Mouvement anti-vaccin: un problème de culture scientifique ou politico-religieux?

«Au-delà de la faiblesse des arguments factuels avancés par les
Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse «Au-delà de la faiblesse des arguments factuels avancés par les "anti-vaxxers", il est utile de s’interroger sur les motivations qui guident ces mouvances pour mieux les comprendre et mieux les endiguer», estime l'auteur.

Il y a quelques semaines, trois scientifiques invités à Tout le monde en parle ont été la cible de propos haineux pour avoir simplement défendu le consensus scientifique sur l’efficacité et l’innocuité des vaccins pour la prévention des maladies infectieuses.

Comment expliquer la popularité grandissante des discours anti-vaxxers ? Qu’est-ce qui motive certaines personnes à mettre la vie de leurs enfants (et celle des autres) en danger ? Sont-elles seulement victimes de gourous autoproclamés qui se servent d’Internet comme d’un mégaphone à faussetés dans le but de vendre des pierres magiques ? Pourquoi un tel aveuglement devant les faits et une telle surdité devant les affirmations des scientifiques ?

Au-delà de la faiblesse des arguments factuels avancés par les anti-vaxxers (les vaccins causent l’autisme, les ingrédients des vaccins sont toxiques, etc.), il est utile de s’interroger sur les motivations qui guident ces mouvances pour mieux les comprendre et mieux les endiguer.

La journaliste Laurie Garrett, lauréate du prix Pulitzer, recense deux foyers d’anti-vaxxers particulièrement actifs aux États-Unis : il y a le pôle Deep South (du Missouri au Texas) et le pôle côte ouest (centré sur Portland, en Oregon). Il est intéressant de constater que le mouvement anti-vaccin s’est implanté à la fois dans des régions plus conservatrices votant républicain et dans celles, plus progressistes, votant démocrate. Ces deux groupes expriment la même opposition, mais pour des raisons légèrement différentes : les premiers, plus près des libertariens et des évangélistes chrétiens, craignent d’abord « l’État » ou « les élites » et les organismes de régulation qui en sont la partie apparente, comme la Food and Drug Administration. L’ennemi n’est pas tant les vaccins eux-mêmes que la peur d’une éventuelle obligation de vacciner, perçue comme un autre abus de pouvoir d’un État corrompu et idéologiquement partial.

Le deuxième foyer est formé de gens plutôt à gauche qui ne font pas confiance aux grandes compagnies pharmaceutiques et à la médecine moderne. Comme « l’État » pour le premier groupe, le « Big Pharma » est ici vu comme un ennemi tapi dans l’ombre, un groupe obscur qui contrôle, en coulisse, toutes les décisions de santé publique. Les médecins, les pharmaciens et tous les spécialistes de la santé, dès lors qu’ils se prononcent en faveur des vaccins, sont immédiatement intégrés à cette nébuleuse dangereuse contrôlée par des intérêts purement commerciaux prêts à empoisonner la population pour engranger les profits.

On le constate, loin d’être seulement un problème de connaissances scientifiques, la position des anti-vaxxers est motivée par d’autres préoccupations (conscientes ou non), qui ont finalement bien peu à voir avec la recherche de la vérité et ne se situent pas sur le même plan que les faits scientifiques. Ce sont des motivations que l’on pourrait qualifier de politico-religieuses : le besoin de liberté (face aux puissants), une volonté de pureté (du corps), une peur des institutions sans visage, le besoin de se regrouper en groupes homogènes, le besoin de se différencier de la masse, etc. Ces peurs proto-politiques se heurtent à un discours scientifique qui ne sait pas trop quoi faire de ces questions. Les scientifiques ont beau taper, avec un courage qu’il ne faut surtout pas minimiser, sur le clou à coups de faits scientifiques, les anti-vaxxers se sentent persécutés, incompris et ressortent galvanisés par ce qu’ils perçoivent comme des attaques.

Le problème, c’est que la santé fait partie, avec l’alimentation et la sexualité, de ces questions trop complexes pour être épuisées par des réponses exclusivement factuelles. Ce n’est pas pour rien que toutes les religions ont imposé des commandements stricts pour régir ces trois pôles fondamentaux de la vie humaine : se nourrir, rester en santé et se reproduire sont les clés de la survie de l’espèce, et ces mécanismes sont enfouis profondément en chacun de nous depuis des centaines de milliers d’années. Les questions liées à la santé sont donc particulièrement difficiles à discuter rationnellement, et potentiellement explosives, parce qu’elles convoquent nos valeurs profondes sur ce qu’est une vie saine, sur notre rapport à la liberté et sur nos craintes face à l’autorité.

Mais bref, pour faire face à ces discours, il n’y a que deux options : la coercition pure et simple (c’est l’option adoptée par plusieurs pays, où la vaccination est obligatoire) ; ou nous continuons la discussion, mais en comprenant que si celle-ci doit s’appuyer sur la science, elle ne doit pas s’y limiter. Il est impératif d’utiliser tous les outils psychologiques et éducatifs à notre disposition pour comprendre et calmer les différents types de préoccupations qui émergent de ce débat afin de rallier un maximum de personnes à cette question d’une importance capitale.

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5 commentaires
  • Guy St-Pierre - Inscrit 8 avril 2019 07 h 58

    Faire confiance à l'industrie pharmaceutique

    Vous connaissez Peter Gøtzsche, cofondateur de Cochrane? Selon cet expert la situation de conflit d'intérêt des pharmaceutiques et leur influence sur les recherches scientifique a pris des proportions alarmantes. Ces problèmes touchent également certains aspects des vaccins, de leur efficacité et de leur effets secondaires. Contrairement à ce que vous insinuez en concluant très rapidement aux certitudes absolues sur les vaccins, il y a des questions sans réponses entre autres sur le rôle de l'adjuvant d'aluminium tel que soulevé par Romain Gherrardi. La question de l'obligation vaccinale est une une grande question éthique et scientifique qui est loins d'être classé. Songer à rendre obligatoire les vaccins à l'échelle de la population mondiale avant d'avoir complètement dissocié l'industrie pharmaceutique des recherches et des conflits d'intérêts reliés à la vente des vaccins est une absurdité.

    • Marc-André Gardner - Abonné 8 avril 2019 23 h 35

      Le problème n'est pas de poser des questions, mais de ne pas daigner écouter les réponses. Vous nous en fournissez, bien malgré vous, l'exemple parfait. Vous avez en effet déjà écrit à un journaliste du Soleil à ce sujet. Ce journaliste scientifique a écrit un article en réponse à vos interrogations.
      Je suis tombé sur cet article de manière purement fortuite, ironiquement en cherchant précisément les termes "vaccin aluminium", suite à votre commentaire. Voici quelques extraits de l'article en question, titré "Vaccins : le grand méchant aluminium" :

      "Une revue de littérature scientifique portant précisément sur les «effets néfastes» des adjuvants aluminiques a été publiée dans The Lancet en 2004. [...] [s]es auteurs ont trouvé, et je cite : «35 rapports d’étude et [nous avons aussi] inclus trois essais cliniques randomisés, quatre essais semi-randomisés et une étude de cohorte.» Si ça se trouve, il peut bien y avoir eu une quarantaine d’autres études sur l’innocuité des adjuvants à base d’aluminium depuis 2004."
      "Pour quiconque n’a pas de connaissances relativement approfondies sur les vaccins (donc l’immense majorité), ces morceaux de propagande peuvent facilement apparaître «honnêtes», «censés», bien «argumentés» et bien «documentés», pour reprendre les termes de M. St-Pierre. Pour découvrir le pot aux roses, il faut y mettre des heures de recherche et de lectures arides, comparer ce que l’on trouve aux conclusions de sources fiables, etc."
      "La vérité, c’est que les adjuvants aluminiques sont étudiés depuis des décennies et le sont toujours, tant dans des études cliniques que par des systèmes permanents de surveillance des effets secondaires des vaccins dans tous les pays occidentaux"

      Je ne pense pas avoir grand chose à ajouter, mais je concluerai ainsi : le doute est un élément incontournable de la bonne science, mais totalement contreproductif si on n'est pas également prêts à l'appliquer à tout, pas seulement à ce qui nous ne convient pas...

  • Hélène Lecours - Abonnée 8 avril 2019 07 h 59

    En effet

    Cette question est d'une importance capitale et devrait provoquer un mouvement éducatif élémentaire sur ce que sont les vaccins et sur ce qu'ils font.

  • Gilles Bonin - Inscrit 8 avril 2019 12 h 22

    Les deux

    et la primauté du «me, myself and I»

  • Cyril Dionne - Abonné 8 avril 2019 15 h 09

    La science versus les idéologies et démagogies politico-religieuses de la gauche

    Durant la guerre de la révolution américaine, Washington avait décidé de faire inoculer ses soldats contre la variole. Les plupart des historiens disent aujourd’hui que c’est un des éléments clés de la victoire américaine.

    Ceci dit, l’inscience de l’opinion publique basée sur les émotions et des faits anecdotiques, fait rage aujourd’hui surtout aux USA. La femme de Carey Price fait la promotion des « anti-vaxxers » tout comme des célébrités de gauche, de Jim Carrey à Robert F Kennedy Jr en passant par Robert de Niro. Rien de cela ne repose sur des études empiriques basées sur les faits, mais plutôt sur des expériences personnelles.

    Beaucoup de parents sont contre ou ne font plus vacciner leur enfant parce plusieurs maladies ont été éradiquées aujourd’hui. Ils citeront en exemple l'industrie pharmaceutique qui fait des profits exorbitants sur cette pratique médicalement nécessaire et donc, nul besoin de vacciner les enfants. Oui, c’est peut-être vrai, mais la communauté scientifique ne cesse de dire que le risque de morts inutiles ou des maladies graves outrepassent la peur des vaccins.

    Une des raisons est que certains parents pensent que l’augmentation des cas d’autisme est directement reliée aux programmes de vaccination. Peut-être, et on dit peut-être que la prolifération des cas d’autisme est dû à plus grande connaissance des troubles envahissants du développement chez les enfants et maintenant les cas dits bénins sont aujourd’hui identifiés. Mais de toute façon, même face à l’évidence, plusieurs pensent que la Terre est plate.

    D'un côté, on retrouve la médecine scientifique et les établissements de santé publique et de l'autre, une coalition populiste de parents de célébrités, de politiciens et de militants. La science versus la superstition. La science versus les croyances politico-religieuses. Il ne nous manque plus que de voir apparaître Québec solidaire dans le débat pour nous dire sans rire que les religions créationnistes ont raison. Misère.