Michael Jackson et les enjeux de la mémoire collective

Que faire de l’oeuvre et de la mémoire de Michael Jackson en regard des allégations persistantes dont il fait l’objet? s'interroge l'auteur.
Photo: Agence France-Presse Que faire de l’oeuvre et de la mémoire de Michael Jackson en regard des allégations persistantes dont il fait l’objet? s'interroge l'auteur.

Depuis la diffusion du documentaire Leaving Neverland par la chaîne HBO et à la suite de nouvelles révélations accablantes à propos des inconduites et des crimes sexuels qu’aurait perpétrés la défunte étoile de la pop Michael Jackson à l’endroit de jeunes admirateurs, un débat enflamme les tribunes médiatiques : que faire de l’oeuvre et de la mémoire de l’artiste en regard des allégations persistantes dont il fait l’objet ? Doit-on bannir ses chansons des ondes, ou doit-on plutôt dissocier celles-ci de l’homme en raison de leur importance dans l’histoire de la culture et des arts ?

Mis à part la succession de Jackson et certains groupes de supporteurs indéfectibles, rares sont ceux qui mettent explicitement en doute la sincérité des témoignages des victimes, surtout que ceux-ci s’ajoutent à une longue liste de scandales médiatiques, de procès et de rumeurs persistantes à propos du chanteur. Au fil des années, la réputation d’agresseur de l’artiste s’est même immiscée dans la culture populaire ; les créateurs du célèbre dessin animé américain South Park, par exemple, en ont fait le sujet de nombreux épisodes entre 2004 et 2014, cinq ans après le décès de Jackson.

Le débat s’agite plutôt autour de l’épineuse question de la mémoire collective. Différentes postures se dégagent depuis la sortie du documentaire. Certains militent pour la mise au ban de son oeuvre par respect pour les victimes ; certains diffuseurs, notamment au Québec, ont d’ailleurs déjà agi en ce sens. D’autres commentateurs soutiennent plutôt qu’il est peu souhaitable ou difficilement envisageable d’arriver à occulter une oeuvre aussi monumentale et invoquent des cas similaires en littérature et au cinéma — Woody Allen, Roman Polanski, Louis-Ferdinand Céline, etc.

Le concept de patrimonialisation peut s’avérer utile pour mieux comprendre les ressorts de la mémoire collective et les enjeux sociaux qui entourent le cas de Jackson. Dans sa définition la plus répandue, la patrimonialisation comprend tous les procédés mis en place par un groupe, une société ou un gouvernement pour sélectionner, protéger et ainsi transmettre dans le temps la valeur d’objets, de lieux, d’espèces ou encore de pratiques culturelles. Pour l’illustrer, prenons pour exemple le clivage des opinions aux États-Unis depuis quelques années autour de la place qu’occupent les statues et monuments voués à la mémoire de personnages historiques sécessionnistes et esclavagistes. Certains acteurs se réclament à ce sujet d’une définition intéressée et partielle du devoir de mémoire. Pour ces défenseurs des monuments confédérés, les faire tomber représente une tentative d’effacer l’histoire pour satisfaire des sensibilités nouvelles ou temporaires.

Or, comme l’ont souligné nombre d’historiens, ces personnages sont et seront à jamais inscrits dans l’histoire des États-Unis. Il est possible de les connaître par les livres et les articles, et même de produire de nouveaux savoirs à leur sujet. Le retrait de ces monuments ne relève pas de la censure ni de l’effacement de l’histoire, mais bien de choix de société. Le patrimoine représente ce qu’une société choisit dans le passé pour le mettre en valeur et en évidence au présent. Un monument ne fait pas que témoigner de l’histoire, il projette et perpétue des valeurs ; d’où la suggestion de la majorité des militants et des historiens de ne pas détruire ces statues, mais plutôt de les confier à des musées et de les accompagner de plaques explicatives, pour les mettre en contexte.

Reprenons cette idée de patrimonialisation pour l’appliquer à la mémoire de Michael Jackson et à la transmission de son héritage artistique. Son effacement de l’histoire, et même de la mémoire collective pour les quelques générations à venir, est en effet peu probable. Son influence artistique, ses records de vente et sa résonance médiatique continueront à figurer dans les histoires de la musique populaire et seront enseignés à ceux qui étudient dans ce domaine. Des gens pour qui le personnage a peu d’importance, mais pour qui certaines chansons sont associées à des moments marquants de leur vie, continueront à les écouter et à en ressentir les bienfaits. Les centaines de techniciens, de musiciens et d’artisans à la base du succès de Michael Jackson sans pour autant être complices de ses crimes continueront de bénéficier de l’aura liée à leur contribution dans la fabrication d’un tel phénomène culturel et commercial.

Seulement, les individus, les entreprises et les sociétés ont aussi le droit, au présent, de décider de ne plus honorer sa mémoire, de ne plus commémorer ses accomplissements et même, s’ils le souhaitent, de ne plus valoriser sa musique en la diffusant. En séparant le patrimoine, la mémoire et l’histoire, il est donc possible de penser à différentes avenues, toutes légitimes, qui n’effacent pas le phénomène artistique et médiatique entourant Michael Jackson, mais sans valoriser le personnage, dans le respect de ses victimes, et sans pour autant chercher à en faire un monument.

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