La collusion, cet arbre mort qui cache la forêt de l’ingérence

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Photo: Alex Wong Getty Images / AFP «Le "dossier de la collusion" et le battage médiatique autour de l’enquête Mueller ont néanmoins contribué à politiser l’enjeu de l’ingérence, faisant ainsi naître le doute là où aurait dû régner un consensus», remarque l'auteur.

Peu probantes, les conclusions de l’enquête Mueller viennent éclipser les actions de désinformation et de piratage réellement entreprises par la Russie durant l’élection américaine de 2016.

« On vous l’avait bien dit », clament désormais en choeur les sceptiques de la première heure. Après deux ans d’investigation, l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur la campagne présidentielle américaine de 2016 a livré ses conclusions : aucune preuve de collusion entre l’équipe Trump et le gouvernement russe n’a été trouvée. S’il s’agit là d’une importante victoire symbolique pour le président américain, tout indique qu’une confusion sur l’enjeu de l’ingérence russe s’instaure désormais dans le débat public, aux États-Unis et ailleurs.

Dans un sondage publié quelques jours après les conclusions de l’équipe Mueller, le Washington Post observait que 31 % des citoyens américains considèrent désormais que la Russie n’a aucunement tenté d’influencer l’élection présidentielle de 2016. Seulement, « collusion » n’est pas « ingérence », et l’absence de preuves quant à la première risque désormais de faire oublier l’existence indéniable de la seconde.

Comme l’ont montré les données publiées en 2017 par Facebook, Twitter et d’autres compagnies de la Silicon Valley, l’« usine à trolls » russe connue sous le nom d’Internet Research Agency a déversé en 2016 des dizaines de milliers de contenus politiques fallacieux ou orientés sur les réseaux sociaux. Rien que sur Facebook, ces publications ont été partagées 12 millions de fois, commentées 1,3 million de fois et aimées 15 millions de fois. Ce flot de désinformation, dont il est évidemment ardu d’évaluer l’impact réel, a touché au total quelque 126 millions d’internautes américains.

En parallèle, plusieurs rapports sont venus démontrer que les « DNC leaks » (le piratage, puis la fuite orchestrée de milliers de documents du Comité national démocrate en 2016) étaient bien l’oeuvre de pirates informatiques affiliés au gouvernement russe. Si les informations révélées étaient indéniablement véridiques et d’intérêt public, reste que l’opération, par son contenu et son synchronisme, témoignait d’une volonté d’orienter la teneur du débat public à un moment clé du processus électoral : les fuites du DNC devaient exposer publiquement les torts de la campagne Clinton juste à l’aube de la Convention nationale démocrate.

Enfin, d’autres enquêtes sont un peu plus tard venues démontrer qu’entre 21 et 39 États américains ont vu leurs infrastructures électorales « visitées » par des pirates basés en Russie au fil de l’année 2016. Bien qu’aucune tentative de manipulation des résultats n’ait été observée, les pirates en question ont néanmoins pu pénétrer diverses bases de données contenant, par exemple, des listes électorales, accédant ainsi à des informations critiques sur des milliers d’électeurs (qu’ils auraient pu altérer, s’ils le souhaitaient).

Alors que ces éléments sont aujourd’hui fermement établis, le « dossier de la collusion » et le battage médiatique autour de l’enquête Mueller ont néanmoins contribué à politiser l’enjeu de l’ingérence, faisant ainsi naître le doute là où aurait dû régner un consensus : une puissance étrangère est bel et bien parvenue à s’immiscer dans le processus politique américain. Non pas en collaboration avec un candidat, mais de sa propre initiative, non pas en secret, mais au grand jour, non pas depuis la Trump Tower, mais à travers la fibre optique.

En somme, l’enjeu de la « collusion » s’impose donc comme l’arbre (désormais mort) cachant la forêt de l’ingérence. Résultat : trois ans après les événements, le grand public américain n’est toujours pas d’accord sur ce qui s’est passé en 2016, ni même sur le fait que quelque chose se soit bel et bien passé (alors que des preuves formelles en témoignent). Si l’on admet l’hypothèse que le but de la Russie en 2016 n’était pas tant de favoriser un candidat que de semer le doute sur le fonctionnement du processus électoral américain, l’actuelle confusion générée par les conclusions de l’enquête Mueller suggère qu’ils y sont parvenus.

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6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 6 avril 2019 01 h 02

    Peu probantes?

    «Peu probantes, les conclusions de l’enquête Mueller viennent éclipser les actions de désinformation et de piratage réellement entreprises par la Russie durant l’élection américaine de 2016.»

    En fait, on n'en sait rien, le rapport n'ayant pas été rendu public. On n'a que la version écourtée du ministre de la Justice William Barr, qu'on ne peut pas penser impartial.

  • Gilbert Troutet - Abonné 6 avril 2019 09 h 47

    Rien de nouveau

    Si la Russie a pu brouiller les cartes dans l'élection américaine de 2016, ce n'est vraiment rien de nouveau, Sauf que les moyens utilisés de nos jours sont différents et plus sophistiqués. Chacun sait que la CIA est active depuis longtemps pour influencer les politiques internes d'autres pays, jusqu'à renverser un gouvernement légitime comme en Iran en 1953 ou au Chili en 1973. Et que dire des manigances américaines, dont le Canada est complice, pour tenter de mettre la main sur les ressources du Venezuela ? Madame Freeland nous met en garde déjà contre l'ingérence russe dans les prochaines élections fédérales.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 avril 2019 10 h 02

    Est-ce qu’il est logique en 2019 de maintenir 50 000 soldats américains en Allemagne?

    « Seulement, « collusion » n’est pas « ingérence », et l’absence de preuves quant à la première risque désormais de faire oublier l’existence indéniable de la seconde. »

    On nage en plein dans les romans de John le Carré. Il faut que ce soit les Russes qui ont fait gagner Donald Trump et non pas les travailleurs américains désabusés des politiques démocrates parce que nos talibans gauchistes ne sont pas capables encore aujourd’hui d’accepter le résultat démocratique de l’élection de 2016. Personne n’a jamais pensé qu’il y a d’autres pays qui sont impliqués dans l’espionnage aux USA? On pourrait penser aux Chinois parce qu’eux, ils ont beaucoup à perdre comme puissance économique alors que pour la Russie, c’est maintenant une puissance de second ordre et certainement pas une puissance économique. C’est la Chine qui envahit les pays par sa force économique et qui sont les véritables ennemis des pays occidentaux. Et l’Empire du milieu est une dictature où son chef s’est déclaré président à vie.

    Pensez-vous pas pour une minute qu’il n’y a pas eu, n’y a pas et n’aura pas de collusion américaine dans les affaires politiques internes de pays étrangers? Qui pensez-vous a propulsé un certain Boris Eltsine au pouvoir pour mettre fin une fois pour toute à l’empire de l’Union soviétique? Les Américains bien sûr et ce fut une des grandes victoires de la CIA. Je pourrais poursuivre avec toutes les ingérences américaines dans les autres pays de la planète si j’avais assez d’espace dans ce commentaire pour toutes les énumérer.

    Revenez-en les gauchistes. Parce que vous n’aimez pas un certain président à partir de vos filtres personnels de rectitude politique, celui-ci n’a envahi aucun pays, n’a commencé aucune nouvelle guerre, n’a pas fait assassiner ses ennemis par des attaques de drones comme le faisait un certain Barack Obama et ne s’est pas impliqué dans les affaires intérieures de pays étrangers. Il a mis fait à des conflits en rapatriant les soldats américains.

  • Pierre Fortin - Abonné 6 avril 2019 10 h 04

    Vos preuves d'abord


    Il est indécent qu'un universitaire présente un tel réquisitoire en martelant comme des certitudes ce qui n'a jamais été démontré. Tant que vous ne présenterez pas vos preuves vérifiables, vos belles paroles ne valent pas mieux que des clous.

    Marteler ad nauseam « les actions de désinformation et de piratage réellement entreprises par la Russie [...] », « l'existence indéniable de [l'ingérence] », « le piratage de milliers de documents [du DNC] étaient bien l'œuvre de pirates informatiques affiliés au gouvernement russe », « une puissance étrangère est bel et bien parvenue à s'immiscer dans le processus politique américain » ou encore « alors que des preuves formelles en témoignent » et toutes vos conjectures ne feront jamais une preuve. Prendriez-vous vos lecteurs pour des naïfs?

    Je vous mets au défi de produire vos "preuves" alors que personne n'a réussi à le faire, pas même la NSA qui est techniquement en mesure de produire le trafic entier des transferts internet de cette journée de 2016. En revanche, deux ex-directeurs techniques de cette même NSA ont démontré l'impossibilité matérielle qu'un piratage ait été effectué : les dossiers du DNC n'ont pu être obtenus que par copie directe des ordinateurs du parti.

    Vous négligez les autres aspects de l'enquête, comme l'assassinat de l'auteur "présumé" de cette copie, Seth Ritch, deux semaines après dans les rues de Washington (l'enquête sur sa mort est encore au point mort); comme le dossier Steele, qui a mené à une écoute illégale par le FBI de l'équipe Trump avant l'élection, et le contenu même de ces dossiers du DNC. Quelle importance accordez-vous à ces éléments du dossier?

    « Le mensonge n'est un vice que quand il fait mal. C'est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai un jour. » — Voltaire, lettre à Thiriot

    • Gilbert Troutet - Abonné 6 avril 2019 11 h 32

      Quelle est la crédibilité, en effet, de ces chercheurs au titre ronflant de « l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand »? Radio-Canada a souvent recours à ces chercheurs professionnels et j'ai l'impression, chaque fois, qu'on me sert les mêmes hypothèses sur l'ingérence étrangère. Ce sont en général des informations au conditionnel. Ce qui fait un bon journaliste, c'est la qualité et la fiabilité de ses sources. Pendant ce temps les chercheurs continuent de chercher.

    • Pierre Fortin - Abonné 6 avril 2019 12 h 17

      Monsieur Troutet,

      Nos commentateurs politiques qui se prétendent analystes ne font le plus souvent que décrire la pavane électorale comme le font les commentateurs sportifs lors de compétitions. On se demande s'ils sont capables d'approfondir un tant soit peu les enjeux sociaux réels tellement ils confondent la démocratie, l'autorité du peuple, et le régime électoral qui est la délégation de ce pouvoir du peuple à un petit groupe de gouvernants bien organisés. Les partis ont bien compris leur intérêt et il n'est pas du tout certain qu'il s'harmonise avec le nôtre.