Le statut des femmes au coeur du changement en Algérie

«Plus de 150 000 morts, un exode d’universitaires et de cadres, des institutions fragilisées et un peuple ô combien traumatisé», rappelle l'auteure.
Photo: Ryad Kramdi Agence France-Presse «Plus de 150 000 morts, un exode d’universitaires et de cadres, des institutions fragilisées et un peuple ô combien traumatisé», rappelle l'auteure.

Je me suis soudainement remise à rêver. Rêves effrénés. Rêves en désordre, titre d’un célèbre poème de Bachir Hadj Ali, ruminé à maintes reprises, scrutant l’horizon, espérant un signe, un souffle, une caresse, un rire, un cri… collectif. La fin de l’écrasement. On y est ! Ces manifestations populaires, grandioses, joyeuses et pacifiques, d’un bout à l’autre de l’Algérie ainsi que dans les diasporas sont porteuses d’un immense espoir.

Ce fut le cas en 1988 avec l’amorce de l’aventure démocratique. Plus de vingt ans avant les fameux « Printemps arabes » de 2011. C’était une première ! Nous nous sommes mis à vivre frénétiquement après 27 ans de parti unique et de télévision unique. Tant de verrous ont sauté ! Tenir un simple journal entre ses mains, « un vrai », relevait d’un bonheur intense. La presse écrite indépendante est née de cette volonté de liberté avec des moyens dérisoires. Il suffisait d’être trois pour lancer un parti politique. Une soixantaine vit le jour entre 1989 et 1991. Découvrir la liberté d’association — le multipartisme — et la liberté d’expression nous donna le tournis. Le désir de démocratie s’est brusquement crispé. L’expérience s’est figée. Le FIS (Front islamique du salut), un parti-dieu, et ses milices armées déclarèrent la démocratie sacrilège. C’était Daech avant le temps. L’armée siffla la fin de la partie et reprit les rênes du pouvoir. Nous venions de trébucher.

Ce face à face se déroula à huis clos dans l’indifférence du monde. Plus de 150 000 morts, un exode d’universitaires et de cadres, des institutions fragilisées et un peuple ô combien traumatisé. Certes, les conséquences auraient pu être encore plus dramatiques. Surtout lorsqu’on jette un oeil sur la région. La Libye est morcelée depuis l’ingérence française de 2011, l’Irak défiguré depuis l’invasion anglo-américaine de 2003 et que dire de la Syrie, en lambeaux, prisonnière de rivalités régionales et internationales ?

Revenons à l’Algérie. Lorsqu’arrive au pouvoir le président Bouteflika, en 1999, le pays est déjà engagé dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Pendant vingt ans, il règne en maître. Nous marchions à pas de loup. Certes, des escarmouches ont éclaté. En réalité, elles n’ont jamais cessé. Leurs impacts étaient néanmoins sectoriels, régionaux, rarement nationaux et généraux. Il faut dire que durant toutes ces années, le régime a acheté la paix sociale en distribuant la rente des hydrocarbures. Avec un prix du baril de pétrole grimpant jusqu’à 140 $, les caisses débordaient. Aujourd’hui, 70 % de la population a moins de 40 ans, il est plus que temps de lui passer la main.

À travers la condition de la femme se joue le devenir de l’Algérie

L’histoire, qui se remet en marche malgré une mémoire endolorie qui aurait refroidi les esprits les plus combatifs, nous rappelle un principe fondamental de la condition humaine : rien n’est écrit d’avance. Expression que l’on peut aisément compléter par une autre : tout reste à faire. Surtout pour les femmes. Écartelées entre deux statuts : l’un défini par la Constitution faisant d’elles les égales des hommes et l’autre par le Code de la famille (1984) les plaçant sous la tutelle du père et du mari. Il y a dans ce rapport aux femmes toutes les ambiguïtés de l’Algérie.

Intimement liée à son refus d’assumer de plain-pied la modernité politique, c’est-à-dire de définir la nature politique de l’État hors du religieux. En effet, l’article 2 de la Constitution consacre l’islam religion de l’État. Par ailleurs, cette même Constitution enchâsse le principe d’égalité devant la loi. Le Code de la famille, pièce législative maîtresse en matière de droit familial, s’inscrit donc en porte à faux avec la Constitution. Ce Code conçu en fonction des canons de la charia instaure la primauté de l’époux sur l’épouse obligée de recourir à un tuteur pour contracter son mariage. L’époux est le seul détenteur de l’autorité parentale. L’injonction est faite à l’épouse d’obéir à son mari et de respecter ses parents et ses proches. Le mariage est déclaré nul si l’apostasie du conjoint est établie. Une musulmane ne peut épouser un non-musulman. Le droit successoral est soumis aussi aux dispositions de la charia, introduisant une inégalité entre les enfants héritiers en fonction du sexe. Sont reconnues la polygamie et la répudiation. Pour la femme, l’affrontement est partout : avec l’État, dans la société, dans la rue, au travail et au sein de la famille. Autour d’elle se cristallisent tous les antagonismes. À travers sa condition se joue le devenir de l’Algérie.

Au début des années 1990, ce sont encore les femmes qui tiennent tête aux islamistes. Hassiba Boulmerka devient championne du monde en 1991 et médaillée olympique du 1500 m en 1992. Les barbus rêvent de nous voiler. Elle court en short. La quête est longue, voire interminable. Ce Code qui se lit comme le long supplice d’une régression collective doit disparaître. Un monde nouveau est possible. Il suffit d’y travailler. Alors, commençons par le début : abroger le Code de la famille. Restons ouverts à cette musique de l’égalité ! Nous avons tout à y gagner comme peuple, société et État.

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12 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 13 mars 2019 06 h 51

    Seuls et seules les algériens en Algérie sont de véritables militants pour la liberté à venir, cela reste encore hypothétique selon les intellectuels et journalistes du pays, mais pas ceux et celles qui ont choisi de “ laisser tomber” l’Algerie par le départ vers d’autres cieux. En somme nous n’avons aucune leçon à donner sous prétexte d’être de ce pays ou métis de ce pays. Votre article est caricatural tout en manquant de véritables explications historiques, depuis L’Independance de l’Algerie, sur l’arabisation de tout un peuple et de l’installation d’une langue, d’une symbolique loin d’etre Berbère et Kabyle. Le code de la famille est une honte mais y-a-t-il que ce code comme problématique? A bien connaître les algériens et ses intellectuels puis à lire les journaux algériens, c’est plus complexe, plus subtil que ce que nous écrivez. L’Algérie souffre d’un vide politique majeur. Ce n’est pas pour rien qu’il n’y a pas d’opposition au sens démocratique puisque l’elite Algérienne est soit corrompue, soit partie vers une autre planète culturelle, économique, sociale et politique. Non la problématique algérienne se doit d’etre exprimée dans toute sa complexité loin des caricatures à bis répétition sur la situation de la femme. Il nous faut parler de ce fabuleux peuple dans son entièreté car il y a aujourd’hui,’hui tout un peuple uni dans les rues d’Algerie. N’est pas Rosa Luxembourg qui veut.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 13 mars 2019 15 h 27

      Monsieur Montoya, si Madame Benhabib n'est pas qualifiee pour parler de l'Algérie et de la situation des Algériennes, vous l'êtes encore moins. N'est pas Karl Liebknecht qui veut.

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 mars 2019 08 h 55

      Votre critique de madame Ben Habib est complètement déplacée, monsieur Montoya. On ne peut pas nier le fait que les femmes libérées, indépendantes et instruites sont le socle de toutes sociétés réussies. Quand les lois d'un pays discriminent contre les femmes et les réduisent à des citoyennes de seconde classe, toute la société est perdante. On peut constater cette faillite chez les pays théocratiques qui dévalorisent les femmes.
      Madame Ben Habib est très courageuse parce qu'elle lutte contre l'obscurantisme et la misogynie religieuse, qui veut inférioriser les femmes, où elle se trouve, soit ici ou là-bas.

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 13 mars 2019 09 h 21

    Droit de parole

    De tous temps, on a trouvé des raisons pour faire taire les femmes et c'est encore ce que M. Motoya fait en niant à Mme Benhabib le droit de s'exprimer sur l'Algérie sous prétexte qu'elle l'a quitté.

  • Yvon Montoya - Inscrit 13 mars 2019 14 h 13

    @Jacqueline Rioux

    Vous faîtes un vilain amalgame avec les islamistes débiles car je ne fais qu'une interprétation sur les ''planqués de l'extérieur'' comme le dira aujourd'hui la grande héroine de la guerre d'Indépendance algérienne au nom de Djamila Bouhired mais aussi au nom de la danseuse Melissa Ziad et/ou de la grande journaliste si courageuse Nadia Madassi. Sans oublier toutes les femmes en Algérie qui vivent avec ou sans le voile. L'Algérie appartient aux algériens non aux exilés qui profitent, on le voit ces jours-ci avec des articles de planqués qui parlent d'un pays qu'ils ne connaissent plus ou si peu. Ces algériens qui ''chez eux'' combattent avec risque et péril un pouvoir honnis à juste titre sont seuls légitimes. Tirer la couverture ''féministe'' est mal à propos voire démagogique pour mon commentaire. Voyez-vous de grands artistes se sont ''planqués'' aux USA au cours de la seconde guerre mondiale alors que vous aviez des René Char, Edgard Morin et consorts dans la résistance en France. Kamel Daoud vit à Oran, il combat. Savez-vous qu'en Tunisie, Algérie, y a des musulmans qui n'ont jamais mis leurs pieds dans une mosquée, d'autres font le ramadhan et boivent, la femme non-voilée ou voilée travaillent comme policières, douanières? C'est cela aussi l'Algérie, un pays complexe mais ouvert. Écrire un commentaire n'est pas une interdiction de s'exprimer, c'est juste offir sa pensée dans une sitiuation qu'on peut signifier comme démocratique, i.e. dialogue. C'est uniquement de cela dont il s'agit: dialoguer non interdire de ''s'exprimer''. Votre pensée n'est pas la mienne.

    Voici une femme courageuse, elle est un exemple pour toutes les femmes algériennes:

    https://www.elwatan.com/edition/actualite/exclusif-appel-de-djamila-bouhired-a-la-jeunesse-algerienne-en-lutte-ne-les-laissez-pas-voler-votre-victoire-13-03-2019

    Merci pour votre expression.

  • Yvon Montoya - Inscrit 13 mars 2019 16 h 11

    @Jean-Charles Morin

    Je suis tout à fait d’accord avec votre propos et par extension avec vous. Je ne suis pas dupe de ma position justement et vous avez bien fait de le souligner. Merci à vous.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 13 mars 2019 17 h 56

    Bref !

    « Alors, commençons par le début : abroger le Code de la famille. Restons ouverts à cette musique de l’égalité ! Nous avons tout à y gagner comme peuple, société et État. » (Djemila Benhabib, Écrivaine)

    De cette citation, une question :

    Ce Code de la famille est-il de portée universelle? Est-il appliqué dans d’autres Pays (Arabie Saoudite … .) ?

    Bref ! - 13 mars 2019 -