Projets particuliers et gouvernance scolaire

«La démocratisation du système éducatif ne repose pas seulement sur l’équité d’accès ; elle s’appuie aussi sur des liens forts d’identité et de participation de la communauté à l’institution éducative», plaide Camil Bouchard.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «La démocratisation du système éducatif ne repose pas seulement sur l’équité d’accès ; elle s’appuie aussi sur des liens forts d’identité et de participation de la communauté à l’institution éducative», plaide Camil Bouchard.

Dans un premier billet concernant la poursuite d’une plus grande équité scolaire, je proposais de financer les écoles privées à 100 % sous condition qu’elles accueillent dans leurs murs une population d’élèves représentative des enfants et des jeunes de leur territoire administratif. Cette proposition vise à démocratiser davantage notre système éducatif, mais laisse cependant ouverte toute la question de la sélection des élèves du réseau public dans des écoles à projets particuliers.

Le rapport du Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) sur cette question est particulièrement intéressant. Les auteurs s’inquiètent à juste titre de l’impact négatif de ces projets sélectifs sur l’école et la classe ordinaire délestées d’élèves talentueux par l’école publique elle-même. Ils reconnaissent dans la foulée la popularité de ces écoles qui répondent à la volonté de très nombreux parents d’inscrire leur enfant dans une école qui leur ressemble culturellement et qui pourrait le mieux répondre à leurs aspirations et aux besoins de leur enfant.

Les écoles à projets particuliers ne sont pas un problème en soi ; elles apportent une diversité souhaitable dans l’offre de services éducatifs publics. Le problème vient du fait de la sélection des élèves sur la base de leurs résultats ou de leur performance scolaire. Les auteurs du CTREQ recommandent à juste titre de mettre fin à une telle sélection. Ils recommandent aussi un financement accru du système public de sorte à éliminer la barrière d’accès liée aux frais et de façon à multiplier les projets particuliers pour en favoriser l’accès au plus grand nombre. Ils proposent aussi de moduler l’intensité de ces projets pour mieux répondre aux capacités de tous les élèves. Cette approche permettrait d’éviter que le réseau public reproduise de plus en plus ce que l’on reproche à l’école privée ce qui, avouons-le, ajouterait à l’ironie dans le cas où l’on aurait enfin réglé le problème de leur financement élitiste.

Valeur fondamentale

 

La démocratisation de l’éducation au Québec a beaucoup misé sur l’accès gratuit et sans sélection de tous les enfants à un même tronc commun de connaissances. Cette valeur fondamentale est mise à mal par l’accès privilégié à un réseau d’écoles privées et à des écoles publiques sélectives. Mais la démocratisation du système éducatif ne repose pas seulement sur l’équité d’accès ; elle s’appuie aussi sur des liens forts d’identité et de participation de la communauté à l’institution éducative.

Idéalement, l’école de quartier devrait être l’école du quartier.

Camille Laurin avait compris cela et défendait, dès 1982, une école communautaire et responsable dans son livre blanc d’une réforme de l’éducation. Laurin proposait alors que les écoles publiques soient gérées par « des corporations dotées d’un conseil d’administration où les parents se seraient retrouvés majoritaires » (Le Devoir, 12 juin 1982). Laurin donnait le choix aux écoles d’adhérer ou non à un tel statut corporatif et proposait même qu’elles deviennent des coopératives. Au fil des ans, cette approche s’est plutôt traduite par la création de conseils d’établissement où siègent les parents, certes, mais dans une école sans statut juridique.

Le temps est peut-être venu, après une incubation de 37 ans, de revoir cette proposition de Camille Laurin et de doter nos écoles publiques d’une gouvernance qui pourrait rapprocher davantage l’école publique de sa communauté et la placer dans une position d’une plus grande responsabilité sociale et légale à l’égard de ses élèves.

Pourquoi ne pas mettre sur pied une expérience pilote de transformation de la gouvernance des écoles publiques pour tester rigoureusement et sereinement la proposition de Laurin ? Dans une première phase, on pourrait, par exemple, cibler quatre ou cinq commissions scolaires où des écoles primaires seraient invitées à se transformer en corporations à but non lucratif comme c’est le cas pour les établissements privés ou pour les CPE. Ces écoles demeureraient toujours membres du réseau des écoles publiques et devraient accepter le partage solidaire des ressources avec les autres écoles du territoire de leur commission scolaire. Elles devraient également se soumettre à une évaluation de leur fonctionnement et, au bout de trois ou quatre ans, à une évaluation d’impact de leur plus grande autonomie de gestion sur un ensemble de dimensions significatives de la vie scolaire et communautaire. Il n’est pas question ici de bouleversement intempestif et « mur à mur » de structures ; il est question d’un projet d’innovation sociale prudente, informée et démocratique.

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