Notre colère est émancipatrice

Historiquement, les femmes noires ont été représentées comme étant des femmes fortes, agressives, intimidantes.
Photo: iStock Historiquement, les femmes noires ont été représentées comme étant des femmes fortes, agressives, intimidantes.

Nous venons de clore l’édition 28 du Mois de l’histoire des Noirs, Voix d’émancipation, qui célébrait la contribution des femmes noires à la société québécoise. Dans ce mois de mars, dédié aux femmes, nous devons nous interroger sur les expériences des femmes noires au sein du mouvement des femmes au Québec. Dans un contexte d’effacement continu de la contribution des femmes noires aux luttes féministes, quel prix ont-elles dû payer pour lever et porter ces voix émancipatrices au sein d’un mouvement qui continue à centrer les expériences des femmes majoritaires et une « féminité » blanche qui se veut universelle.

Il est vrai que le sexisme et la misogynie façonnent les expériences de TOUTES les femmes. Or, les femmes noires font également face à une misogynie qui se conjugue avec le racisme et reproduit des représentations négatives et nuisibles à leur égard. Il ne s’agit pas de vouloir présenter une image homogène et universelle de la femme noire qui existe et résiste de façons très diverses. Il s’agit plutôt de nommer les stéréotypes qui continuent à être véhiculés à leur égard et qui sont également présents dans les milieux féministes non mixtes (réservés aux femmes).

Historiquement, les femmes noires ont été représentées comme étant des femmes fortes, agressives, intimidantes. Dans un contexte où nos sociétés occidentales valorisent, élèvent et protègent la « féminité » comme étant blanche, vulnérable et fragile, les femmes noires se placent en dichotomie en transgressant ces catégorisations réservées aux femmes majoritaires. Comment cette dichotomie se reflète-t-elle dans un contexte de conflits et de tensions dans des espaces féministes non mixtes où la femme noire perd droit à ce « nous les femmes » et assume le rôle d’agresseur ? Quand les femmes dénoncent le sexisme présent dans les milieux mixtes, elles sont perçues comme étant hystériques ou trop sensibles, tandis que quand il s’agit de dénoncer le racisme présent dans des milieux des femmes non mixtes, les femmes noires sont perçues comme étant menaçantes et intimidantes.

Les milieux de travail et de militance féministes non mixtes devraient être un refuge contre le sexisme et l’oppression auxquels font face les femmes dans des contextes mixtes. Or, pour beaucoup de femmes noires, ces lieux d’implication militante et de travail constituent souvent des espaces non sécuritaires où leurs voix revendicatrices peuvent être considérées comme étant trop agressives et dangereuses. Vouloir parler du racisme et de suprématie blanche équivaut à diviser, voire diluer le mouvement. En tant que femmes, si l’on veut faire partie de la sororité universelle, on nous impose de prioriser les luttes « rassembleuses » qui centrent les expériences des femmes majoritaires. Il ne s’agit pas de ségréguer le mouvement, car la ségrégation de facto a toujours été présente, dans un contexte où les femmes noires demeurent sous-représentées dans les lieux décisionnels et absentes dans les débats féministes importants.

Il est fort probable que beaucoup de femmes ne se retrouvent pas dans ce texte. Il y aura ceux et celles qui dénonceront ce texte comme étant divisoire et identitaire. Ce n’est pas grave. Ce texte s’adresse aux femmes noires qui se sentent souvent exclues d’un mouvement qui veut universaliser les expériences des femmes et taire leurs voix émancipatrices sous le prétexte de ne pas causer de division. Un mouvement où le discours dominant nous met encore en position de tutelle, où nous avons seulement le droit d’exister en tant que sujets passifs quand il s’agit d’être sauvées par le féminisme universel.

La mobilisation féministe restera morcelée tant que le féminisme institutionnel continuera à taire et à faire taire les voix émancipatrices qui dénoncent la suprématie blanche et la colonisation. Si l’on veut bâtir des solidarités entre mouvements féministes, il faut renoncer à une vision universaliste et hégémonique de la « féminité » et du « féminisme blanc » et accueillir le potentiel d’un féminisme pluriel, décolonial, antiraciste et émancipateur.

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4 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 8 mars 2019 10 h 43

    Féminisme universel?

    Je suis une femme blanche... mais pour moi ça n’existe pas le féminisme universel. Les femmes comme les hommes ne sont pas universels. Ils et elles sont « particuliers, particulières ». Comme individus et comme groupes. Et donc, le fait de prôner l’égalité, l’équité, le respect de la dignité de tous les êtres humains, est un projet qu’on pourrait qualifier d’universel, mais c’est à partir des conditions particulières de chaque individu et chaque groupe. Quand on dit que le féminisme est pluriel, c’est cela... on ne fait pas la même analyse de l’oppression ou de l’inégalité que l’on vit... Est-ce que cela doit amener des actions ou des stratégies communes? Ou différentes?... qui divisent?... J’avoue que c’est une bonne question que nous devons mettre sur la table du projet féministe.

    • Christiane Gervais - Inscrite 8 mars 2019 13 h 12

      Diviser le monde en tribus, particulièrement chez les femmes, comme on le fait systématiquement à la FFQ, ne permet en rien l'avancement de toutes les femmes. Diviser pour mieux régner, mais à qui sert donc ces divisions?

    • Johanne St-Amour - Inscrite 9 mars 2019 09 h 25

      Tout à fait Mme Gervais. Mme Lopez aurait eu plus de crédibilité en donnant des exemples, plutôt qu'en généralisant comme elle le fait.

      Et ce que l'on comprend du féminisme intersectionnel, dé-colonial, c'est qu'il reproche aux Blancs, aux femmes blanches la couleur de leur peau (quelque chose qu'on ne peut changer), en les mettant toutes dans le même panier et en les séparant des Noires. Voici ce qu'écrit Christine Le Doaré, féministe française du « féminisme dé-colonial, «féminisme intersectionnel» :

      « certes, les oppressions se surajoutent et à l’évidence, être femme, noire et pauvre par exemple, est sûrement plus difficile que d’être blanche et aisée socialement. Mais une femme blanche, même aisée, est toujours susceptible de subir discriminations et violences de genre. Le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme, tout autant que la pauvreté et les discriminations en général, doivent êtres combattus, mais aucun repli identitaire ne peut affranchir les femmes de la domination masculine qui traverse toutes les communautés, toutes les religions, toutes les cultures et toutes les classes sociales. La domination masculine n’a jamais eu besoin de l’occident ni des colonisateurs pour exister. Le plus souvent, l’intersectionnalité dilue les revendications féministes dans des agendas politiques, et invariablement, elles passent au second plan. Empiler les oppressions, les hiérarchiser en atomisant les femmes et en rendant les femmes blanches responsables de l’oppression des personnes racisées est un renversement des responsabilités qui incombent en réalité, aux systèmes patriarcaux et capitalistes. L’intersectionnalité, dé-construction de la solidarité universelle féministe, ne peut renverser la domination masculine, elle l’entretient.»

    • Johanne St-Amour - Inscrite 9 mars 2019 09 h 36

      Ce qui est devenu également particulier à la FFQ maintenant, c'est leur clientélisme où la base de la racine du féminisme fout le camp complètement: on divise les femmes par couleurs, par races, par religions, etc. Hiérarchisant les discriminations dont certaines sont victimes.

      On mise également sur les droits individuels, balayant encore là sous le plancher la racine du féminisme: soit que les femmes sont discriminees par une domination masculine parce qu'elles sont FEMMES! Pour exemple: leur défense de la prostitution, qu'elle maquille sous un vocabulaire inventé par les proxénètes: travail du sexe.

      Ou encore par leur vision de droits individuels en ce qui concerne celles qui portent des signes religiions ostentatoires, victimisant à outrance les femmes intégristes qui sont incapables de faire un compromis dans cette société où on appelle au « vivre-ensemble», terme inventé depuis les accommodements religieux irraisonnables.