Un CPE, «qu’ossa donne»?

De nombreuses voix se sont élevées pour défendre le «modèle CPE» depuis le dévoilement du projet des maternelles 4 ans du ministre Roberge.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir De nombreuses voix se sont élevées pour défendre le «modèle CPE» depuis le dévoilement du projet des maternelles 4 ans du ministre Roberge.

Depuis quelques semaines, la volonté du ministre de l’Éducation Jean-François Roberge d’implanter des maternelles 4 ans partout au Québec a fait en sorte que de nombreuses voix se sont élevées pour défendre le « modèle CPE » : chroniqueurs, chercheurs, parents et groupes représentant le réseau de la petite enfance. À titre d’administrateurs du CPE du Carrefour, nous sentons pour notre part le besoin d’insister sur des informations qui ont peu circulé dans la foulée de ce débat et qui concernent les services concrets offerts par les CPE. Sans dénigrer le projet du gouvernement, qui repose sur des objectifs louables, notamment le dépistage précoce des troubles du développement, nous estimons qu’il est de bon ton d’éclairer les élus et la population québécoise sur le travail que nous effectuons déjà en cette matière et qui, malheureusement, sera fragilisé par l’implantation généralisée des maternelles 4 ans.

Fondé en 1979, notre CPE compte trois installations qui accueillent chacune 80 enfants des quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Centre-Sud à Montréal. Nous sommes également Bureau coordonnateur de 585 places en milieu familial, c’est-à-dire que notre équipe s’occupe d’octroyer des reconnaissances à des services de garde, de leur offrir du soutien pédagogique et administratif, en plus de traiter les plaintes les concernant. Nous employons des dizaines d’éducatrices dûment formées en petite enfance, dont la majorité cumule plusieurs années d’expérience, ce qui assure une stabilité aux enfants. Leur travail est chapeauté par une équipe de direction chevronnée et un conseil d’administration composé en majorité de parents bénévoles, mais également d’une éducatrice, d’une responsable d’un service de garde en milieu familial et d’une personne représentant la communauté.

Le CPE du Carrefour a entre autres missions celle de rejoindre les familles vulnérables des quartiers que nous desservons. Pour ce faire, nous avons mis en place une politique de priorité selon le code postal et collaborons avec de nombreux partenaires et intervenants sociaux, tels que les CLSC, le Centre de pédiatrie sociale du Dr Julien et l’organisme Mères avec pouvoir. Ces liens étroits avec la communauté nous permettent d’être ancrés dans les besoins réels de notre milieu et de rejoindre certaines familles qui ont peu confiance envers les institutions traditionnelles, dont l’école.

Les familles qui ont choisi notre CPE savent qu’elles sont en droit de s’attendre à des services de qualité. Dans chacune de nos installations, les repas sont préparés sur place, sont chauds et ont fait l’objet de recommandations de la part d’une nutritionniste. Les groupes sont formés de façon à permettre des interventions individualisées et adaptées aux besoins développementaux particuliers de chaque enfant. Les jeux offerts et les locaux évoluent au cours de l’année pour s’adapter à l’âge et à l’intérêt des enfants, afin de favoriser un développement moteur optimal. Leur développement langagier est également stimulé par un programme pédagogique éprouvé s’appuyant sur des données scientifiques probantes. Nos éducatrices sont d’ailleurs soutenues en cette matière par de la formation continue et des visites régulières d’orthophonistes. Enfin, nous avons mis en place un outil de dépistage de retard dans différentes sphères de développement auquel collaborent les parents, ainsi qu’un programme pour favoriser le développement des habiletés sociales. Enfin, les enfants jouent dehors tous les jours et, tous les mois, font des sorties éducatives ou culturelles (théâtre, bibliothèque, marché public, etc.) sans coût supplémentaire pour les parents.

Depuis 40 ans, notre principal objectif a été et demeure d’assurer aux enfants des conditions optimales de développement et un milieu de vie de qualité où ils sont en mesure de s’épanouir et d’apprendre dans un cadre ludique. Or, tel qu’il est présentement conçu, le projet de maternelles 4 ans compromet à long terme la capacité des CPE comme le nôtre et des services de garde en milieu familial que nous coordonnons de maintenir et d’améliorer les services offerts aux enfants de 4 ans et à leurs familles.

En créant un système parallèle, même s’il demeure optionnel, le gouvernement prive les CPE de moyens importants leur permettant d’offrir les services les mieux adaptés à la petite enfance, et indirectement aux communautés qu’ils servent. Nous appelons le ministre Roberge et son gouvernement à revoir leur projet pour qu’il se fasse en complémentarité et dans le respect de ce que notre réseau a été en mesure d’accomplir depuis sa fondation, plutôt qu’à son détriment, et indirectement à celui des enfants. Parce qu’au-delà du débat de structure, c’est l’intérêt supérieur des enfants qu’il convient de mettre en avant.

* Ce texte est cosigné par les membres du CA du CPE du Carrefour :

Émilie Laporte, présidente

Hans Olivier Poirier-Grenier, vice-président

Bano Soumaré, trésorière

Chanèle Boulet Gauthier

Cathy-Soleil Cyr-Racine

Sarah Gendron

Jacinthe Leduc

Marie-Michèle Monssen Comtois

Christopher Pitchon

Mélissa Quagliano

Meriem Reddad

Lisabelle Sabourin-Mallette

Amanda Stevens

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2 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 2 avril 2019 04 h 01

    C’est difficile de faire changer de posture un mininistre tel monsieur Roberge, qui s’est engagé après son premier ministre à faire quelque chose. Même si ce quelque chose met en pérail un fleuron comme sont les CPE.

    Il lui faudrait quelque chose comme de l’humilité pour admettre qu’il s’est peut-être trompé légèrement, et ajuster son projet à la réalité.

    Mais comme on sait, monsieur Roberge est orgueilleux, voire vaniteux... Ce n’est pas certain malgré votre démonstration éloquente, qu’il fasse marche arrière. Mais on ne sait jamais!

  • gaston bergeron - Abonné 2 avril 2019 10 h 31

    Bravo pour ce texte éclairant

    ...qui devrait « éclairer » le ministre Roberge et sa lubie des maternelles qui n'existeront qu'au risque du parasitage des CPE. Qui ne sait pas encore que nos CPE (PQ, Pauline Marois, 23 septembre 1997), créés à partir des garderies communautaires des années 1970, constituent une des grandes richesses culturelles collectives du Québec? Leur excellente réputation, maintes fois confirmée ici et ailleurs, est le résultat d'une longue maturation (Min. de la famille, éducatrices, parents...) des programmes et des activités d'éducation profitables à l'apprentissage et à la socialisation des enfants. Faut-il vraiment risquer de les affaiblir?