvrir la voie, selon nous, au rétablissement des milliers de soignants « partis » en congé de maladie.

La société québécoise doit donc exiger que le ministère s’engage à désintoxiquer les pratiques soignantes de la logique comptable et du délire chronique de la technocratie institutionnelle afin que les soignants puissent être libérés de leur fardeau et retourner ainsi faire dignement leur travail auprès de la population.

*Sont cosignataires du texte:

Marjolaine Goudreau, présidente du RECIFS (Association des travailleuses sociales et techniciennes en travail social); Natalie Stake-Doucet, présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers; Isabelle Leblanc, présidente des médecins québécois pour le régime public; Charles Roy, président de l’Association des psychologues du Québec; Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion à l’Université du Québec à Montréal.

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7 commentaires
  • Élaine Bissonnette - Abonnée 11 avril 2019 08 h 38

    Le système de santé rend malades ses soignants

    Et...empêche que les malades ne guérissent. Bénévole dans un hôpital, auprès des malades, je constate très souvent l’angoisse que ressentent les patients. Ni les médecins , ni personne ne leur explique souvent , leur état. Souvent, ils ne savent plus en est leur cas, pendant des jours, alités, mal de vivre, medicamentes..personne n’a le temps de leur parler, de les rassurer. Même les infirmières, quelques fois ne savent même pas quel est le diagnostique. Dire l’omnipotence du médecin...quand on sait que les infirmières sont ou pourraient être formées pour prendre une plus grande place de ...soignantes.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 11 avril 2019 12 h 38

      Tant que le système de santé se structurera comme un clergé, il ne fonctionnera pas convenablement. L’ancien ministre de la santé s’est fait sacraliser Pape, et c’est de mal en pire pour les patients/fidèles qui ont souvent même perdu de vue qu’ils sont des clients pour ce système de santé qu’ils payent à grand frais.

      Les soins pluridisciplinaires/multidisciplinaires signifient le partages des responsabilités, des droits et des devoirs. On n’est pas rendu là....et on a des décennies de retard par rapport au reste du monde occidental.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 11 avril 2019 09 h 05

    Le prix de la "réforme" Barrette!

    En centralisant la prise de décision, en dépouillant les régions de leur capacité de prise de décision, l'ex-ministre Barrette député du PLQ, porte la responsabilité de ce cafouillis auquel il devrait avoir à rendre des compte en toute imputabilité politique.

  • Andrée Le Blanc - Abonnée 11 avril 2019 09 h 20

    Les contradictions de notre époque...

    Les réformes qui se sont succédé dans les services sociaux et de santé depuis les années '90 ont toujours tâché de rendre populaire leurs transformations en pavoisant qu'elles réduiraient la bureaucratie et diminueraient le nombre de cadres. L'idée peut être séduisante d'épargner sur de gros salaires, une certaine sympathie est ainsi obtenue dans la population lors de ces réformes. Or de fois en fois, (de celle de Marc-Yvan Côté à la plus récente de Gaétan Barrette) la pensée gestionnaire a pris de plus en plus d'ampleur au détriment de la pensée clinique, tant du côté de la santé que des services sociaux. Comme on ferme des établissements, on en fusionne d'autres jusqu'à devenir ces monstres régionaux CISSS et CIUSSS, il faut de plus en plus de mécanismes de reddition de comptes : la gestion de proximité étant rendue très difficile, il faut introduire toujours plus de processus écrits, informatisés pour tout justifier, monitorer, calculer pour que les gestionnaires de haut niveau aient des tableaux de bord qui orienteront leurs décisions.
    Les intervenants de toute catégorie doivent passer un temps considérable à consigner ce qu'ils font pour que soient comptabilisées leurs actions et qu'on puisse en établir la productivité, les coûts-bénéfices. On a beau démoniser de temps à autres les cadres (trop nombreux, trop cher payés disent-ils) de fait, c'est la pensée gestionnaire qu'on a fait triompher depuis des années. Les professionnels, techniciens et employés de tous corps de métier sont à la merci depuis des décennies des vagues de ré-organisations à petite oun grande échelle que la nouvelle école de pensée en gestion fait mettre en chantier. Même si un certain nombre de gestionnaires ont d'abord été des professionnels de la santé ou des services sociaux, ils sont vite invités à se distancer de leur métier de base pour devenir de "vrais" gestionnaires. Hélas, la relation soignante n'entre pas dans leurs paramètres... Désolant état, ce réseau muselé.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 11 avril 2019 11 h 59

      Bravo pour le constat que vous dressez, très juste et bien articulé. Vous mettez absolument le doigt sur le bobo.

  • Marc Davignon - Abonné 11 avril 2019 09 h 46

    Toujours la même chose!

    En effet, quand il s'agit de «constater» ce qui ne va pas, ça, il n'y a pas de problème. Constater la désorganisation, c'est facile. C'est le pourquoi qui est difficultueux. Est-ce la main invisible ? C'est la «nouvelle gestion publique» qui fait des ravages. De fausses prémisses pour encourager la concurrence entre individus d'une même organisation.

    Ça commence par de la pseudo-science : l'«autonomisation» («empowerment»). C'est le nirvana pour un gestionnaire (qui trouve ça «très le fun» de ne plus se sentir «responsable», car, c'est les autres, maintenant). Autre pseudo-science, celle du «savoir-être», autre canular dérivé de l'intelligence émotionnelle (fabuleuse découverte! Il faut entendre les cris d'indignation : ce n’est pas vrai, ça existe le «savoir-être»!), alors, les gens médiocres ont du «savoir-être».

    Il y a, aussi la «gouvernance»! Il faut faire confiance à l'imagination pour que ce terme se retrouve dans la bouche du «gestionnaire» qui se gargarise avec.

    En résumé, la gestion, dans les dernières décennies on envahit de très vastes aspects du fonctionnement d'une organisation (avec l'aide des «RH») avec de la speudo-science. À l'aide de principe de la «nouvelle gestion publique», qui relève plus de la religion : «un scrum, ça se fait debout» (si vous dites que non, vous êtes «excomunié»). La gestion glane des informations avec lesquels elle «découvre» des «correlations» et appel cela des «indicateurs» et «gouverne» dernière un écran (en sachant que les employés s'«autogérent»!?!?).

    Des solutions ? Retrouver le sens du «savoir-faire» (celui-ci est plus facilement «mesurable» que le «savoir-être», en cela, qu'un défi vous est lancé de trouver comment mesurer le «savoir-être»), retirer le regroupement professionnel RH. Instruire au lieu de former. Enseigner l'esprit critique au lieu de donnée des cours de finance.

    Si vous n'êtes pas d'accord avec la gestion, vous êtes déloyale, vous faites preuve d'insubordination. Vous êtes des «héréti

  • Yvon Bureau - Abonné 11 avril 2019 11 h 20

    Mieux soigner nos soignants

    Comme patients, disons qui nous sommes, affirmons nos valeurs, demandons les informations appropriées, vérifions si nous avons bien compris, faisons nos choix librement, demandons le respect de ceux-ci et assumons les conséquences.

    Pour les soignants, rien de mieux que le respect des patients dans leurs choix éclairés et libres pour leur maintien en santé.

    Dans l'univers soignants/gestionnaires, mieux vaut des mécanismes d'affirmation que de dénonciation.
    Affirmer avec argumentations nous place debout dans le dialogue pour les améliorations exigées.