Le modèle catalan pour sortir de l’impasse nationale

Il me semble que l’heure est venue — «Ara és l’hora», un des slogans 2014 de l’ANC —, comme le chantait Félix, pour le regroupement des forces vives du Québec, la fondation d’une entité véritablement non partisane inspirée du modèle catalan.
Photo: Manu Fernandez Associated Press Il me semble que l’heure est venue — «Ara és l’hora», un des slogans 2014 de l’ANC —, comme le chantait Félix, pour le regroupement des forces vives du Québec, la fondation d’une entité véritablement non partisane inspirée du modèle catalan.

Au Québec, depuis les années 1960, le nationalisme québécois a connu une grande période d’effervescence. Malgré le désir de libération nationale, le référendum de 1980 a échoué et celui de 1995 a failli porter ses fruits. Depuis cette défaite amère, c’est le politique qui s’est obstiné à tirer sans succès sur la tige florale pour amener les Québécois à faire éclore le projet de pays.

Pour leur part, dans le nord-est de l’Espagne, les nationalistes catalans, qui ne se définissaient pas tous encore comme indépendantistes, avaient les yeux tournés vers le Québec, un modèle inspirant.

La blessure provoquée par la défaite lors du deuxième référendum a contribué à démobiliser les Québécois qui avaient rêvé d’un pays. Les nouvelles générations ouvertes sur le monde, rassurées d’évoluer dans un État moderne, leurs aînés avaient trouvé un certain réconfort dans les réalisations du PQ, ont développé des intérêts planétaires plus individualistes que collectifs.

Dans ce nouveau contexte, le politique a repris le bâton du pèlerin en répétant le modèle initial du jardinier pressé qui s’entête à forcer indûment la croissance de ses plantations afin qu’elles se mettent à fleurir. Un modèle qui, jusqu’à maintenant, n’a donné aucun résultat.

En Catalogne, les initiateurs du mouvement indépendantiste ont choisi une tout autre avenue : la mobilisation non partisane de la société civile. Après avoir provoqué des échanges anonymes entre des intervenants aux idéologies politiques divergentes, mais qui avaient en commun de créer la République de Catalogne et les réunir pour leur faire découvrir de nombreux points de convergences, l’Assemblea Nacional Catalana (ANC) a vu le jour en 2011. Une organisation liée à aucune organisation politique, résolue à ne jamais se transformer en parti politique, regroupant des milliers de membres avec pour but l’indépendance politique de la Catalogne sous la forme d’un État de droit, démocratique et social.

En étroite collaboration avec une association indépendantiste vouée à la promotion de la langue et de la culture catalanes, Òmnium Cultural, l’ANC a progressivement mobilisé la société civile village par village, ville par ville, profitant de toutes les occasions pour nourrir et faire croître le projet de pays appuyé par une pédagogie des avantages de s’affranchir. Jusqu’à regrouper des millions de personnes dans des manifestations non partisanes, pacifiques, festives forçant les partis politiques à mettre de côté momentanément leurs idéologies sans se saborder ou se fusionner, mais en se coalisant pour appuyer l’organisation d’un référendum sur l’autodétermination : le Partit Demòcrata Europeu Català (PDeCat) — libéral et indépendantiste —, l’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) — indépendantiste de gauche défenseur d’une république indépendante en Catalogne — et la Candidatura d’Unitat Popular (CUP) — indépendantiste entre la gauche et l’extrême gauche.

Un contexte politique presque comparable à celui du Québec avec la CAQ (nationaliste et, jusqu’aux dernières nouvelles, non indépendantiste, regroupant des partisans de toutes allégeances), le PQ (indépendantiste) et QS (difficile à dire puisque pour des raisons d’abord idéologiques, le PQ et, sur la scène fédérale, le Bloc québécois, sont pour eux des ennemis à abattre). Auquel s’ajoute une vacuité désolante de la mobilisation de la société civile qui assiste béatement, dans le confort et l’indifférence, à l’autodestruction de la mouvance politique souverainiste.

Bien sûr, il existe au Québec une multitude de groupuscules, de groupes, de regroupements, de mouvements… qu’on peut décliner à partir d’un dictionnaire de synonymes, plus ou moins liés à un parti ou à une idéologie politique. Chacun croit avoir en main la solution au problème. Tous ont échoué à ce jour dans leurs actions égocentriques.

Il me semble que l’heure est venue — « Ara és l’hora », un des slogans 2014 de l’ANC — comme le chantait Félix, pour le regroupement des forces vives du Québec, la fondation d’une entité véritablement non partisane et n’ayant aucune velléité de se transformer en parti politique, inspirée du modèle catalan. Avec comme objectif de redéfinir et de promouvoir le projet de pays en fonction des attentes de toutes les générations de Québécois. Une sorte d’« ANC » québécoise qui fusionnerait toutes les initiatives éparses avec un but commun : faire du Québec un pays, une république citoyenne, qui, au moment opportun, serait en mesure de faire pression sur les politiciens de toute allégeance afin de passer à l’action.

Le cul-de-sac politique actuel me semble une occasion idéale pour un rapprochement avec les dirigeants catalans de l’ANC et d’Òmnium Cultural pour adapter ce modèle de mobilisation fructueux qui poursuit son action malgré l’obstruction du gouvernement espagnol. Au Québec, en 2019, il est temps de sortir du cadre politique inopérant et de trouver de nouvelles façons pour aborder la question nationale en prenant comme assise la société civile.

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16 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 23 mars 2019 01 h 08

    Aveuglement

    «difficile à dire puisque pour des raisons d’abord idéologiques, le PQ et, sur la scène fédérale, le Bloc québécois, sont pour eux des ennemis à abattre»

    C'est quand même fort d'affirmer cela après une campagne au cours de laquelle le chef du PQ a renoncé à parler du sujet prévu lors du dernier débat pour plutôt profiter de son temps de parole pour s'attaquer à QS, le seul ennemi à abattre selon lui.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 23 mars 2019 07 h 53

    Très très intéressant, tout ça. Le politique semble bien avoir atteint ses limites pour faire progresser la cause de la souveraineté. N'en déplaise à ses pourfendeurs, ça rejoint pas mal le message de Catherine Fournier.

  • Olivier Lacelle - Inscrit 23 mars 2019 08 h 57

    L'ANC québécoise existe déjà

    Cela s'appelle le OUI-Québec.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 23 mars 2019 08 h 58

    Non partisan?

    Partisan pour l'indépendance, non partisan pour le véhicule, le Parti politique, si je comprend bien.Ça peut s"essayer. Ce groupe pourrait s'entraîner à l'écriture citoyenne non partisane de la Constitution du territoire.

    • Claude Bariteau - Abonné 23 mars 2019 09 h 30

      L’exemple catalan peut servir de canevas au Québec pour faire la pédagogie des avantages de l’indépendance et regrouper les indépendantistes. Je vois mal l'écriture d'une constitution avant l'indépendance. Définir les contours politiques du pays urgent d,avantage.

      Mais, avant de prendre cette direction, il faut rappeler ce qui s’est passé après 1960.

      Le RIN fut le premier parti indépendantiste. À la fondation du PQ, il s’est dissout et plusieurs membres se sont associés au PQ. Ils y promurent l’indépendance, un projet différent de celui de M. Lévesque portant sur la « souveraineté-association ». Il fut rejeté en 1980.

      Après le « Beau risque », des indépendantistes ont quitté le PQ, le PI fut créé et, en 1988, M. Parizeau prend la direction du PQ. En 1994, il gagne les élections et active en 1995 un référendum proposant une « souveraineté partenariat » inspirée de la Commission Bélanger-Campeau.

      Après, les dirigeants du PQ se servent de l’indépendance, sauf M. Péladeau, comme d’un hochet, plusieurs groupes indépendantistes apparaissant, aussi deux nouveaux partis, QS et ON.

      Depuis la dissolution du RIN, l’indépendance fut une cible indirecte au PQ et, chez QS, on mit de l'avant une constituante menant à un référendum sur l’indépendance, une promesse sans être un engagement en faveur de l’indépendance jusqu'à la fusion avec ON.

      En Catalogne, une association entre groupes et partis indépendantistes, mobilisa la société civile et insista sur les avantages de l’indépendance. Cette voie m'est toujours apparue intéressante.

      Au Québec, OUI-Québec a cherché à rallier le PQ, QS, le BQ et ON sans succès. Cet organisme pourrait servir de tremplin à un mouvement comme en Catalogne mais aussi susciter des accords entre partis pour la réaliser. La position de Mme Fournier m'apparaît viser un tel objectif.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 23 mars 2019 09 h 52

      L'Idée d'une Constitution non partisane part de l'idée de mettre la souveraineté du peuple avant celle de l'État.

    • Claude Bariteau - Abonné 23 mars 2019 10 h 22

      Je sais. Je sais aussi que le peuple sera souverain lorsqu'il affirmera par un votre démocratique sa souveraineté sur le territoire du Québec par un régime politique proclamant sa souveraineté. Restera alors à mettre en place un système politique d'inspiration républicaine avec des modalités séparant clairement le législatif de l'exécutif et du juridique tout en assurant un contrôle des citoyens et des citoyennes sur les décisions qui les concernent.

      C'est cà assurer la souverianeté du peuple. Aussi, avant d'écrire une constitution, c'est ce genre de réflexion qui s'impose au préalable du simple fait que ce sont les habitants du Québec, qui seront les futurs citoyens et les futures citoyennes du pays du Québec, qui auront décidé de créer leur pays parce qu'ils y voient plusieurs avantages et pourront choisir comment se gouverner.

      Cela dit, il n'est interdit à personne de mettre au point un projet de constitution. Bien au contraire. Toutefois, en adopter une pour affirmer la souveraineté du peuple avant celle de l'État, c'est présumé que l'État peut s'instituer souverain indépendamment du peuple alos que c'est le peuple, en démocratie, qui crée sa souveraineté et construit un État selon ses vues.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 23 mars 2019 11 h 00

      .. " selon ses vues: : ce n'est pas le cas avec le Parti Québécois, qui n'avait pas de projet de société. Et le projet de Constitution de QS est partisan ( après l'indépendance) et non tiré au sort, ie manipulable. OUI Québec, c'est partisan ( après l'indépendance) et je ne suis pas certain pour tirée au sort.

  • Denis Forcier - Abonné 23 mars 2019 09 h 43

    Pourquoi pas le coup de l'amour de 95 mais inversé?

    La Catalogne a son histoire mais le Québec a une autre histoire concernant le désir du Pays. Ce désir est pour l'instant ici neutralisé par l'incapacité depuis 95 des partis politiques de relancer ce désir sur de nouvelles bases plus pédagogiques, plus stimulantes et surtout dégagées de la frustration nationale à laquelle s'est alimenté dans le passé principalement le désir du pays . Les jeunes , en particulier, ne veulent rien savoir de ce discours national de la frustration à l'égard du Canada. Ils ont bien raison. Ils comprennent que le Canada ,comme le disait justement René Lévesque lui-même n'est pas le Goulag et aussi Bernard Landry qui avait l'habitude de dire que dans le Canada , nous étions déjà souverain à 85 %. À ce compte , beaucoup de Québécois se disent avec raison, pourquoi alors se payer le trouble du 100% souverain ? Tenant compte de cela, le Bloc québécois qui sera le parti souverainiste présent à la prochaine campagne électorale fédérale en octobre prochain ,ne devrait-il pas faire preuve de pédagogie politique et proposer aux Québécois ceci : Si on est élu sur la scène fédérale avec plus de 50% de la députation, avec l'Accord de l'Assemblée nationale , nous présenterons dès notre arrivée à la chambre des communes à Ottawa une motion demandant l'ouverture de la Constitution pour qu'il y soit inscrite une Déclaration d'identité du peuple québécois comprenant naturellement des pouvoirs souverains dans le domaine de la langue de la culture et de l'immigration y compris, peut-être quelques anciennes conditions de Meech... Et faire cette motion en toute bonne foi canadienne et même dans un esprit d'amour manifestement présent dans le libellé même de la motion . Si la réponse est positive le gain pour le Québec sera d'être souverain à 95% dans le Canada, et pourquoi pas ? Si la réponse est négative, et bien le PQ prendra la relève en promettant un référendum sur l'indépendance aussitôt qu'il reprendra le pouvoir , à moins que Legault qui sera e