Lettre à la jeunesse algérienne

Une professeure algérienne tient le drapeau national au cours d'une manifestation à Alger le 13 mars dernier. Des milliers d’étudiants et de professeurs ont protesté contre la «ruse» d’Abdelaziz Bouteflika afin de se maintenir au pouvoir.
Photo: Ryad Kramdi Agence France-Presse Une professeure algérienne tient le drapeau national au cours d'une manifestation à Alger le 13 mars dernier. Des milliers d’étudiants et de professeurs ont protesté contre la «ruse» d’Abdelaziz Bouteflika afin de se maintenir au pouvoir.

Soeurs et frères des luttes pacifiques,

Maintenant que Bouteflika a renoncé au cinquième mandat et que votre détermination a réussi à faire fléchir les décideurs algériens, les « choses sérieuses » commencent. Ne vous faites pas voler vos rêves ! Car si vous avez gagné un combat contre un tyran, vous n’avez pas encore terrassé le système, ce monstre qui étrangle le pays depuis l’indépendance. Il nous a démontré l’efficacité de son don d’ubiquité : il peut à tout moment rebondir, retourner à son avantage sa défaite et se refaire une santé.

Les arbres que vous avez plantés ont donné des fleurs, mais pas encore de fruits. L’heure de la transition démocratique a retenti et le temps est venu de traduire vos banderoles en propositions politiques. Cependant, le chemin qui mène vers la deuxième République n’est pas sans danger : il est épineux, car les charognards du régime et les islamistes n’hésiteront pas à le détourner de son but.

Soeurs et frères de la liberté,

Tout, ou presque, sonne faux depuis l’indépendance de l’Algérie. Dès le départ, les vrais combattants contre le colonialisme français ont été écartés du pouvoir par le clan d’Oujda. Ben Bella, parachuté par ses amis de l’Ouest, s’est emparé des rênes du pays contre l’Est, les Kabyles et les Chaouis. Les soutiens de Hocine Aït Ahmed ont pris les armes en 1963 et plus de 500 « rebelles » ont été assassinés dans le Djurdjura. Ainsi, les premières fondations de l’État algérien ont été tachées du sang d’opposants kabyles. Au lieu de bâtir une nation sur un socle solide, Boumédiène a importé des moeurs et des croyances d’Égypte et d’Arabie saoudite. « L’Algérie est arabe et musulmane ! » clamaient les dignitaires du régime. Résultat : l’Algérie est fracturée à tous les étages, un fleuve de malentendus sépare l’État de la nation, Tlemcen de Tizi-Ouzou, les Berbères des arabophones, les femmes des hommes…

Détourné de son esprit universel, le projet révolutionnaire n’a pas été achevé. Le soleil de l’indépendance s’est éclipsé aussitôt qu’il s’est levé. Les Français sont partis et l’Algérie française a cédé la place à une Algérie artificielle, arabo-islamique. Dépossédé, l’Algérien est devenu l’Autre. Étranger dans son propre pays, il flotte au gré des vents idéologiques venus d’ailleurs. On a fait de lui un être hors-sol, un sujet déconnecté de sa patrie, plus arabe et musulman que le Saoudien.

Et il fallait chasser la langue de De Gaulle et la remplacer par celle du prophète Mahomet. Comme les colons français qui parlaient aux indigènes de « leurs ancêtres, les Gaulois », les instituteurs algériens racontaient aux enfants les épopées de « leurs aïeux, les Arabes ». Quand les Berbères revendiquaient leurs droits, on les accusait de servir les intérêts de Hizb França, le Parti de la France.

Soeurs et frères des luttes joyeuses,

Il est venu le temps de vous regarder dans la glace et de répondre sans faux-fuyants à la question délicate : « Qui êtes-vous ? » Berbères ? Arabes ? Musulmans ? Algériens ? Pour savoir où vous vous dirigez, il faut connaître d’où vous venez. Le citoyen, comme l’oiseau, a besoin aussi bien d’ailes que de pattes. Sans les premières ou les secondes, il est condamné à ramper dans la boue et le brouillard du temps.

L’actuelle « République algérienne » est un oxymore. Tant que l’islam se frottera aux affaires de la cité, la langue arabe sera favorisée au détriment des langues autochtones, l’école ne sera pas laïque et la femme ne sera pas l’égale de l’homme, la révolution n’aura pas lieu. Et ces longues marches n’auront été, hélas, qu’une catharsis collective, un carnaval folklorique géant, sans changement profond ni sérieuse ouverture.

Soeurs et frères des combats nobles,

Vous devez être acteurs du changement, pilotes du nouveau navire et non des gardes-chiourmes. Investir les agoras, réformer la Constitution, l’école et la justice, et refuser que quiconque écrive les nouvelles lois à votre place. Raser « la baraque FLN » et bâtir sur de nouvelles bases un nouvel État, fédéral, démocratique, riche de sa mosaïque de cultures et de langues, loin de tout archaïsme. Il y a tant de tabous à briser, tant de champs à débroussailler, tant de rêves à planter…

Bouteflika n’était qu’une pièce rouillée dans un engrenage en panne depuis 1962. Dégager uniquement « le roi » ne suffit pas pour réformer « le royaume » si un « roitelet » lui succède aux prochaines élections. Ce qu’il faut réclamer, ce n’est pas seulement la fin de l’actuel régime, mais la fin de tout le Système, autrement dit la fin de cet État artificiel et voyou, érigé contre le peuple et la nation par des fous et des faussaires.

Votre révolte ne deviendra révolution que si vous vous attaquez enfin à l’arabisme-islamisme et à ces vieilles pratiques culturelles et idéologiques de l’Algérie officielle héritées de Boumédiène, incarnées par Bouteflika et consorts. Ainsi, vous provoquerez, dans le même sillage, un séisme positif et durable dans les mentalités.

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