Protéger les minorités ou le rigorisme religieux?

«Il faut cesser d’instrumentaliser les femmes voilées, en alimentant les peurs déraisonnables et les sentiments victimaires des minorités», rappelle l'auteure.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Il faut cesser d’instrumentaliser les femmes voilées, en alimentant les peurs déraisonnables et les sentiments victimaires des minorités», rappelle l'auteure.

La mobilisation contre le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État s’organise et s’internationalise, au nom de la protection des minorités. Pourtant, cette loi fait preuve de modération en limitant la restriction de signes religieux à certains fonctionnaires, dont les enseignants des écoles publiques, tout en reconnaissant les droits acquis des personnes en poste.

Il est regrettable que des progressistes antiracistes aient choisi de monter aux barricades pour s’y opposer, refusant toute restriction de signes religieux. On croit rêver en entendant des féministes se porter à la défense du hidjab et du niqab. Cette position radicale dénote une incompréhension des enjeux liés à l’islam politique qui menace toutes les libertés.

Quel symbole ?

Rappelons que la sacralisation du hidjab est relativement récente et intimement liée à l’émergence de courants intégristes représentant l’extrême droite religieuse. L’insistance sur le port du hidjab ou du niqab est justifiée par une lecture rigoriste des textes sacrés, selon laquelle le corps des femmes est awra, qui signifie honteux ou impudique, et qu’il doit être soustrait au regard des hommes pour éviter de susciter leur désir et de provoquer la fitna, qui désigne le chaos social.

C’est à partir des années 1970 que des groupes organisés, financés par les pétrodollars, ont martelé ce discours misogyne. Outre leur obsession pour le hidjab, ces groupes promeuvent, à travers les mosquées réelles et virtuelles, une vision réductrice du rôle des femmes et ils placent le religieux au coeur de tout système politique, ce qui nie les principes de démocratie et d’égalité.

Cette vision patriarcale, théocratique et liberticide est de plus en plus combattue au sein des sociétés musulmanes, avec l’appui de penseurs islamiques prônant une lecture ouverte des textes sacrés. Les conflits déchirant les sociétés à majorité musulmane découlent en grande partie de cette lutte idéologique, dont le symbole le plus visible est le hidjab, et qui se déroule au niveau transnational.

Paradoxalement, les opposants au projet de loi 21 dénoncent « l’obsession identitaire » des partisans de cette loi, alors que l’obsession identitaire de ceux et celles qui insistent sur le port du hidjab (ou du niqab) ne semble nullement les déranger. De plus, alors que ces opposants dénoncent, à juste titre, les courants issus de la droite religieuse ou politique au sein des pays occidentaux, ils n’hésitent pas à faire alliance avec les courants de l’islam rigoriste qui se situent à l’extrême droite du spectre politique. Cette opposition mal avisée ne fait que renforcer ces courants, qui instrumentalisent l’islam pour accroître leur pouvoir, ici comme ailleurs, et qui influencent les rapports sociaux dans un sens inégalitaire.

Ces graves incohérences de la gauche qui se veut inclusive ne sont pas sans conséquences néfastes et contre-productives à long terme. Il y a des limites à faire abstraction des réalités empiriques, en se voilant la face avec des arguments vertueux, sous prétexte de défendre le droit des minorités.

Instrumentalisation

Il faut cesser d’instrumentaliser les femmes voilées, en alimentant les peurs déraisonnables et les sentiments victimaires des minorités. Ce n’est pas ce projet de loi qui les menace, mais le climat social rendu toxique par des accusations injustifiées de racisme à l’encontre de l’ensemble de la société québécoise.

La mobilisation contre le projet de loi ne rend nullement service aux minorités ni aux femmes musulmanes qu’elle prétend vouloir défendre. Bien que cette stratégie ait réussi en 2014 à chasser le PQ du pouvoir, en mobilisant l’opinion publique contre la charte des valeurs qui ratissait trop large, une telle stratégie a eu des effets pervers. La défaite du PQ et les accusations de racisme à l’encontre des courants qui défendent la laïcité auront nul doute contribué à alimenter l’islamophobie et l’hostilité à l’égard des musulmans. De plus, cette manipulation idéologique partisane n’a fait que renforcer les sentiments victimaires et le repli identitaire de part et d’autre, apportant ainsi de l’eau au moulin du courant marginal de suprémacistes blancs qui menace la paix sociale.

Il faut tirer les leçons des erreurs du passé. Si l’opposition réussissait à entraver l’adoption du projet de loi 21 tant attendu, cela risquerait de gruger davantage le tissu social déjà fragilisé. Les opposants progressistes feraient mieux d’exprimer leur solidarité avec les nombreux citoyens et citoyennes musulman.e.s qui soutiennent ce projet de loi. Ces derniers estiment que l’affirmation du principe de laïcité représente le premier rempart (quoique non le seul) contre le courant transnational de l’intégrisme religieux qui menace leurs droits et libertés. Les médias doivent agir de manière éthique et responsable en cessant d’amplifier les accusations injustifiées de racisme.

Par ailleurs, la CAQ a l’obligation morale d’accompagner cette loi de mesures effectives visant à combattre les discriminations à l’égard des immigrants et des minorités. Hélas, M. Legault n’a montré aucune empathie envers ces derniers, nourrissant du coup la suspicion à l’égard de sa loi.

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56 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2019 02 h 09

    Imposer l'obscurantisme et la misogynie par le biais du voile intégriste.

    Félicitations, madame Geadah, pour un article lucide et pertinent. Effectivement, ce que les bienpensants ne comprennent pas, c'est que les forces obscurantistes de l'islam politique international instrumentalisent le voile pour propager leur idéologie misogyne et totalitaire.
    Il n'y a pas longtemps, il n'y avait pas une seule femme voilée en Afrique du Nord. Petit à petit, les forces obscurantistes grugent dans les démocraties occidentales pour imposer leur idéologie fasciste sur les sociétés progressistes.

  • René Tinawi - Abonné 10 avril 2019 07 h 56

    Merci Mme Geadah

    Votre excellent texte contraste fort bien avec les discours de MM. Steinberg et Charkawi.
    L'islam intégriste et politique veut le pouvoir. On l'a vu en Iran avec Khomeni et en Égypte avec Morsi.
    Je pense que les femmes voilées n'en sont même pas conscientes.
    Merci encore!

    • Cyril Dionne - Abonné 10 avril 2019 09 h 09

      Vous avez raison M. Tinawi. L'islam intégriste veut le pouvoir, point à la ligne. C'est une idéologie politico-religieuse basée sur la conquête et l'envahissement des autres. Imposer et conquérir. Dire que Québec solidaire supporte des intégristes comme Adil Charkaoui même s’ils disent le contraire puisque la plupart de ceux qui marchaient le weekend passé avec notre imam autoproclamé, sont des adeptes de la mouvance du Parti multiculturaliste-socialiste des islamo-gauchistes québécois et « canadians » mieux connue sous le nom intime de Québec solidaire.

      De toute façon, plus de 75% des musulmans une fois arrivés chez nous deviennent aussi religieux que nous sommes catholiques. La plupart veulent vivre en 2019 dans une société progressiste ou les dictats des religions sont une chose du passé. Malheureusement, il y reste cette frange d'intégristes qui veulent imposer leur vision du monde sur les autres, accommodements déraisonnables obligent. Et il n’y pas de meilleur exemple que ce Adil Charkaoui, le porte-parole du Collectif québécois contre l'islamophobie, qui est soupçonné d'avoir été un membre du Groupe islamique combattant marocain associée à Al-Qaïda et récemment, au Collège de Maisonneuve, suspecté d’avoir encouragé le départ de jeunes adolescents pour la Syrie et combattre pour l’EI.

      Dans le cas de M. Charkaoui, vous ne pourrez jamais exorciser l’esprit djihadiste qui sommeil en lui. La déradicalisation est impossible. Et merci à Mme Geadah pour faire la lumière sur le hidjab.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 10 avril 2019 13 h 23

      Monsieur Tinawi, merci d'intervenir à nouveau.
      Je ne cesse de parler de vous, même ici, et de parler de votre intervention en commission parlementaire.
      Grâce à vous, je me suis renseigné sur les Frères musulmans.
      J'ai adoré l'aplomb avec lequel vous avez parlé du travail et du fait que la religion n'y avait pas sa place.
      Il y avait une rigueur morale évidente et une force de conviction puissante, vous saviez de quoi vous parliez.

    • Christian Roy - Abonné 10 avril 2019 16 h 52

      Mme Geadad, je ne m'inquièterais pas outre mesure. M. Dionne l'a écrit: "De toute façon, plus de 75% des musulmans une fois arrivés chez nous deviennent aussi religieux que nous sommes catholiques. La plupart veulent vivre en 2019 dans une société progressiste ou les dictats des religions sont une chose du passé."

      Que le PL21 soit adopté ou non, nous sommes bien loin d'être une terre fertile à la croissance "des enjeux liés à l’islam politique qui menace toutes les libertés." dont vous parlez dans votre article.

      Faire passer la terre athéiste, anticléricale, hédoniste, individualiste et consumériste du Québec pour un éventuel foyer de la propagande islamiste... c'est étirer la sauce et bien mal connaïtre notre pays.

      Je dois toutefois saluer la qualité de votre texte. Il a cette qualité d'éclairer le débat de plus d'une perspective, ce qui laisse transparaïtre son vif désir de contribuer au bien commun. C'est ce que je retiens de lui.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 10 avril 2019 17 h 47

      Merci m. Gill de signaler le témoignage de Monsieur Tinawi !

      Je présume que c'est celui qu'on retrouveici aux auditions publiques sur le projet no.60 ici sous forme texte qui débute avec 4 photos qui expliquent a elles seules l'évolution du voile islamique au Caire.

      Sur cette page, http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/

  • Jean-François Trottier - Abonné 10 avril 2019 08 h 07

    Très bien mais... c'est incomplet

    "apportant ainsi de l’eau au moulin du courant marginal de suprémacistes blancs qui menace la paix sociale."

    Que dire des extrémistes de gauche ?

    Pour le moment la montée des extrémismes dans le monde, dûe en bonne partie à la baisse de crédibilité des politiciens, a avantagé QS.

    À force de faire de la politique comme il y a 80 ans tout en disant la faire "autrement", à force d'utiliser l'âgisme au point que l'on croit que les jeunes appuient automatiquement leur parti, et d'accuser les "riches" de tous les maux, QS arrive à merveille à semer la division et la haine partout.
    Tout comme l'extrême droite, dans une belle harmonie. La division est la même, seules les cibles diffèrent.

    Les uns comme les autres prétendent représenter de grands groupes sociaux dans le but un peu trop évident de les prendre en otage.
    Les uns comme les autres ont des solutions "yaka", "yaka faire payer les riches", "yaka les sortir d'ici"...

    Le débat actuel serait beaucoup plus serein sans les amalgames en provenance de la gauche morale, bourrés d'une morale qui présente tout toujours comme "absolu", "fondamental" et autres délires de prosélytes.

    Ils détestent tout y compris eux-mêmes, je me contente de les détester, eux.

  • Louis Germain - Abonné 10 avril 2019 08 h 47

    Contraste

    Votre texte contraste également de façon frappante avec la chronique de Francine Pelletier, sur la même page. J'espère que madame Pelletier saura vous lire.

  • Stéphanie LeBlanc - Inscrite 10 avril 2019 09 h 12

    Un outil politique

    Qu'elle en soit consciente ou pas, une femme qui portent un voile musulman participe au mouvement de politisation de l'islam amorcé en Iran en 1979 sous Khomeini. Avant cette révolution, la majorité des iraniennes ne le portaient pas et ne le considéraient pas comme la condition sine qua non pour pratiquer leur religion. C'était la même chose dans plusieurs pays à majorité musulmane.

    Quatre décennies de manipulation plus tard, de nombreux musulmans à travers le monde sont désormais persuadées qu'une femme qui montre ses cheveux commet un acte indécent alors que même le Coran ne leur demande pas spécifiquement de cacher leurs cheveux.
    Pire: comme ils ne sont pas nécessairement au courant que même en Afghanistan, les femmes se promenaient tête nue, en jupe au genoux et en manches courtes dans les années 70, de nombreux occidentaux sont persuadés que le voile a toujours été là et que ceux qui défendent le droit des femmes de se dévoiler veulent leur imposer des standards vestimentaires occidentaux.

    Il faut discuter avec des musulmans qui ont été témoin de la montée de l'islamisme politique dans leur pays d'origine pour comprendre que le voile est devenu un outil politique.