PQ et indépendance: petit cours d’autodéfense intellectuelle

Jean-François Lisée
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean-François Lisée

Chacun a droit à sa propre opinion. C’est entendu. Mais chacun n’a pas le droit à ses propres faits. Dans le débat qui s’ouvre sur l’avenir du Parti québécois et de l’indépendance, rien ne me semble plus utile que de faire la guerre aux clichés et aux fausses perceptions, qui, malheureusement, semblent dominer le discours.

Les indépendantistes ont un devoir de ténacité : il est très difficile de faire du Québec un pays, je ne vous l’apprends pas. Mais la difficulté n’altère en rien la justesse du combat. Ils ont aussi un devoir de lucidité. Les innombrables commentateurs de la chose politique gagneraient également à se débarrasser d’un certain nombre d’idées aussi courantes que fausses.

Idée fausse no 1 : Si on ne parlait que d’indépendance, on aurait 35 % du vote, car c’est le nombre d’indépendantistes au Québec.

En fait, ce chiffre de 35 % est juste. Mais il est comme les 70 % de Québécois qui souhaitent abolir la monarchie. Un parti qui ferait de cette abolition son thème central n’obtiendrait pas 70 % du vote. C’est une opinion parmi d’autres. Elle ne détermine pas le choix électoral. Les dernières données disponibles indiquent qu’environ 16 % des Québécois appuient « fortement » l’indépendance. Pierre-Alain Cotnoir, analyste sondeur, disait un jour que les autres souverainistes, les « mous », « s’intéressent à l’indépendance comme vous et moi nous nous intéressons au curling ».

Bref, le PQ peut décider de tout miser sur l’indépendance. Ce serait un choix respectable. Mais alors, il doit savoir qu’il renoncerait ainsi à tout espoir raisonnable de prendre le pouvoir dans l’avenir prévisible. Il priverait surtout les Québécois de la capacité à s’offrir un gouvernement écologiste et de justice sociale. Dit plus crûment, ce choix donnerait à la CAQ un passeport pour un second mandat.

Idée fausse no 2 : Si on parlait d’indépendance tous les jours, on pourrait faire bouger l’opinion publique.

En fait, même à l’ère d’Instagram, l’immense majorité de l’information politique transite par les grands médias. Or, ces médias détestent la répétition. Ils ne la répercutent presque jamais. Ces deux dernières années, nous avons concrètement parlé d’indépendance au sujet de la Davie, de la légalisation de la mari, des délais de justice, de la langue, de l’immigration, du pétrole et de l’environnement, plusieurs fois par semaine. Vous l’apprenez ici. Normal, les médias n’estiment pas que l’argumentaire souverainiste, même mis au goût du jour, répond à leur définition de ce qu’est une « nouvelle ». Et même lorsqu’on réussit à traverser l’écran, il faut savoir qu’en période non électorale, seulement un électeur sur deux suit la politique.

Le travail de conviction militant est essentiel pour constamment former et aguerrir les troupes qui seront actives au moment des grands événements — changements sociaux, crises politiques, campagnes électorales ou référendaires — qui, eux, font évoluer l’opinion.

Idée fausse no 3 : De toute façon, les jeunes sont désormais à Québec solidaire.

En fait, la seule mesure disponible pour le 1er octobre dernier indique que 65 % des francophones de 18-35 ans n’ont pas (je répète, pas) voté QS. Le tout dernier coup de sonde de Léger montre que, même chez les 18-25 ans francophones, 62 % n’ont toujours pas (je répète, pas) l’intention de voter QS. Il n’y a pas « une » jeunesse. Il y a « des » jeunesses.

Idée fausse no 4 : Les jeunes pensent que la laïcité, c’est du racisme. Donc que le PQ est raciste.

En fait, le dernier sondage sur le sujet (CROP, novembre 2018) confirme tous les précédents : près de 60 % des 18-34 veulent interdire les signes religieux chez les juges et policiers, 50 % veulent aussi les interdire chez les enseignants (43 % contre). Ces éléments, les plus controversés du combat pour la laïcité, sont donc majoritaires chez les jeunes. Trop, même, à mon avis, car ils sont 40 % à vouloir que les récalcitrants soient congédiés. C’est dire que le PQ a un avenir chez les jeunes s’il assume son engagement laïque, pas s’il tente de le camoufler ou de ressembler à QS.

Idée fausse no 5 : La dernière tentative de rénovation du PQ a été un échec. Le PQ n’écoute pas les millénariaux.

En fait, l’opération Oser repenser le PQ de Paul Saint-Pierre Plamondon a produit des propositions dont 90 % ont été adoptées lors d’un conseil national de 2017. Une proposition voulant réserver un quota de sièges électifs aux membres de la diversité a fait grand bruit, car elle a été rejetée à la demande… d’une déléguée millénariale issue de la diversité ! Les délégués réunis ont suivi son conseil.

Des milliers de nouveaux millénariaux sont entrés dans le parti grâce à l’opération, leur poids à tous les étages des instances du parti a augmenté significativement. On peut donc parler d’un succès organisationnel certain, qui n’a malheureusement pas eu d’effet électoral.

Idée fausse no 6 : Le Parti québécois est le parti d’une génération.

En fait, les têtes fondatrices du parti, Lévesque, Laurin, Grégoire, Parizeau, étaient de la Grande Génération, celle des parents des baby-boomers. Le gouvernement Lévesque de 1976 a été formé par ces deux générations. Le premier X, André Boisclair, a fait son apparition dans le gouvernement Parizeau en 1994. Ministre de premier plan (Environnement, Affaires municipales), il deviendra chef en 2005. Puis, 11 des 24 ministres du gouvernement Marois furent des X, à des postes de grande responsabilité (Finances, Trésor, Santé, etc.). Les Y font leur apparition après 2014 avec une rapidité telle qu’ils forment 20 % des candidats péquistes en 2018. Ensemble, les X et les Y constituaient 66 % des candidats. Même avec le départ de Catherine Fournier, les X et Y dominent le caucus des députés (7/9). Ils forment 100 % de l’exécutif du PQ. Bien qu’il soit exact de dire que l’attractivité électorale du PQ envers les jeunes est en déclin, il faut enfin reconnaître que les baby-boomers ont formé le facteur principal, mais jamais unique, de l’électorat péquiste, qui a toujours mordu dans les autres générations. Alors chaque fois que vous entendrez un journaliste, un chroniqueur (ou un démissionnaire) affirmer que le PQ est le parti d’une génération, sachez que, volontairement ou non, il vous désinforme. La vérité est qu’aujourd’hui, le PQ est dirigé par ses 3e et 4e générations.

C’est notamment pourquoi, malgré l’amoncellement de pierres tombales qu’on veut empiler sur lui, le Parti québécois n’est pas tuable. Toute stratégie visant à l’exclure de l’équation, ou à souhaiter son décès, tient de la pensée magique. Est vouée à l’échec. Comme QS et la CAQ, le PQ est là pour durer. Au lieu de tirer dessus, il faut en tirer le maximum.

À voir en vidéo