La philanthropie est-elle vraiment au service des communautés?

<p>La Fondation McGill a récemment reçu un don de 200 millions de dollars de la part des philanthropes.</p>
Photo: Getty Images

La Fondation McGill a récemment reçu un don de 200 millions de dollars de la part des philanthropes.

La semaine dernière, le grand public apprenait que le docteur Julien et sa conjointe faisaient face à des dénonciations de harcèlement au sein de leurs équipes et à des démissions massives.

Ces informations ont permis à la population en général de découvrir une facette sombre des centres de pédiatrie sociale, en contraste avec l’image idéalisée qui circule. Il ne faudrait cependant pas croire qu’il s’agit uniquement d’un problème de style de gestion.

Depuis des années, nous dénonçons les sommes récurrentes que les centres de pédiatrie sociale du docteur Julien raflent par millions versés à même nos deniers publics. Alors que nos organismes communautaires, créés par et pour la communauté, sont affamés, la Fondation du docteur Julien a reçu pas moins de 45 millions depuis 2016 pour financer une trentaine de centres. Même si les centres de pédiatrie se prévalent d’une mission sociale, rappelons-nous qu’ils sont gérés comme une entreprise familiale qui appartient à ses fondateurs et non à la communauté. C’est là toute la différence avec les organismes communautaires.

De plus, on a souvent mis en avant le caractère « novateur » des centres de pédiatrie sociale du docteur Julien. Or, il s’agit d’un modèle qui est largement inspiré de l’approche des organismes communautaires et des CLSC. Que les CLSC, à l’instar d’autres services publics, ne soient plus capables d’assurer cette mission adéquatement aujourd’hui par manque de ressources devrait nous pousser à mieux les financer plutôt que de créer des avatars privés de ces mêmes services.

Alors que le système philanthropique érige des vedettes de la charité, nous, organismes de l’action communautaire autonome (ACA), créons tous les jours des leviers collectifs où les communautés reprennent le pouvoir sur leurs vies. Nous construisons des espaces et des infrastructures résilientes où la solidarité est la valeur qui prime et où les gains ne sont pas seulement quantifiables en nombre de services ou d’individus bénéficiaires, mais en avancement des droits et d’autonomisation des collectivités.

À peu près dans la même période, nous apprenions que la Fondation McGill recevait un don de 200 millions de dollars de la part des philanthropes John et Marcy McCall MacBain pour financer le séjour universitaire de 15 étudiants par année à l’Université McGill. Soulignons qu’environ la moitié de cette somme est financée par la société québécoise, grâce aux crédits d’impôt. Cette somme représente la moitié de l’augmentation que 4000 organismes d’ACA à travers la province réclament, depuis plusieurs années, pour pouvoir continuer à offrir leurs activités à l’ensemble de la population tous secteurs confondus. Notre système est ainsi fait que de riches donateurs peuvent choisir de soutenir une quinzaine d’étudiants, avec exemption d’impôt, alors que plus de 60 000 travailleurs et travailleuses communautaires sont en survivance.

Le 15 mars dernier, l’émission Les francs-tireurs accueillait une table ronde pour mettre en lumière la face cachée de la philanthropie. Les révélations sur les grandes fondations et leur gestion des capitaux, ainsi que sur les sommes astronomiques qui échappent annuellement aux caisses de l’État, sont ahurissantes. Certes, nous ne découvrons pas l’ampleur de ces évasions fiscales drapées de charité, mais voir que cela continue à se produire avec la complicité de nos gouvernements et de nos lois est insoutenable.

Bien que plusieurs initiatives partent d’une bonne volonté, le «philantrocapitalisme» ne remet en question ni le système ni les inégalités. Il faut garder en tête que son impulsion première est l’évitement fiscal et non la justice sociale. Nous avons hâte de voir le jour où nos gouvernements auront le courage de mettre fin aux injustices fiscales et sociales qui permettent à 1 % de la population de détenir 80 % de la richesse tout en se privant, en plus, de revenus importants grâce aux crédits d’impôt pour des dons faits à des organismes déjà riches. Nous avons aussi hâte que la solidarité ne soit plus le joujou de cette poignée de dirigeants d’entreprise qui l’utilisent comme un branding pour augmenter leurs profits tout en détournant des millions de nos caisses publiques.

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14 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 23 mars 2019 01 h 30

    Philantrocapitalisme

    «Bien que plusieurs initiatives partent d’une bonne volonté, le «philantrocapitalisme» ne remet en question ni le système ni les inégalités.»

    Tout à fait.

    À ce sujet, il faut lire le livre Winners take all : the elite charade of changing the world (Les gagnants qui raflent la mise : la mascarade de l’élite qui prétend changer le monde) de Anand Giridharadas, ou harceler nos éditeurs pour qu'ils le traduisent. Ce livre explique en détail et de l'intérieur ce que dit l'auteure de cette lettre. Frissons garantis.

  • Nadia Alexan - Abonnée 23 mars 2019 05 h 05

    L'évasion fiscale drapée en charité!

    Merci, madame Caroline Toupin, de mettre en lumière le scandale de la philanthropie capitaliste qui privilégie d'abord et avant tout «l’évitement fiscal et non la justice sociale». C'est le problème que la fiscalité Brigitte Alepin a décrit dans son livre: «Ces riches qui ne paient pas d’impôts (Méridien, 2004) et La crise fiscale qui vient (VLB).
    Selon l'auteure, c’est un mythe de penser que ces fondations apportent tant à la société. En vertu des lois fiscales canadiennes, celles-ci doivent en effet consacrer au moins 3,5 % de leur capital à des fins sociales, excluant les dépenses d’activités et d’administration. Elle propose qu'il faille imposer une taxe sur le capital des grandes fondations privées. «Pourquoi ces organismes ne font-ils pas leur juste part comme les autres contribuables, elle se demande»?
    Madame Toupin a raison de dire: «Nos gouvernements doivent avoir le courage de mettre fin aux injustices fiscales et sociales qui permettent à 1 % de la population de détenir 80 % de la richesse tout en se privant, en plus, de revenus importants grâce aux crédits d’impôt pour des dons faits à des organismes déjà riches.»

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 23 mars 2019 06 h 19

    Il devient urgent

    Que la Société Radio-Canada et son animateur Joel LeBigot se dissocient des activités du docteur Julien. Monsieur LeBigot a déclaré samedi dernier a la radio, que les problèmes de gestion n'étaient pas de son affaire. Je crois que lorsqu'on soutient un organisme ou une cause, on doit aussi assumer ses erreurs et agir en conséquence.

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 mars 2019 12 h 56

      Absolument madame Allaire. Il est troublant que la traditionelle "guignolée" soit devenue l'apanage du Dr.Julien...

  • Jean Lacoursière - Abonné 23 mars 2019 08 h 52

    Le procès d'intention


    L'auteure de la lettre écrit :

    "Bien que plusieurs initiatives partent d’une bonne volonté, le «philantrocapitalisme» ne remet en question ni le système ni les inégalités. Il faut garder en tête que son impulsion première est l’évitement fiscal et non la justice sociale."

    Mon commentaire concerne la deuxième phrase de la citation ci-dessus.

    Quand John et Marcy McCall MacBain donnent 200 M$ à l'Université McGill, ils obtiennent un crédit d'impôt, mais au bout du compte ils donnent quand même toujours bien (approx.) 100 M$ de leur poche, non ?

    Dire que "l'impulsion première" de John et Marcy McCall MacBain est l'évitement fiiscal me semble nuire aux autres bons arguments de cette lettre.

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 mars 2019 11 h 02

      Vous avez tort, monsieur Jean Lacoursière. Pour comprendre l'ampleur de l'évasion fiscale chez les fondations charitables, il faudrait lire les livres de la fiscaliste Brigitte Alepin que je cite dans mon commentaire si haut. Dans La crise fiscale qui vient, elle écrit : « Le plus inquiétant avec le régime fiscal et juridique qui encadre les fondations de charité est qu’il permet que des personnes non élues bénéficient de pouvoirs qui, dans un régime démocratique, devraient revenir exclusivement au gouvernement élu par le peuple » (p. 91). Elle poursuit, «d’après les statistiques publiques disponibles, les ménages consacrent en moyenne 9 % de leur capital aux impôts, aux différentes taxes et aux dons, comparativement à 4 % dans le cas d’importants organismes comme les fondations Chagnon, J. A. De Sève, Marcelle et Jean Coutu ou Molson». Le pacte fiscal dont bénéficient les fondations privées est au désavantage des contribuables qui, en bout de ligne, n’ont pas un réel retour sur leur investissement.
      La Fondation Chagnon, par exemple, a coûté à ce jour plus d’un milliard de dollars aux contribuables québécois selon la fiscaliste, lorsqu’on additionne le crédit d’impôt accordé au fondateur et le congé d’impôt dont elle profite. En retour, depuis sa création, ses activités de charité sont d’une valeur d’environ 375 millions de dollars, si on se fie à ses rapports financiers. Déjà, en 2003, son portefeuille était cinq fois plus élevé que celui du Fonds de lutte contre la pauvreté du gouvernement québécois, « faisant d’elle une entité plus importante que l’État sur des questions d’État[2] » non seulement cette fondation ne paie-t-elle pas d’impôts, mais son partenariat avec le gouvernement s’est développé au point où les contribuables financent 50 % de ses projets sans détenir le pouvoir décisionnel correspondant. C'est une menace pour la démocratie.
      Il y a là un enjeu politique, une question de transfert de pouvoir insidieux et un pacte-cadeau fiscal consenti aux fond

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 mars 2019 12 h 58

      100M$ d'évitement fiscal n'est pas rien non plus...

    • Jean Lacoursière - Abonné 23 mars 2019 16 h 23

      Madame Alexan,

      Vous dites que j'ai tort de croire que "l'impulsion première" de John et Marcy McCall MacBain (don de 200 M$ à McGill) n'est pas l'évitement fiscal.

      Libre à vous de le penser. Je crois plutôt qu'il y a à la base une volonté de faire le bien.

      Maintenant, les effets pervers des lois fiscales concernant la philanthropie constituent un autre problème bien décrit dans cette lettre.

    • Jean Langevin - Abonné 23 mars 2019 23 h 25

      Je comprend votre point M. Lacoursière. Devant le tollé soulevé par ce don, ces gens peuvent toujours opter pour annuler le projet prendre le magot et envoyer ça dans un paradis fiscaux. Merci bonsoir il est parti le don et pas d'irritant pour les gens.

  • Christian Beaudet - Abonné 23 mars 2019 09 h 47

    Les dépenses fiscales des gouvernements affaiblissent la démocratie

    S'il est à bon escient d'accorder une déduction fiscale pour dons de charité aux salariés lamda, cela pose problème lorsqu'il s'agit de dons philantropiques à grande échelle c'est-à-dire lorsque des millions de dollars sont en cause pour un seul don. Ces dépenses fiscales sont soustraites à l'attention des législateurs démocratiquement élus pour faire les choix budgétaires en toute transparence. Le don à l'Université Mc Gill à saveur élitiste est-il conforme aux politiques publiques officielles d'accès à l'éducation supérieure notamment en région? Il faut bien comprendre que l'avantage fiscal procuré au donnateur est supporté par tous les autres contribuables qui n'ont droit à aucun débat public et démocratique sur le choix de financement du donnateur. Cela devient inquiétant quand on sait que la fortune plusieurs millirdaires de ce monde dépasse le budget de bien des pays.