25e anniversaire du génocide au Rwanda: une propagande trop efficace

Un membre du FPR monte la garde d’une cellule de prison de Kibongo, en août 1994.
Photo: Hecto Mata Agence France-Presse Un membre du FPR monte la garde d’une cellule de prison de Kibongo, en août 1994.

Entre 1990 et 1994, une tapisserie génocidaire d’une envergure nationale et établissant les prérequis meurtriers fut tissée fil par fil. En fin de compte, en avril 1994, une simple maille sur laquelle tirer fut nécessaire pour déclencher un génocide où non seulement le gouvernement, ses officiers et ses milices ont agi comme bourreaux en chef, mais où des milliers de personnes, des voisins des collines, ont soulevé et laissé retomber la machette. La propagande systématique a rendu possible qu’un appel de la radio à se débarrasser des cancrelats, à couper les tendons d’Achille des Tutsis pour les rabaisser à la bonne hauteur soit entendu et suivi. En quelques heures, des barrages ont été érigés et les Tutsis furent traqués et systématiquement éliminés.

Dans un pays plus petit que l’Outaouais, mais avec une population comme celle du Québec en entier, en 100 jours, 800 000 Tutsis, soit l’équivalent de la totalité des gens de la grande région de Québec, ont été abattus. La recette propagandiste inspirée de la Shoah et l’ostracisme systématique de la minorité furent suivis méthodiquement pendant des années. Et cette fois encore, les signes avant-coureurs de la propagande extrémiste étaient clairs, connus, et décriés. Nous avons détourné le regard.

Depuis l’indépendance du Rwanda, plusieurs vagues de répression des gouvernements hutus ont incité des Tutsis à se réfugier dans les pays limitrophes, dont en Ouganda. C’est de là que les exilés de l’époque et les descendants des plus âgés déclenchèrent l’offensive du Front patriotique rwandais (FPR) en 1990. À partir de là, les événements et préparatifs génocidaires des extrémistes hutus s’accélérèrent. La propagande anti-Tutsis déjà maîtrisée est alors devenue omniprésente.

La station de Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), connue comme Radio Machette, est devenue un battement de tambour appelant à prendre des mesures contre l’ennemi inkotanyi (infiltré) de l’Ouganda et les inyenzis (cafards). Ses émissions accusaient les Tutsis d’être des parasites comploteurs. Elles ressassaient la vieille domination tutsie et entretenaient une peur d’une insurrection armée tutsie qui mobilisait la population. Les messages transmis, parfois ambigus ou offensants, mais souvent carrément directifs envers les Tutsis, pouvaient être pris au pied de la lettre.

Des ordres donnés pendant les émissions furent donc suivis. Un appel à prendre les armes contre ces infiltrés était destiné à prendre les armes contre tous les Tutsis. La radio nommait également des personnes qu’elle accusait faussement d’être membres du FPR, conduisant à leur assassinat. Elle alléguait faussement un plan d’assassiner des dirigeants hutus, provoquant l’assassinat de centaines de civils tutsis. Pendant le génocide, la RTLM est devenue quasi l’unique source d’informations au pays, mais également la voix de l’autorité. Les Rwandais écoutaient partout la station, y compris aux barrages routiers lors des massacres.

La propagande raciste doit être punie parce qu’elle fonctionne. Le génocide est un crime si grave que l’incitation à y participer doit être punie. Si la mort du président Habyarimana a été le déclencheur des massacres, la propagande fut la main tenant la machette. Un lien clair existait entre la diffusion des noms de Tutsis et les actes de génocide qui ont suivi. Preuve de l’influence de la RTLM, le colonel Bagosora, qui assuma le leadership militaire du pays après l’écrasement de l’avion du président, s’est opposé à ce que la première ministre, une Tutsie, Mme Uwilingiyimana, fasse un appel au calme.

La propagande a également miné la perception des Rwandais quant à l’ONU, et la radio a même lancé un appel à attaquer les soldats de la paix, y compris le général Dallaire. La première ministre fut assassinée dès le lendemain de l’écrasement du président, en compagnie de dix Casques bleus belges qui la protégeaient. Ces meurtres d’Occidentaux précipitèrent le retrait du contingent des Casques bleus, laissant sur place moins de 300 d’entre eux.

Je réalise qu’il y a le même laps de temps entre la fin de la Shoah et ma naissance qu’entre 1994 et aujourd’hui. Ce quart de siècle, pour moi qui ai étudié l’après-génocide au Rwanda, est passé comme un éclair même si la tragédie rwandaise demeure vive en mémoire. La Shoah, sur laquelle j’ai aussi écrit, paraît pour moi comme un événement plus lointain. Cette même distance perceptuelle s’installe chez la génération grandissante pour qui le génocide des Tutsis est une simple référence historique. Le temps qui file nous distancie des faits, efface peu à peu la mémoire vive et transforme l’événement en référence et simples statistiques.

Dans les prochains jours, efforçons-nous à réfléchir à 1994, au Rwanda et à l’impact des gestes haineux et de la propagande, précurseurs des atrocités. Le génocide est le plus abject des crimes, il nous atteint tous. Les paroles et gestes qui y mènent ne doivent jamais être tolérés.

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2 commentaires
  • Geneviève Caron - Abonnée 6 avril 2019 12 h 01

    Et s'il n'était pas seulement question de propagande, mais aussi de désespoir?

    Cette analyse est celle que j'ai toujours connu du génocide des Tutsis. Jusqu'à ce que je lise le chapitre portant sur le Rwanda du livre Effondrement de Jared Diamond qui, bien qu'il ne mette pas de côté cet angle d'analyse, privilégie une autre explication : "Le Rwanda, cependant, illustre le scénario catastrophe de Malthus. Plus généralement, les partisans et détracteurs de Malthus conviennent que les problèmes démographiques et environnementaux créés par un usage non durable des ressources ne pourront se résoudre que de deux manières : par des moyens librement consentis ou contraignants. (...) Toutes les terres de la commune étant occupées, les jeunes éprouvaient des difficultés à se marier, à quitter la maison , à acquérir une ferme et à fonder leur propre foyer. Chez les vingt - vingt-cinq ans le pourcentage de jeunes femmes vivant chez leurs parents a augmenté entre 1988 et 1993 pour passer de 39% à 67% et celui des jeunes hommes dans les mêmes conditions est passé de 71% à 100% : pas un seul homme de moins de vingt-cinq ans ne vivait hors de chez ses parents en 1993. (...) Ainsi, comme le notent André et Platteau, "les événements de 1994 ont fourni une occasion unique de régler des comptes ou de remanier les propriétés même parmi les villageois Hutus." (...) Pour sa part, Gérard Prunier précise : "Les politiciens avaient bien sûr des raisons politiques de tuer. Mais si de simples paysans dans leur entourage familial ont poursuivi le génocide avec un tel acharnement, c'est qu'une réduction de la population, pensaient-ils sans doute, ne pourrait que profiter aux survivants." Effondrement, éd. Folio, p. 513-534. Bref, cette longue citation pour dire que le manque de ressources est en fait le plus puissant catalyseur de cette boucherie de masse. Surtout si le manque de ressource débouche sur une situation où 100% des jeunes hommes sont privés de relations sexuelles. Deux instincts fort puissants, manger et se reproduire, sont brimés ici.

    • André Joyal - Abonné 6 avril 2019 21 h 34

      Mme Caron : intéressants vos propos sur Malthus dont j'ai enseigné la pensée en ayant lu la presque totalité de son oeuvre ainsi que ces nombreux détracteurs dont un certain Karl Marx. À propos du Rwanda de 1994, j'ai écrit ceci sur le rôle malthusien de la population : «Un territoire légèrement inférieur à celui de l'île de Vancouver ne peut pas bien faire vivre sept millions d'habitants. Là où deux ethnies se marchent sur les pieds, toute étincelle peut faire sauter cette poudrière démographique » (P.58:« Le néolibéralisme à travers la pensée économique», PUL, 2000).