L’urgence climatique et la crise de l’architecture

Le secteur du bâtiment au Québec représente 30% de la consommation totale d’énergie et 12% des émissions de GES.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le secteur du bâtiment au Québec représente 30% de la consommation totale d’énergie et 12% des émissions de GES.

Il ne passe plus une journée sans que les médias nous parlent d’urgence climatique ou de crise du réchauffement climatique, au point que ces mots semblent se vider de leur sens. C’est vrai, dans le fond, que ça fait bien au moins 50 ans qu’on en parle… Le problème, il me semble, est que ces mots ne s’inscrivent dans aucun récit qui fasse sens pour nous. Mais quel est le rôle de l’architecture dans cette crise ? Que dit-on à travers nos constructions qui représentent 46,8 milliards de dollars d’investissements au Québec ? Pour la majorité des gens, l’architecture s’est en grande partie enfermée dans une tour d’ivoire et ne semble plus être qu’un vaste cabinet de curiosités, où tout se vaut plus ou moins et se fond dans le tissu urbain. Au-delà de l’indifférence, une méfiance envers les architectes semble s’être développée dans certains milieux. La crise climatique est l’occasion de remettre notre rôle en question.

Selon l’écrasant consensus scientifique relayé par le Pacte pour la transition, « il est technologiquement, humainement et économiquement possible de limiter le réchauffement de la planète. La solution passe par la volonté politique ». Or le gouvernement Couillard avait fixé comme objectif de parvenir à une réduction de 20 % des émissions de GES en 2020 et de 37,5 % en 2030, même si en 2016 ces émissions n’avaient reculé que de 9,1 % par rapport à celles de 1990. Et dire que le secteur du bâtiment au Québec représente 30 % de la consommation totale d’énergie et 12 % des émissions de GES ! Bien sûr, les architectes ne sont pas les uniques responsables de ce bilan, mais ne sommes-nous pas parmi les mieux placés pour voir à la réhabilitation du bâti existant et à ce que les nouvelles constructions contribuent à nos ambitions collectives en matière de lutte contre les changements climatiques ?

Il est temps pour l’architecture d’entrer dans le XXIe siècle. Il est temps pour les architectes de se responsabiliser, et d’enfin travailler de concert avec les donneurs d’ouvrage, les ingénieurs, les universitaires, les constructeurs, les groupes communautaires et les citoyens usagers pour tenter de répondre de manière adéquate à l’urgence climatique. Aujourd’hui, plus que jamais, nous comprenons qu’un bâtiment n’est qu’une interface, une zone d’échanges que nous devons mieux contrôler pour protéger les écosystèmes naturels et humains dans lequel il s’intègre. Nous pensons encore nos bâtiments comme autant de petites frontières avec le monde, gagnées à grands coups de défrichage et d’extraction, au prix d’un immense gaspillage.

Le plan d’action fédéral en matière de lutte contre les changements climatiques prévoit l’adoption d’un code énergétique, avec un objectif « prêt à la consommation énergétique nette zéro » pour les bâtiments neufs d’ici 2030, et l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2050. Parallèlement, on entend souvent dire dans les cercles de construction que notre label écoénergétique québécois Novoclimat est le prochain code et que nous devrions tous minimalement construire selon ce programme. Le hic, c’est que le prochain code, c’est demain ! Littéralement l’année prochaine. Est-ce réaliste de penser atteindre notre objectif de carboneutralité avec de si faibles mesures ? Peut-on réellement se contenter de construire en faisant (un peu) moins (de) mal qu’un bâtiment construit selon le code actuel ?

Une nouvelle génération d’architectes préconise une approche intégrée à la conception architecturale qui ne peut être sortie du contexte de l’horizon de la carboneutralité. Et cette approche a déjà près de trente ans ! C’est le label d’efficacité énergétique international bâtiment passif. Il représente ce qui se fait de mieux pour l’atteinte d’une réelle efficacité énergétique, unique voie responsable vers des bâtiments à consommation « nette zéro ». La beauté de la norme passive est qu’elle commande des réponses hautement créatives et s’appuie sur une approche collaborative de la conception à la réalisation.

Même les détracteurs de l’adoption du standard passif au Québec admettent que les surcoûts liés à ce type de constructions diminuent radicalement dès la deuxième itération, passant de 30 % à parfois 15, voire 10 % de surcoûts par rapport à une construction standard. Faire les choses la première fois et à petite échelle va toujours coûter plus cher, mais ce n’est pas une raison pour jeter l’éponge ! Dans le domaine de la construction, comme dans les autres secteurs clés de l’économie — l’énergie, les transports, l’agriculture —, les « petits pas » sont non seulement inutiles, mais carrément contre-productifs.

Des dizaines de bâtiments passifs ont déjà été construits au Québec, dont deux sont certifiés. Nous nous devons aujourd’hui de rénover et de construire enfin à la mesure de nos connaissances si nous voulons avoir la moindre chance de dévier de notre trajectoire suicidaire. Construire mieux, c’est aussi innover dans notre manière de vivre — toujours chercher à tisser des liens plus riches entre l’humain et son environnement, et inventer des formes nouvelles de cohabitation. N’est-ce pas précisément le rôle que devrait jouer l’architecte dans la société ? L’adoption à grande échelle de la norme passive est l’occasion pour l’architecture de reprendre sa place parmi les grands enjeux de société et de sortir enfin la création architecturale de sa tour d’ivoire pour l’ancrer dans l’urgence de notre époque.

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4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 7 mars 2019 09 h 00

    La simplification à outrance

    Ce ne sont pas des architectes que nous avons besoin pour éviter le pire pour le réchauffement planétaire, mais bien de contrôler la surpopulation. C'est simplement simple comme bonjour et on n'a pas de besoin de construire quoi que ce soit. La solution est évidente et simplement simple et simpliste.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 7 mars 2019 09 h 53

    Plus

    Bonjour. Le champ de l'architecture peut faire quelque chose pour faire baisser les ges.. alors faisnos-le! En plus de net zéor ne faudrait-il pas produire un surplus d'électricité et aussi absorber des ges?

  • Jean Laberge - Abonné 7 mars 2019 11 h 16

    Le rôle de la conservation du bâti dans la transition écologique

    "... Ne sommes-nous pas les mieux placés pour voir à la réhabilitation du bâti existant...". C'est la meilleure façon de s'inscrire dans la transition écologique, en mettant en pratique le principe des quatre R : Réduire, réutiliser, réparer, recycler.

  • François Beaulé - Abonné 8 mars 2019 09 h 14

    architecture + transports = urbanisme

    Les transports émettent beaucoup plus de GES que les bâtiments au Québec. Alors que les transports sont largement déterminés par l'urbanisme. Il faut construire autrement. Ce qui implique autant et même davantage de revoir la disposition des bâtiments sur le territoire que l'architecture de ces bâtiments.

    L'étalement urbain de Montréal mais aussi de Québec est périlleux. Et il se continue !

    Idéalement il faudrait que les pays soient constitués de villes petites ou moyennes et de densité moyenne à élevée. Pour réduire l'envahissement de larges territoires par l'habitat et ainsi protéger la nature. Et pour limiter les distances à parcourir au quotidien.

    Nous en sommes très loin. La proposition de bâtiments carboneutres n'est qu'un élément de l'équation.